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VIERGE AU LIVRE, PAR ANDRE DEL SARTE

Mais comment l’artiste éprouvera-t-il sa composition ? Devra-t-il, du premier coup, en essayer les couleurs, et par conséquent le clair-obscur, ou bien estce par des lignes seulement qu’il ébauchera l’expression de sa pensée ? De très grands maîtres, tels que

Léonard de Vinci, Michel-Ange, Raphaël, André del Sarte, n’ont fait que dessiner leurs esquisses, comme ils eussent projeté un bas-relief. Avant de songer à colorier, à éclairer leur tableau, ils en ont arreté la construction et les formes. Cependant, si la peinture est inséparable de la couleur et de la lumière, il semble que le crayon ou le charbon ne suffisent pas à l’artiste qui compose, et qu’il lui importe de se représenter, la palette en main, le genre d’effet qui devra concourir à l’expression et la résumer. Rembrandt n’a pas plus tôt conçu son tableau qu’il l’éclaire de sa pensée. Rubens prévoit le jeu des couleurs, même dans une ébauche où il ne fait qu’indiquer les masses de clair et d’ombre. Prud’hon, lui aussi, invente toujours en collaboration avec la lumière ; dès qu’il imagine son drame, il le voit aux clartés du soleil, ou aux rayons delà lune, ou à la lueur des flambeaux. Que décider entre des méthodes si différentes et des génies si divers? Faut-il condamner les grands Italiens pour avoir donné une si haute préférence au dessin dans l’esquisse de leurs œuvres? Non. Ces maîtres par excellence furent préoccupés avant tout de l’élément moral en soi : de l’expression. La couleur et l’effet, qui parlent aux sens plutôt qu’à l’esprit, leur parurent des moyens plus extérieurs, et, partant, secondaires. Toute composition leur était bonne, dès qu elle était bien agencée dans ses lignes, dès que les masses en étaient pondérées et bien écrites, et ils se

promettaient de la rendre expressive par le caractère des formes, par le langage du dessin, le choix du contour.

Représentons-nous Michel-Ange traçant à la plume la composition du Jugement dernier , dont les ébauches n’ont point péri. D’une volonté souveraine, d’une main magistrale, il esquisse des figures et des groupes dont il prévoit le mouvement et la violence. Il n’existe encore sur le papier que des traits mâles et rapides; mais déjà l’on saisit la contexture de cette grande tragédie ; l’on voit venir du fond des airs une troupe d’anges menaçants qui portent les instruments de la Passion, comme pour en écraser l’humanité ; on devine le Christ fulminant; on entrevoit des avalanches de réprouvés qui sont précipités dans l’abîme; on pressent la terreur qui remplira toutes les âmes, même celles des martyrs qui montrent les marques de leurs supplices, comme s’ils tremblaient de n’avoir pas mérité le pardon céleste. A travers ces griffonnements de la plume, apparaissent des patriarches étonnés, des femmes remplies d’angoisses, et la Vierge, qui semble elle-même effrayée d’avoir enfanté un Dieu si terrible. Les péchés les plus hideux roulent pêle-mêle, les morts se réveillent, l’enfer s’entr’ouvre, et tout cela n’est exprimé que par un enchevêtrement de lignes héroïques; les groupes se relient, l’ordonnance se prépare, la composition se complique et se noue, et tout ce que dira la fresque est déjà prévu dans ce

brouillon sublime. Sans avoir recours aux effets de la couleur et de la lumière, le peintre atteindra son but suprême : il aura exprimé le sentiment d’une inexprimable terreur.

Supposez maintenant qu’un génie du Nord, un génie à la Rembrandt, songe à peindre une telle scène, c’est un autre chemin qu’il va prendre pour arriver jusqu’au fond de notre âme; c’est par des taches de couleur que ce drame immense commencera à se débrouiller, comme à travers un nuage. J’imagine que, dans la profondeur infinie des ombres, on verra les nations vidant leurs tombeaux, et que la joie des bienheureux sera indiquée par les fanfares du coloris, tandis que l’épouvante sera exprimée par des teintes sinistres, plutôt que par des formes tourmentées et violentes. Les âmes incertaines de leur sort seront enveloppées d’une demi-lumière mystérieuse. Le ciel radieux, la terre assombrie, diront assez le contraste des destinées éternelles, et l’enfer s’allumera aux feux de la couleur... Voilà comment les grands peintres, en variant leurs moyens suivant leur génie, peuvent déconcerter la philosophie de l’art et la contraindre, elle aussi, à varier ses lois, ou du moins à les assouplir.

Cependant l’art du peintre, ayant aujourd’hui parcouru le cycle entier de ses développements, ne saurait plus négliger les effets de la couleur et du clairobscur en ce qu’ils ont d’expressif. L’âge de la pein-

ture est trop avancé pour qu’elle remonte aux époques où sa jeunesse lui permettait de faire des prodiges

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