ÉPLUCHEUSE DE SALADE, PAR JEAURAT
Chacun pourtant se prête volontiers à ces belles fictions; chacun est secrètement averti que la peinture est, non pas une répétition de la réalité, un pléonasme, mais 1 expression des âmes par l’imitation des choses. Ainsi ce n’est plus l’art qui tourne autour de la nature;
c’est la nature qui tourne autour de l’art, comme la terre autour du soleil.
Sans avoir pour but ni l’utilité ni la morale, la peinture est capable d’élever l’âme des nations par la dignité de ses spectacles, et de moraliser les hommes par ses visibles enseignements.
On raconte qu’un peintre grec ayant représenté dans un de ses tableaux Palamède mis à mort par ses amis sur la perfide dénonciation d’Ulysse, Alexandre le Grand, toutes les fois qu’il jetait les yeux sur ce tableau, devenait tremblant et pâle, parce qu’il se rappelait, en le voyant, que lui-même avait donné la mort à son ami Clitus. Ce trait, qui se renouvelle tous les jours dans la vie, de mille manières, fait comprendre la force des enseignements que la peinture peut contenir. Sans être ni un missionnaire de la religion, ni un professeur de morale, ni un moyen de gouvernement, la peinture nous moralise parce qu’elle nous touche et qu’elle peut éveiller en nous de nobles aspirations ou d’utiles remords. Ses figures, dans leur éternel silence, nous parlent plus haut et plus fort que ne le feraient le philosophe vivant ou le moraliste, qui seraient des hommes semblables à nous. Leur immobilité met notre esprit en mouvement. Plus persuasives que le peintre qui les a créées, elles perdent le caractère d’un ouvrage humain parce qu’elles semblent vivre d’une vie supé-
rieure et appartenir à un autre monde, un monde idéal. La morale que la peinture nous enseigne est d’autant plus entraînante qu’au lieu de nous être imposée par l’artiste, elle est dégagée par nous-mêmes, de sorte que le spectateur la respecte et l’admire parce qu’il la regarde comme son propre ouvrage. Il croit l’avoir découverte et il s’y soumet volontiers, s’imaginant n’obéir qu’à sa pensée.
Voilà comment la peinture moralise les peuples par sa muette éloquence. Quelle que soit d’ailleurs la nature de ses images, elles profitent toujours à l’esprit, d’abord parce qu’elles s’adressent à l’esprit et le provoquent, ensuite parce qu’en nous représentant des actions héroïques ou des choses familières, elles nous montrent un choix de la vie. « En sculpture, dit Joubert, l’expression est toute à la surface ; en peinture, elle doit être dans le fond ; la beauté est en creux dans celle-ci, en relief dans celle-là. » Le philosophe écrit sa pensée pour ceux qui savent penser comme lui et qui savent lire ; le peintre montre sa pensée à quiconque a des yeux pour voir. Cette vierge obscure et nue, la Vérité, l’artiste la rencontre dans ses voyages sans la chercher; il lui met un voile; il l’encourage à la grâce; il lui prouve qu’elle est belle, et quand il a retracé son image, il nous la fait prendre et il la prend lui-même pour la Beauté.
En nous communiquant ce qui a été senti par d’autres et ce que peut-être nous n’aurions jamais senti, la pein-
ture donne de nouvelles forces à notre âme et plus d'étendue. Qui sait de combien d’impressions, fugitives en apparence, se compose la moralité d’un homme, et à quoi tiennent la mansuétude de ses mœurs, la politesse de ses habitudes et de ses pensées? Si le peintre met en scène des actes de cruauté ou d’injustice, il nous en inspire l’horreur. Telle scène de l’Inquisition où Granet n’aura vu que la sombre poésie d’une lumière comprimée, nous enseignera mieux que ne le ferait un livre ce qu’il faut admirer, ce qu’il faut haïr. Telle peinture où Ton voit de jeunes nègres garrottés, insultés, frappés, descendus à fond de cale, amènera l’abolition de l’esclavage aussi vite que Içs plus sévères formules du droit des gens. La Famille malheureuse de Prud’hon remuerait toutes les fibres de la charité aussi bien que le feraient les homélies du prédicateur. Dans un tableau, que dis-je ? dans une simple lithographie, dépourvue d’effet et de couleur, Chariot a su exprimer, par la physionomie d’une enfant et par son geste mieux encore que par la légende écrite au bas de l’estampe, ce sentiment d’une délicatesse enfantine, mais exquise : Ceux à qui on donne , faut pas les éveiller. Un Greuze, un Chardin, conseillent sans pédantisme la paix intérieure et l’honnêteté. Il y a plus : supposons qu’un peintre hollandais, un Slingelandt, un Metsu, nous représentent, dans un cadre sans figures, les apprêts d’un déjeuner modeste qui attend les maîtres du logis, ou tout simplement une
cage d’oiseaux à une fenêtre, un bouquet de fleurs dans un verre : cette humble donnée va prendre, en peinture, non seulement une saveur que la seule réalité