‹ La peintureChapitre 34 sur 51 · GL · texte numérisé non relu

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s’agit de creuser l’espace et de feindre un vaste horizon. Dans le portrait du Jeune Homme vêtu de noir, qui a été si longtemps au Louvre sous le nom de Raphaël, et que l’on attribue maintenant au Francia, dans ce portrait d’une expression si grave, si pénétrante et si [triste, j’allais dire si poignante, le buste tout entier forme, par l’énergie de ses ombres à fleur de cadre, un repoussoir admirable, derrière lequel s'enfuit à perte de vue un paysage qui entraîne le regard et la pensée du spectateur, lorsque, après avoir contemplé la rêverie douloureuse de ce jeune homme, il va chercher au loin le calme de la nature.

Ainsi le seul clair-obscur renferme déjà une beauté qui pourrait presque suffire à la peinture, car elle suffit au relief des corps et contient les poésies de l ame. Mais que de merveilles produira ce grand art, lorsque le peintre, décomposant la lumière, y aura puisé une ; variété infinie de teintes pour revêtir l’unité de son [clair-obscur, lorsqu’enfin il aura trouvé dans un rayon de soleil l’écrin des couleurs !

j Le coloris étant ce qui distingue plus particulièrement la peinture des autres arts, il est indispensable au peintre de cou naître les lois de la couleur dans ce qu’elles ont d essentiel et d’absolu.

S’il y a tant d’affinité entre le clair-obscur et le sen- I timent, à plus forte raison y en a-t-il entre le sentiment

est clans la création matérielle des substances dont il est impossible que le dessinateur nous donne une idée : ce sont les corps dont le caractère distinctif est dans la couleur, comme les pierres précieuses, et les substances sans formes arrêtées. Si le crayon subit a la rigueur pour mettre sous nos yeux une rose, il est impuissant à nous faire reconnaître une turquoise ou un rubis, non plus qu’une nuance de ciel ou la teinte d’un nuage. Le coloris est donc le moyen cl expression par excellence dès qu’il faut peindre les sensations que nous procure la matière inorganique et les sentiments qui s’éveillent dans l’intimité de l’être. Il laut donc ajouter au clair-obscur, qui n’est que l’effet extérieur de la lumière blanche, l’effet cle la couleur, qui est, pour ainsi dire, l’intérieur cle cette lumière.

On entend répéter tous les jours et on lit dans tous les livres cpie la couleur est un don du ciel; que c’est un arcane impénétrable à celui qui n’a pas reçu lh/*fluence secrète ; que l’on devient dessinateur et que l’on naît coloriste : rien de plus faux que ces adages; car non seulement la couleur, soumise à des règles sûres, se peut enseigner comme la musique, mais il est plus facile de l’apprendre que le dessin, dont les principes absolus ne s’enseignent point. Aussi voyons-nous que les grands dessinateurs sont aussi rares et même plus

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rares que les grands coloristes. D&J;cmp.S- immémorial, les Cliinois^ont connu et fixé les lois cle la couleur, et liNtradition cle c es^l o is, ^transmise cle génération en

génération jusqu’à 110s jours et répandue dans toute 1 Asie, s’est perpétuée si bien que tous les artistes orientaux sont coloristes, et coloristes in faillibles, puisqu’on ne trouve jamais une fausse note dans la trame de leurs couleurs. Mais cette infaillibilité seraitelle possible, si elle n’était pas engendrée par des principes certains et invariables ?

Qu’cst-ce que la couleur?

Avant de répondre, jetons un coup d’œil sur la création. En voyant 1 infinie variété des (ormes humaines ou animales, 1 homme perçoit une perfection idéale de chaque forme; il cherche à ressaisir l’exemplaire primitil ou du moins à s’en rapprocher de plus en plus; mais cette conception est un eflort sublime de son intelligence, et si l’ame croit avoir par instants un obscur souvenir de la beauté originelle, ce souvenir fugitif se dissipe comme un songe, et la forme accomplie, sortie des mains de Dieu, nous est inconnue ; elle demeure toujours voilée à nos regards. 11 n’en est pas ainsi de la couleur, et il semble que 1 éternel coloriste ait été moins jaloux de son secret que l’éternel dessinateur, car lui-même il nous a livré pour ainsi dire l’idéal du coloris en nous montrant l’arc-en-ciel, où il nous laisse voir, dans une dégradation sympathique, mais aussi dans une] promiscuité mystérieuse, les teintes mères qui engendrent l’harmonie universelle des couleurs.

Soit qu’on observe l’iris, soit qu’on regarde les

bulles de savon dont s’amusent les enfants, soit que, renouvelant l’ expérience de Newton, l’on se serve d’un prisme triangulaire de cristal pour analyser un

faisceau de lumière, on voit se former un spectre lumineux, composé de six rayons diversement colorés, qui sont le violet, le bleu, le vert, le jaune, l’orangé, le rouge. Ces couleurs, comment frappent-elles nos yeux Comme les sons frappent nos oreilles. De même que chaque son retentit en se modulant sur lui-même

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