MAT
fidences, comme si elles voulaient nous murmurer doucement les secrets qui les oppressent. Dans des villes comme Bruges, le passé se promène avec nous, coude à coude.
I1 semble nous chuchoter d'étranges histoires. L’on aspire les souvenirs qui, invi-sibles et cependant opprimants, pèsent sur le sol, l’on entend la voix de ceux qui par delà les siècles, nous parlent du fond d’époques obscures et depuis longtemps éteintes.
Cette sensibilité rétrospective devait trouver son expression dans l’art belge. À côté des artistes qui peignent la vie, martelante et haletante, se trouvent ceux qui se tapissent dans le monde paisible des cloîtres, dans les recoins des villes mortes. Ceux-là aiment le monde, ceux-ci le fuient. Karl Meunier, le fils, mort prématurément, de Constantin, peignait les hôpitaux aux murs blanchis, où des nonnes jeunes et pâles vont, silencieuses et bienfaisantes, d’un lit de malade à un autre. Le tableau de l’Hôpital Saint-Pierre, à Louvain, à la forme d’un triptyque. Le panneau central montre une cour paisible avec de vieilles béguines recueillies. À droite, elles prient dans la chapelle, à gauche, elles déambulent dans le cloître. Xavier Mellery et Alfred Ver-
haeren (que nous avions vu plus haut le rutilant peintre de natures mortes), peignent la poésie angoissante de Bruges, des églises solitaires et silencieuses où des matrones, drapées dans leurs mantes noires aux plis monumentaux, prient agenouillées devant des images de saints. De même Alfred Delannoiïis s'entend à communiquer cette impression de repos solennel qui règne dans les vieilles églises vides.
Chez Félix Ter-Linden des salles brunâtres et nues avec, au mur, de petits crucifix noirs etouù des êtres silencieux, détachés du monde, feuillettent des livres de prières. F. Taelemans fait circuler par les rues hivernales d'un village des vieilles paysannes qui, solennelles en leurs mantes noires, semblent des statues gothiques animées. Clémence Vandenbroeck peint des intérieurs d’églises, où des novices habillées de noir allument des cierges devant les retables.
Naturellement dans ces œuvres le coloris n’est pas celui que l’on rencontre dans le reste de la peinture belge. Des couleurs grasses et luxuriantes détruiraient l’impression. Une lumière livide, vieillie, elle aussi, peut seule envelopper ces choses vieillies et recouvertes de la poussière des siècles. Les
vêtements noirs des béguines tranchant sur les murs blanchis à la chaux des salles d'hôpital, les robes noires des nonnes au milieu des églises grises, obligent d'eux-mêmes à la sobriété des couleurs et inspirent une monochromie distinguée en blanc, gris et noir. De même, les mantes monumentales des paysannes, les frocs, tombant en plis droits, des prêtres incitèrent à observer le cours majestueux des lignes. Bref, ici comme ailleurs, la même réaction se produisit contre l’impressionnisme, qui niait la ligne.
A côté des luministes et des interprètes de la couleur, il y à aujourd’hui, des artistes très raffinés, qui s’attachent à la sévère stylisation de la ligne. Je nommerai Émile Motte, qui à l'instar de Pisanello, ciselle ses portraits, burinés comme des médailles, puis encore une fois François Taelemans, dont les paysans, grandeur nature, accoudés sur leur bêche, monumentaux, dominent, comme des statues, la dune verdâtre qui les environne.
I1 est évident que le vieux Brueghel a eu sur ces jeunes Belges une influence décisive en ce qui concerne la vision coloriste et l’effort vers le monumental. Car déjà chez ce
maître se trouve cette monochromie brune et blanche, qui nous attire tant aujourd'hui. Il fait songer au Danois Hammershoy, quand, dans ses paysages d'hiver, il harmonise des maisons brunes et des rues couvertes de neige. De plus, ses figures sont si grandement vues, que, dépassant le portrait, elles incarnent des types qui sont de tous les temps. L’un de ceux chez lequel l'influence du grand Brueghel se fait sentir est Jacob Smits, un artiste inégal, mais intéressant. Son aquarelle Fin de journée a la même àâpre et sévère harmonie de lignes et de couleurs que les œuvres du vieux Brueghel : des toits noirs, des vaches blanches, une charrette brune, ‘une blouse bleue et une veste rouge. Vient ensuite Auguste Levêque. Le Fossoyeur, le Bücheron, le Boucher, sont trois figures isolées, groupées en un triptyque que possède le Musée de Bruxelles. Les lignes en sont puissantes, et l'on y trouve non seulement la solennité, mais aussi l'impression inquiétante, qui découle des œuvres du vieux Brueghel. Mais le plus intéressant de ce groupe inspiré de Brueghel est Eugène Laermans. Il y avait de lui, à la Centennale de Paris, ces Ivrognes qui titubent sur une route solitaire, un ta-
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