‹ La peinture belge au XIXe siècleChapitre 13 sur 21 · FEES · texte numérisé non relu

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fonde couleur. En 1852 ses Tailleurs de pierres furent exposés à Bruxelles et peu après Charles De Groux, le pendant belge de Courbet, entra en scène.

Charles De Groux est un artiste remarquable, peut-être le plus grand que la Belgique ait produit. Né en 1825, il avait travaillé, comme tous ses contemporains, dans le champ de Ia peinture d'histoire.

Cependant, déjà ses tableaux d'histoire montrent un maître grave et énergique, étranger à toute phrase et à toute pose, à tout idéalisme embellisseur. D’hommes en toques et mantelets, de torves maisons à pignons, il édifie un petit monde haut en couleur. Dans le tableau François Junius prêchant secrètement la réforme à Anvers, l'on voit vivre ces figures noueuses et anguleuses, que Leys avait empruntées aux vieux maîtres. Les panneaux décoratifs qu’il exécuta pour la salle du conseil communal à Ypres sont, en leur âpre virilité, aussi différents des fadaises sentimentales de Guffens, que, par exemple, les tableaux de Rethel dans la salle impériale d'Aix-la-Chapelle, de ceux des Düsseldorfois contemporains. Des chevaliers traversent de sombres forêts. Des lansquenets,

des pèlerins, des vagabonds, des fripiers se glissent par des ruelles étroites et archaïques. Le passé vit dans ses tableaux comme s’il avait pu braquer sur lui un objectif photographique. Guidé par le sentiment de la réalité, il devait en arriver à regarder directement la vie. Il renonça à affubler ses modèles de costumes historiques, et de peintre d'histoire, il devint peintre du peuple. Dans beaucoup de ses œuvres, il se range parmi les peintres aux tendances philanthropiques. Il montre du doigt la misère, la peint des plus brutales couleurs, peint l’assommoir bien avant qu'on en parle dans les romans. Entre autres, le tableau de l’ivrogne qui arrive au lit de mort de sa femme, est d’une impression terrible, angoissante. Les enfants ont été le chercher à l’estaminet, car la mère râlait.

Et le voilà titubant, assommé, puant l'al- . cool, dans la chambre nue et misérable, dont le seul ornement est au mur une estampe jaunie du crucifiement. La morte est étendue sur le lit, sale et vermoulu; sur son sein est tapi le dernier né, qui, ignorant de la mort de sa mère, cherche à jouer avec elle et la câline. Voilà bien en quoi De Groux se distingue de Courbet. Courbet, à l'aise et jovial, voyait dans la vie la santé, la vigueur,

l’aisance, regardait le monde avec les yeux d'un homme qui vient de déjeuner d'huîtres.

De Groux, pauvre lui-même, ne peignaït que les souffrances des pauvres. Le soleil ne luit pas dans ses œuvres. Tout y est sombre et morne. Sa galerie des beautés se compose d’une humanité crevant de faim et dégénérée, d'êtres aigris, abêtis par une longue misère. Des vagabonds s'arrêtent au coin des rues, pour tirer de leur poche une bouteille de genièvre, ou se glissent farouches, pour se réchauffer, près du brasier de quelque marchand. Des gueux s’enivrent dans des cabarets enfumés. Des femmes raccommodent les habits déchirés de leurs maris ou prient au chevet de leur enfant malade. Mais autant il se sépare de Courbet dans le choix des sujets, autant il s’en rapproche comme peintre. Il parle le langage d'un artiste pour qui le but primordial n’est pas de conter une anecdote et qui, d’ailleurs, dispose de toutes les ressources de la bonne peinture. Tous ses tableaux sont d'une tonalité admirablement profonde et belle. Il a peint des hommes au cabaret, des têtes de vieilles paysannes, qui ressemblent aux premières œuvres de Leibl. Dans le Pélerinage de Saint-Guidon, les fidèles s’avancent au tra-

vers d'une vieille rue et il est parvenu à harmoniser admirablement les tabliers bleus et les mouchoirs rouges, les manteaux noirs et les coiffes blanches. Son Enterrement se passe dans un sombre paysage de neige. Sur le blanc du paysage tranchent les vêtements noirs des participants, et dans cette harmonie blanche et noire, sonne, comme seule note coloriée, le bleu d'une blouse, d’un cache-nez. Dans le Départ du conscrit, C'est une cohue d'enfants éplorés, de mères en larmes et de chiens hurlants.

Cependant, au point de vue de l'art, il y a une si sourde harmonie de tons noirs et bleus éteints, une telle gravité dans l’expression des lignes, que l’on songe à l’ampleur monumentale de Daumier. De Groux est un centre, dans la peinture moderne. Généralement sombre et mélancolique comme Cottet, dans d’autres toiles il à un rose, un blanc, un bleu clair, que l’on ne rencontre dans la peinture française que lorsque Legros et Bazille eurent fait la connaissance de Velasquez. De plus, ses œuvres sont traversées par un souffle singulièrement héroïque et plastique, qui n’a évidemment pas été sans influence sur les dernières œuvres de Meunier. Notamment dans le Bénédicité,

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l’on trouve déjà bien de ces choses vers lesquelles aspire l’art moderne. Des valets et des filles de ferme sont tout simplement rassemblés autour de la famille pour le souper.

