‹ La peintureChapitre 13 sur 44 · ARGUMENT DU CHANT I · texte numérisé non relu

ARGUMENT DU CHANT I

J’inventiou.

Exposition. Invocation à la muse didactique. Hommage rendu au chef moderne de l’École francaise. Description des divers genres de la peinture. De la simplicité et de l'unité dans la composition. Des bienséances dans la peinture. : Violées dans le jugement dernier de Michel-Ange. Observées dans la femme adultère du Poussin. Accord du jugement avec l’imagination, de l’esprit avec le sentiment. Exemples tirés de plusieurs peintres célèbres de l'antiquité. La Vénus d’Apelles. Le cyclope de Timante. Zeuxis choisissant ses modèles parmi les filles de Crotone. Caractère du peintre; effets,

pouvoir et dignité de la peinture.

Oui le poëte est peintre etle peintre est poëte ,

Corneille dans ses vers nous peint de grands tableaux,

Et Poussin pense , sent, parle avec ses pinceaux

Josepn CHéNIER

Je vais chanter cet art dont l’aimable imposture

À nos yeux enchantés reproduit la nature :

Qui sait sur les objets assortir tour à tour,

Les formes, la couleur, les ombres et le jour : Art divin par qui l’homme , au gré de son génie,

Semble égaler des dieux la puissance infinie.

O muse, en qui Minerve a placé ses amours, Dont la vérité seule embellit les atours,

Divinité du Pinde , 6 toi qui de Lucrèce

En des sentiers de fleurs égaras la sagesse,

De qui Pope empruntait ses chants mélodieux Pour soumettre le monde aux volontés des cieux, Par qui Virgile encore, en tons plus magnifiques , Chantait aux fiers Romains ses douces Géorgiques , Souris à mes leçons : de cet art enchanteur, Interprète éloquent de l'esprit et du cœur,

Fais passer en mes vers et le sel el la grâce,

Dont tu fus autrefois prodigue envers Horace, De la nature enfin prête-leur les attraits

Qui nous charment toujours et ne lassent jamais.

Et toi, toi dont la main à la France embellie Sut imprimer le sceau de l'antique Iialie, De l’école francaise heureux réparateur ,

De qui tous les talents empruntent leur splendeur,

> 1 «- Qui, loin de ces sentiers rebattus et vulgaires Qu'avait fuis le Poussin , qu'ont parcourus nos pères, Marias {on génie , orgueil de nos remparts Avec la dignité, compagne des beaux-arts; Qui des âges fameux exploitas la sagesse, Des plus purs sentiments nous inspires l'ivresse, Et par ce noble élan dans nos cœurs excité, Les pousses vers la gloire et limmortalité!

De ces bords étrangers d’où nos palmes £’attendent , Où les amis des arts te cherchent, te demandent, O Génie entrainé par un malheureux sort.

De mon vol aujourd’hui favorise l’essor , De ce foyer brûlant qu’en ton sein {u recèles , Sur mes vers imparfaits souffle les étincelles ; Si, par elles , le feu brille dans mes écrits, Et si de ces essais {on accueil est le prix, Fort de {on seul appui, fier de ton seul suffrage,

Comme aux dieux, de tes dons, je l'adresse l'hommage.

Fils d'Üranie, avant de saisir ton pinceau,

Sous mille aspects divers regarde ton tableau, Et consulte longtemps ton sujet et tes forces. Des différents objets, les diverses amorces Sollicitent ton choix. Un esprit élevé

Aux plus nobles sujets sent qu'il est réservé; Un pinceau moins hardi, mais riant et facile, Embellira son art des grâces de l’idylle.

La nature , prodigue enses dons différents , Même à ses favoris sait assigner leurs rangs.

Mais , aux ordres du Dieu dont le flambeau t'éclaire, Déjà s'ouvre à tes yeux la brillante carrière! Tout palpitants d'espoir , de crainte, de plaisir, Vois ces rivaux amis s’empresser d'y courir.

