‹ La peintureChapitre 4 sur 51 · TONNEAU ET CUIVRES, PAR SLINGELANDT · texte numérisé non relu

TONNEAU ET CUIVRES, PAR SLINGELANDT

ne contenait point, mais une signification inattendue, une valeur morale. Votre pensée se porte immédiatement vers les douceurs de la vie intime, de la vie de lamille. Ce petit spectacle, bien particulier cependant, répond à une idée générale, et s’il est présenté par un

artiste qui en aura été secrètement ému ou charmé, il fera passer devant les yeux de votre imagination tout un monde. Vous sentirez la grâce des choses privées, les naïvetés et les tendresses du foyer domestique, les menus propos du cœur, tout ce que les anciens entendaient par ce mot touchant et profond : la maison, do mus.

Retiré dans une demeure qui a toujours quelque porte ouverte sur l’idéal, le véritable artiste a le plus souvent une moralité bien supérieure à celle du commun des hommes. On rencontre au bagne, dans les prisons ou sur les bancs de la cour d’assises, des individus de toutes les professions : on n’y voit jamais un

artiste « Sans doute l’artiste est le fils de son

temps, dit Schiller ( Lettre sur V éducation esthétique) ; mais malheur à lui s’il en est aussi le disciple ou même le favori ! Qu’une bienfaisante divinité arrache assez tôt le nourrisson du sein de sa mère, l’abreuve du lait d’un âge meilleur, et qu’elle le laisse grandir et arriver h sa majorité sous le ciel lointain de la Grèce. Devenu homme fait, qu’il retourne, figure étrangère, dans son siècle, non pour le réjouir de son apparition, mais plutôt, terrible comme le fils d’Agamemnon, pour le purifier. A la vérité, il recevra sa matière du temps présent; mais la forme il l’empruntera à un temps plus noble et même, en dehors du temps, à l’unité absolue, immuable, de sa propre essence. Là, sortant du pur éther de sa nature céleste, coule la source de sa beauté,

que n infecta jamais la corruption des générations et des âges. Sa matière, la fantaisie peut la déshonorer comme elle l’a ennoblie, mais la forme, toujours chaste, se dérobe à ses caprices. Depuis longtemps déjà, le Romain du premier siècle pliait le genou devant ses empereurs, que toujours les statues restaient debout ; les temples demeuraient sacrés pour les yeux, lorsque depuis longtemps les dieux servaient de risée, et le noble style des édifices qui abritaient un Néron ou un Commode protestait contre leurs infamies. Quand le genre humain perd sa dignité, c’est l’art qui la sauve. La vérité continue de vivre dans 1 illusion, et la copie servira un jour a rétablir le modèle. »

C’est parce que la peinture n’est chargée d’aucun enseignement officiel, qu elle nous réforme doucement et nous rend meilleurs. La loi serait moins obéie, parce qu’elle ordonne ; la morale serait moins écoutée, parce qu’elle oblige : l’art sait nous persuader, parce qu’il sait nous plaire.

La peinture a des limites que l’imitation matérielle peut restreindre, mais que la fiction recule et que l’esprit seul peut agrandir.

Ouelle que soit l’étendue de son domaine, qui est immense, la peinture a des limites. Ces limites ne sont sans doute pas marquées sèchement par une ligne tranchante; elles se fondent insensiblement, et vont

l'A PEINTURE

sc perdre dans les autres arts, dont les frontières commencent avant que les siennes aient achevé de finir. Plus précise que la musique, la peinture définit les sentiments et les pensées par le visible des formes et des couleurs ; mais elle ne saurait, comme la musique, nous transporter dans les régions éthérées, dans les mondes impénétrables. Moins pesante que la sculpture, et moins esclave de la matière, elle s'adresse à 1 esprit par de simples apparences; elle conquiert l’espace au moyen d’une fiction; mais elle n’a pas non plus le privilège de posséder les trois dimensions de letendue, qui, nous rendant la beauté palpable, la font vivre au milieu de nous, sous le soleil qui nous éclaire et dans 1 air même que nous respirons. La peinture tient le milieu entre la statuaire, que l’on peut voir, que l’on peut toucher, et la musique, que l’on ne peut ni toucher ni voir.

Réduite à ne présenter qu’une seule action de la vie, et dans cette action qu’un seul moment, le peintre a la faculté de choisir, il est vrai ; mais sa faculté n’est pas sans bornes, son choix n’est pas sans restriction. Si les limites du mouvement sont infiniment plus reculées pour la peinture que pour la statuaire, il n’en est pas moins a craindre que les mouvements excessifs, convulsifs, ne soient gênants pour le spectateur dans un spectacle qui doit durer toujours. Il en est de même de certains accidents dont la durée est offensante. On a remarqué avant nous qu’il était malséant de prendre

le portrait d’un homme riant aux éclats. La raison en est sensible : le rire est accidentel, le fou rire surtout, et, s’il peut trouver place dans une composition qui le motive, où il ne remplit pas le tableau tout entier, il

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