Une marmite de fer occupe le milieu de la table. Le père s’est levé pour prononcer la prière. C’est une simple scène de genre, mais elle est d’un style lapidaire. Les jupes des filles ont des plis monumentaux. Les figures sont solennellement plantées et franchement de face. Il ne manque que la forme du triptyque pour que l’on songe aux œuvres dans lesquelles von Kalckreuth à cherché à donner à des scènes du présent un caractère biblique et sacré.

Autour de De Groux se rangent de nombreux artistes qui possèdent leur métier non moins magistralement que lui. De vrais Flamands, épais, crus et carrés, tirant exclusivement la force et la beauté de leurs œuvres de la grasse terre de Flandre. Josse Impens peint, comme Ribot, des scènes de cabarets flamands. De vieux bonshommes noueux et de grosses femmes sont attablés ensemble dans le cabaret. Tout est sombre, une lumière crue et vive n’éclaire que quelques têtes et une couple de coïffes blanches. Jan Stobbaerts nous conduit de préférence

dans des étables. Des vaches grasses, tachetées de noir et blanc, aux pis rebondis, ruminent debout devant la crêche. Des cochons, épais et gras, se vautrent sur de la paille verdâtre. Ses tableaux ne sont pas esthétiques, mais très robustes, peints d’une touche large et hardie. Edouard Agneesens est un bon portraitiste. S'il peint des hommes, ce sont des têtes extraordinairement modelées qui, comme chez Courbet, se détachent lumineusement d’un entourage sombre. De même dans les portraits de femme, il néglige toutes les fanfreluches, et comme Courbet aussi, il fond tout, en une grave harmonie blanche et noire. Un énorme tableau, l’Assassiné, a pour auteur Léon Philippet. Un cadavre est couché dans la rue, des femmes se sont attroupées. Arrive un gendarme. Le tableau a été peint en Italie à la même époque que la toile analogue de Carolus Durand et il a comme celle-ci le beau ton que l’on admire dans les œuvres de Ribéra. On le retrouve encore dans les vues de villes de François Stroobant. Des plantes grimpantes festonnent les murs gris-perle. Une petite figure noire, blanche et bleue est posée dans cette harmonie gris brunâtre. André Hennebicq

a peint de beaux intérieurs d’églises de Venise, et aussi un tableau avec grandes figures, les Travailleurs dans la campagne romaine, qui est de la belle couleur des premières œuvres poussées au sombre de Kroyer. Charles Mertens fond en une tonalité gris-brun des coins d'atelier avec d’anciens tableaux de maîtres, de vieux sièges en cuir noir, des plantes à feuilles vert sombre. En un mot, la saleté comme l’aisance, la vie rustique ou la rue, la terre et la mer, tout ce qui à de la couleur, de la force et de la vie séveuse, à été rendu avec une robustesse native par ces élèves de Courbet.

Louis Dubois est peut-être, de tous, le plus exubérant. C’est un travailleur vigoureux, robuste, qui, sans beaucoup approfondir les choses, les transporte sur la toile dans toute leur santé, dans toute leur beauté colorée.

S'il peint des femmes, on dirait de grosses nourrices. Des seins abondants et pleins débordent du corsage, comme chez Jordaens.

S'il peint des portraits, il y manque toute joliesse, tout hors-d'œuvre. Un habit noir se perd dans le ton sombre du fond. Une lumière douce et dorée frappe seulement le front, le nez et la main. D'autre part, il à une prédilection pour le pelage du cerf et des

lièvres, l'éclat scintillant des poissons, le reflet des fruits savoureux. Dans sa grande toile Le Chevreuil mort, datée de 1863, l’animal au pelage brun est couché, comme chez Courbet, dans un paysage d’un vert sombre onctueux. Dans Les Cigognes, les six grands oiseaux blancs, noirs et rouges s’enlèvent admirablement sur le gris du marais, le vert des roseaux, et le blanc-gris du ciel. Ses natures mortes rappellent Vollon : poissons et chaudrons de cuivre, choux-fleurs et pommes, vases bleuâtres et linge s’y marient en de savoureuses et chaudes harmonies. Il est naturel qu’à une époque où l’on se remit à aimer la belle pâte, la nature morte prît cette importance, et parmi ceux qui éprouvèrent vraiment cette jouissance de peindre, Louis Dubois est un des premiers. Velasquez se réjouirait de ces belles sonorités de couleurs. :

L’animalier Joseph Stevens a beaucoup de ressemblance avec lui. Pour lui aussi, l'animal est une belle masse colorée. Il peint, entre autres, un chien tacheté de brun, de noir et de blanc, qui se détache sur un miroir encadré d’écailles aux reflets cramoisis, et groupe, à côté, des gants de Suède gris et un chapeau gris perle, en une

Portrait.

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