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SA1NTE ANNE, PAR LÉONARD DE VINCI

truction géométrique. Que fait 1 architecte avant de dessiner un édifice ? Il en trace d’abord le plan, qui en mesure les profondeurs, ensuite le profil, qui en détermine la hauteur, ensuite la face, qui en donne la largeur; et c’est quand il possède toutes ces mesures

qu’il dessine l’édifice en géométral, c’est-à-dire tel qu’il est en réalité, sauf à le dessiner plus tard en perspective, c’est-à-dire tel qu’il sera en apparence; ainsi doit procéder l’enfant qui débute. Veut-il nous donner l’idée d’une pyramide à faces inégales, qu’il en décompose les superficies; qu’il sache d’abord quel est le polygone qui en est le plan; qu’il dessine ensuite les triangles dont chaque côté du plan sera la base ; qu’il se rende compte des rapports qu’ils auront entre eux; quand il saura que la pyramide n’est que l’assemblage de ces surfaces, il la dessinera avec intelligence.

Si, au contraire, on laisse prendre à l’écolier l’habitude de dessiner les objets par approximation, sans mesure et sans règle, il lui arrivera ce qui arrive à un voyageur qui veut apprendre l’anglais, et qui, à peine débarqué à Douvres, s’empresse de répéter tout de travers ce qu’il entend dire. En commençant de parler mal, il en contracte l’habitude, il s’apprend à lui-même une prononciation mauvaise, qui par la suite devient incorrigible. Que s’il eût pendant quelque temps gardé le silence, il aurait accoutumé son oreille à la prononciation vraie, qui eût pénétré dans son esprit, dans sa mémoire. Mais encore, pour qu elle y pénètre parfaitement, est-il essentiel que notre voyageur ait vu le langage imprimé; qu’il sache comment les mots s’écrivent, de quelles consonnes et de quelles voyelles ils sont formés. C’est là, pour ainsi dire, le géométral de la langue, et l’altération qu’elle subit dans la bouche

clu peuple en est comme la perspective. De même, pour bien prononcer une forme par le dessin, il faut savoir avant tout comment elle s’écrit dans le vocabulaire de la nature.

Connaître les formes avant de les dessiner, c’est pour le commençant une condition nécessaire. Il ne saura crayonner avec justesse une tête droite ou inclinée s’il n’en sait les divisions, et à plus forte raison une figure entière s’il n a pas appris les proportions du squelette et ses mesures génériques. Et, comme toutes les lignes sont des droites ou des courbes et que la géométrie est le principe de toutes les formes, c’est par les éléments de la géométrie que s’ouvrira l’enseignement du dessin.

L’artiste, en procédant ainsi, suivra la marche tracée par celui que Platon appelle <c l’éternel géomètre ». Bien avant que la vie se manifestât par ce qui en est la plus haute expression : le sentiment et la pensée, une géométrie mystérieusement symétrique s’est produite dans la cristallisation. Les formes triangulaires ou polyédriques qu’ont prises les corps, en passant de l’état liquide à l’état solide, et les droites rigides que dessinent les prismes des minéraux, ont précédé l’avènement du règne où s’est montrée l’élégfance des véo-étaux, la courbe des fleurs, et de cet autre règne bien supérieur où s’est annoncée une nouvelle symétrie, non plus cette fois rigoureuse, glacée et fatale, mais rompue par la liberté du mouvement, animée par la

vie, rachetée par la grâce ou remplacée par 1 équilibre. La géométrie, qui a marqué les débuts de cette création divine dont la vie a été le couronnement, doit aussi occuper le premier rang dans cette création humaine qui est l’art, et dont le dernier mot est la

beauté.

Aussi bien, toute la science du dessinateur consistant à creuser des profondeurs fictives sur des surfaces planes et h superposer des plans, l’enfant qui sera parvenu à mettre un cube en perspective et à rendre la convexité d’une sphère , possédera en abrégé la science entière du dessin, puisqu’il aura su imiter le saillant et le fuyant et ménager tout ce qui donne aux formes leur modelé, savoir : le clair, la demi-teinte, l’ombre, le reflet et l’ombre portée. Mais une précaution à prendre avec le jeune élève, c’est qu’on ne lui commande pas de résoudre deux problèmes a la lois, en lui donnant à saisir la forme qu’il doit imiter et a trouver du même coup la manière dont il traduira sur

le papier son imitation. Savoir lire le modèle est déjà malaisé ; savoir écrire ce qu’on a lu, avec le crayon ou l’estompe, est une seconde difficulté ajoutée à la première. Pourquoi l’élève inventerait-il péniblement des procédés que d’autres ont inventés avant lui? Il nous semble donc que le dessin des objets dessinés déjà ou gravés doit précéder le dessin directement fait d’après un modèle, géométrique ou non, et qu’avant de se mettre face à face avec la réalité, il est bon d’appren-

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