Celui-ci va puiser aux sources de l’histoire

Les sièges, les combats présents à sa mémoire; Il les peint, et ces feux lancés de toutes parts, Et la flamme ondoyante embrasant les remparts; De cadavres sanglants les campagnes fumantes,

Sur leurs enfants meurtris les mères expirantes,

Ne Des rois, en leur délire, épouvantables jeux, Flattent de ses pinceaux les élans généreux.

Heureux quand d’une main, par l'honneur affer D'une coupable gloire il trace l’infamie, Et que du sceau hideux de leurs crimes divers, En flétrissant leurs fronts , il venge l'Univers! Celui-là, loin du monde, assis sur la verdure, Des déités des bois imite la parure, Le zéphir quise joue, un gazon qui sourit, Les flots qui mollement serpentent dans leur lit, De gras troupeaux errants dans de gras pâturages Et la chèvre pendante à des roches sauvages; Des dryades en chœur et les bras enlacés IL offre le sourire et les pas cadencés, Et Péretle joyeuse au retour de la ville, Sous ses pinceaux légers, court et fuit plus agile! L'autre, habile à saisir la vérité des traits, Semble d’un feu céleste animer ses portraits. Par lui, de l'amitié je possède le gage

Par lui, l'épouse absente adoucit son veuvage,

> 10 &- Et par la tombe enfin vainement séparé,

Vit près de nous encore un objet adoré.

Un plus vaste génie en nos saints tabernacles

De l’anlique Israël reproduit les miracles;

Sous ses (rails enflammés Dieu réveille les morts, Le flot épouvanté s'enfuit loin de ses bords,

Et les foudres vengeurs éclatent dans la nue.

Un autre des objets resserre l'étendue, Et peignant etles cieux et la terre et les mers,

Son art en abrégé nous montre l'univers.

Un magique pouvoir et non moins doux encore Transporte mes esprits dans l'empire de Flore. De toutes paris, mes yeux demeurent éblouis

De éclair des saphirs et du feu des rubis,

> 11 &- Le zéphir semble encor , par sa douce influence, De mes sens rafraichis raffermir la puissance, Et nos cœurs abusés demandent tour à tour

Un laurier pour Bellone, un myrte pour l'amour.

Que dirais-je de ceux dont le noble délire,

Sur la toile indignée appelant la satire,

Se montrent, par des traits dignes des plus beaux vers, L'appui de l'innocence et l’effroi des pervers?

Il en est dont le goût pour le genre burlesque. Comme Callot, se plaît à peindre le grotesque; Quelquefois une vieille aux genoux chancelants Offre son front flétri que sillonnent les ans;

De son dos arrondi l’inégale structure ,

Ses haillons , des ruisseaux balayant l'onde impure, Autour d’elle à l’envi rassemblent les railleurs :

Elle en rit la première, et nargue les moqueurs.

+ 12 &- Une table plus loin, propre el non magnifique , Se charge des apprêts d’un déjeuner rustique : L'un d’un ais chancelant s'accommode et s’y plaît, L'autre d’un vieux tonneau se fait un tabouret ; Gais convives, les bras appuyés sur la table, Is s’enivrent gaîment de leur jus détestable. Mais les airs ont frémi sous les pipeaux joyeux, Et la danse a formé ses cercles amoureux :

Lycas, à la faveur du tambour qui résonne, Ose un double attentat que Lise lui pardonne ; On sourit, on s’enlace , et dans cet heureux jour La gaîté tourne encore au profit de l’amour , Et leurs ébats bruyants que le coteau renvoie Aux châteaux d’alentour font connaître la joie. Quel que soit ton sujet, quel que soit ton talent, Du choix de mille objets forme un tout excellent, Et qu'il s'offre à nos yeux , sous ton pinceau fidèle , Ainsi que la nature en trace le modéle.

Traducteur élégant, même à la vérité

Tu dois unir encor la grâce et la beauté.

