JUDITH, PAR MANTEGNA
tails dont l’importance le trompe, ou il embrasse l’ensemble dont la grandeur l’éclaire. Au surplus, la perspective physique, si rigoureuse qu’elle soit sous la règle et le compas du géomètre, reste soumise à l’empire du sentiment. Louis David disait à ses élèves: « D’antres peintres savent mieux que moi la perspective, mais ne la sentent pas aussi bien. » Cette parole signifiait assez clairement que le savoir ne suffit pas à l’artiste, quand il trace la perspective de son tableau, et qu’il y faut une part faite au sentiment. Nous allons voir, en elïet, que le sentiment doit guider une à une toutes les opérations du peintre, et déterminer ainsi la hauteur de l’horizon, le choix du point de vue, le choix du point de distance et l’ouverture plus ou moins grande de l’angle optique.
La hauteur de l'horizon. Bien que la ligne de l’horizon ait une courbure produite par la sphéricité de la terre, cette courbure est tellement microscopique et inappréciable qu’elle peut être remplacée, en peinture, par une ligne droite. Mais à quelle hauteur tracer l’horizon ? Si l’on veut peindre un tableau de marine, l’horizon sera naturellement la ligne qui sépare le ciel de la mer, car l’horizon n’est autre chose que le niveau de la mer, que nous apercevrions si les terres et les montagnes qui nous la cachent étaient transparentes. Maintenant, le goût dit assez que la hauteur de l’horizon dans le tableau dépendra du sujet que le
peintre a choisi et du nombre des figures qu'il doit mettre en scène.
S’agit-il de représenter une fête publique, comme la Kei 'messe de Rubens, ou un festin mag’nibque, comme les A'oces de Cana de Paul Véronèse? il est sensible qu’il faudra élever l’horizon pour faire voir le plus grand nombre possible de personnages et dérouler la scène aux yeux du spectateur telle qu’il la verrait s’il était placé sur une terrasse ou derrière une fenêtre qui serait pour lui le cadre du tableau. David, voulant peindre le Serment du Jeu de Paume, s’est supposé debout sur une table d’où il aurait vu tous les groupes et tous les mouvements de l’assemblée. Gros, pour développer le sinistre champ de bataille d’Eylau, a placé l’horizon à la hauteur d’une éminence d’où il aurait embrassé dans son étendue le spectacle entier de ce grand désastre : « Lorsque le tableau, dit Adhémar ( Supplément au Traité de perspective), représente un salon dans lequel plusieurs personnes sont réunies, les unes assises, les autres debout, on placera l’horizon h la hauteur d’une personne debout. Dans ce cas, le spectateur éprouvera la même impression que s’il était debout auprès des personnes représentées dans le tableau. Si le sujet ne contient que deux ou trois personnes assises, on fera bien de placer l horizon à la hauteur de leurs yeux. Après quelques moments d’attention, le spectateur pourra croire qu’il est lui-même assis h côté des per-
sonnes qu’il a devant lui, et qu’il prend part h leur conversation. Mais si Tune d’elles paraissait lever un peu la tête, comme si elle regardait une personne debout, il faudrait, comme dans l’exemple précédent, placer l’horizon à la hauteur d’une personne debout. » Supposons maintenant que l’artiste ait à composer un tableau pour une place fixe, ou bien une peinture murale h une hauteur voulue, la ligne d’horizon sera choisie en conséquence, mais avec certains ménagements, et au besoin certaines tricheries favorables au regard. Le célèbre peintre Mantegna, ayant été chargé parle marquis de Gonzague de peindre le Triomphe de Jules César , qui devait orner le palais de Mantoue et qui devait être placé plus haut que l’œil du spectateur, Mantegna eut soin de poser les premières figures sur la ligne de terre formant la base du tableau ; il fit ensuite disparaître peu à peu les pieds et les jambes des personnages du second et du troisième plan, comme le voulaient la lmne donnée de l'horizon et les
lois géométriques. De même pour les brancards, les vases, les aigles et les trophées portés en triomphe; il les dessina de bas en haut, de sorte que l’œil n’en aperçoit que le dessous. Vasari vante beaucoup cette observation scrupuleuse de la perspective. Mais fautil toujours être vrai jusqu’au point d’étonner les yeux en leur montrant des singularités qui les déroutent ? Il se peut faire que les regards soient offensés justement par les précautions qu’on aura prises pour ne les
offenser point, et que le spectateur, ne se rendant pas compte de la ligne d’horizon que le peintre a choisie, ti ouve bizarre ce qui est pourtant justifie parla science
E.I.h SUE