—> 13 «- Si {u nous peins des fleurs, que leur fraîcheur extrême Soit digne d’embellir le front de Vénus même ; Des fruits , que de Phyllis éveillant le désir, Son doigt impalient soit prêt à les saisir :

Des bois, que jusqu'aux cieux leurs cimes élancées À de grands souvenirs élévent nos pensées, Ou que l'âme tranquille en leur riant détour

Rêve la paix, la joie et l'étude et l'amour.

Que le tableau soit clair, que l'œil qui s’y promène, En le voyant d’abord aisément le comprenne ;

De figures sans nombre évite le Concours ;

Dans cet amas confus l'œil s'égare toujours,

Il veut saisir l'ensemble, et ces COrps qui se nuisent, L'un de l’autre ennemis, l’un l’autre se détruisent. Loin de loi ce fracas… qu'un (out harmonieux ,

Sans fatiguer l'esprit, enchante tous les yeux,

Et comme un seul sujet suffit à Melpomène

Pour triompher des cœurs et régner sur la scène,

2 DR, s RE

De l'esprit occupé d’une seule action,

Qu'un autre n’aille pas troubler l'attention.

Il est en tout sujet dés lois de convenance,

Ne les blessons jamais, respectons la décence : Le chagrin loin de lui repousse la gaité,

La fable avec respect doit fuir la vérité;

Que le sacré jamais ne s'allie au profane;

Ce mélange est choquant et le goût le condamne. Du jugement dernier l’immortel créateur

Ne put se garantir de cette grande erreur ; Dans cet acte effrayant de la toute-puissance,

Il appelle Caron , mais quelle invraisemblance ! Que fait là ce portier de l'enfer des païens? Est-ce à lui devant Dieu d'amener les chrétiens ? Des filles de Pluton les traits épouvantables,

Et ce monstre entouré de serpents effroyables,

Et ce fleuve infecté qui de ce noir séjour,

Neuf fois de ses replis embrasse le contour,

ro 7 ee QU

<> 15 &- Vains rêves enfantés du cerveau des poëtes, De la religion sont-ils les interprètes?

Aussi la piété gémissait de les voir, L'innocente candeur ne les put concevoir , Et la pudeur , que blesse une trop vive image, Tremblante à cet aspect se couvre le visage.

Consulle le Poussin : en sa docte couleur, S’unit l'expression de l'esprit et du cœur :

De même qu’au génie, au goût toujours fidèle, De leur parfait accord , c’est le parfait modèle. Vois lorsqu'aux pieds du Christ il montre humilié

L'objet digne de blâme et digne de pitié;

Que d’un mot consolant que sa main daigne écrire, Des docteurs effrontés il confond le délire ;

Ses {raits divins à peine ont-ils frappé les yeux, Le remords a saisi ces cœurs audacieux,

Et déjà les vieillards précipitant leur fuite , Chacun d'eux va cacher le trouble qui l'agite.

Où sont , Ô Dieu clément , tous ses accusateurs?

Je Le vois accueillir ses plaintives douleurs,

RE TD Em © RS

Et tout baigné des pleurs d’un repentir sincère,

Son âme dans ton sein s’épancher tout entière.

Des richesses de l’art use donc sobrement,

Et que toujours le goût s’unisse au jugement; Que surtout en des traits où respirent les grâces, L'esprit du sentiment suive partout les traces : C’est par là que des Grecs, le pinceau si vanté,

A fixé les regards de la postérité.

Ainsi Parrhasius, dont on connaît l’histoire,

Avait peint ce rideau qu’on touchait pour y croire; Tel triomphait Zeuxis quand ses riches couleurs, Des larmes de l’aurore embellissant ses fleurs,

Les essaims bourdonnants, les papillons volages , Y fixaient à l’envi leurs folâtres hommages,

Et que le chantre ailé, désertant les jardins,

Sur ses fruits enchanteurs méditait ses larcins.

O d’un art ravissant illusion extrème,

L'un trompait les oiseaux, et l’autre l’homme même !

> 17 &- Ce peintre, favori du vainqueur de Porus, Sur la conque des mers n’a-t-il pas peint Vénus ? Elle semblait brûlant et la terre etles ondes, Allumer son génie à ses flammes fécondes, Et son pinceau, guidé par la main des amours, De leurs exploils charmants entretenait le cours. Rappellerai-je encore l’ingénieux Timanthe?

Dans un petit tableau peint de sa main savante, Un cyclope dormait sur le gazon naissant, De satyres autour un essaim se jouant; Les uns à son aspect pleins d’effroi se retirent, Les autres plus hardis en silence l’admirent, Quand l’un reste étonné, l’autre s’enfuit soudain : L'autre, d'un pied lèger, et le thyrse à la main, Étendant sur son corps ses tiges verdoyantes,

Mesure en l’effleurant ses formes effrayantes.

Douces mœurs, heureux temps où d’illustres cités

De l'éclat des talents empruntaient leurs beautés!

oo

Crotone a désiré la fille de Tyndare ,

Et déjà de Zeuxis le pinceau se prépare ;

Pour animer ce feu , ce rayon créateur ,

D'un essaim de beautés se présente la fleur.

O concours adoré de formes ravissantes ,

De nos plus doux plaisirs à sources enivrantes!

Là dans son beau désordre on admire à la fois

Un front qui va rougir pour la première fois ;

Et ce contour charmant, dont la molle élégance, Comme le jonc flexible aisément se balance :

Un ensemble de grâce, un mélange d’attraits, Qu'il faut revoir toujours , ou ne les voir jamais,

Et du teint le plus frais , les fleurs fraîches écloses , Et des touffes de lis et des touffes de roses,

L'œil hésite. il balance. et les sens éperdus Entre tant de beautés demeurent suspendus.

Ainsi lorsqu’en nos champs Flore épand sa corbeille , Le choix de ses parfums embarrasse l'abeille :

Ainsi l'oiseau chéri, messager du printemps,

Est sur les prés , les caux partout en même temps :

> 19 &- Ainsi insecte ailé qu'un printemps fait éclore, Ne sait se reposer sur la fleur qu’il adore.

De ces vivants trésors Zeuxis environné, Zeuxis par son génie et son art dominé, Voit, observe, et déjà dans sa haute pensée, De la perfection l’image s’est tracée.

Sous les traits d’une Hélène une divinité Frappe d’un saint respect tout un peuple enchanté, Et nos yeux dans les siens ont prévu l'incendie

Qui devra dévorer et l'Europe et l'Asie.

On nait peintre et poëte, et le souffle des Dieux Féconde en notre sein ce germe précieux.

N'ose donc point prétendre aux dons de la peinture, Si tu ne les reçois des mains de la nature ;

Sans cet instinct sublime, instinct impérieux ,

Qui, créant des couleurs l’accord harmonieux, Ainsi que les objets, sait embellir la vie,

Et des plus doux plaisirs est la source infinie.

> 20 &- C’est par l'effet encor de cet art enchanteur, Que plein d’un noble espoir le peintre créateur Se plaît , dictant ses lois à toute la nature, A la couvrir de fleurs, de fruits et de verdure ; Il ordonne , et les monts se perdent dans les cieux, Les bois ont élevé leurs fronts audacieux, Les vents troublent les airs, l'onde écume, s'écoule, Des palais étoilés la tente se déroule, Et l'homme, en animant ces spectacles divers, Vient de son front superbe embellir lunivers. Tantôt plus intrépide, élevé sur des ailes, Fendant des cieux surpris les plaines éternelles, Loin de ce monde impur, par delà tous les cieux, Dans leur centre éclatant il contemple les Dieux, Et plein des traits sacrés du maître du tonnerre,

De leur éclat terrible , il fait trembler la terre.

Page 1