‹ La peintureChapitre 15 sur 44 · MR RE · texte numérisé non relu

MR RE

5 30 &- Les yeux riches alors en notions certaines, Tantôt avec esprit fais ressortir les veines, Et tantôt qu’on les voie en longs filets d'azur Nuancer mollement l'albâtre le plus pur.

Mais offres-tu des sens la tempête subite ?

Que le muscle réponde au trouble qui l’agite ; Ainsi quand Raphaël, en ses transports brülants, D'un des fils de Solyme exprime les tourments ; Pour vaincre le pouvoir d’un ennemi terrible, Il est tout hors d’haleine… En cette lutte horrible, Ses bras se sont roidis, son cœur paraît gonflé, De ses muscles tendus l'effort s’est redoublé, Et sur eux se hérisse une forêt de veines Montrant dans ses rameaux leurs routes incertaines. Tout le reste est d'accord : les cheveux hérissés , L’œil farouche, hagard , les traits bouleversés : A ses tourments secrets l’œil ne peut se méprendre,

Ses cris, ses cris affreux. vous croyez les entendre.

> 31 <- Mais des os et des nerfs à (es commandements Obéissent enfin les libres mouvements :

Et l’homme qui te doit sa fidèle structure , A Les sages crayons demande sa parure.

Selon les nations, et leurs goûts différents , Le costume varie et change avec les temps.

Interroge les lois , les mœurs et l'habitude : Des peuples , des climats approfondis l'étude. Le voisin de Borée et celui du soleil, D'un vain ajustement dédaigne l'appareil.

Ces modernes Phrynés par qui la Géorgie Flatte l'amour usé des tyrans de l'Asie, Souvent pour attiser le feu de leurs désirs ; Profanent leurs attraits par l'éclat des saphirs, Et l’Iris argenté des perles de l'aurore, Sur leur front embelli va s’'embellir encore. Veux-{u peindre des Grecs le noble vêtement ? Qu'’en plis majestueux il tombe mollement Qu'un zéphir indiscret, du sein de nos bergères ,

S'amuse à soulever les écharpes légères,

<> 32 &- Ainsi qu'on voibla flamme en ondes circuler , Ou le reptile adroit prompt à se dérouler, Ou le ruisseau rapide, amant dela prairie Dont ses humides bras pressent l'herbe fleurie, Et dans un bois, objet de ses plus chers amours, Va, fuit, revient sans cesse.en s’égarant toujours; Pour donner aux contours l’élégante souplesse,

Que le lin onduleux mollement les caresse.

Que dis-je, le costume avec art exprimé, Semble être du sujet l'organe accoutumé, Et d’une expression ou sublime ou légère, Il relève, embellit le noble caractère.

D'ornements effrontés sur de riants objets, Garde-toi d’étaler les perfides attraits ;

De Zeuxisirrité l’'apostrophe sévère,

Doit détruire à jamais ce mélange adultère.

= 33 <- Mais c’est peu d'observer ces lois dans leur rigueur, Il faut dans un sujet que la scène et l'acteur , Par quelques traits d'accord avec la vraisemblance, Des esprits enchantés aident l'intelligence.

Ainsi des Pharaons quand il peint les déserts, Poussin les embellit de palmiers toujours verts, Les sables enflammés dans leur lointain immense, Au voyageur tremblant font perdre l'espérance, Et les antres sanglants et leurs hôtes affreux, De leur beauté difforme épouvantent mes yeux. Tel encor quand il montre au combat animées , Sur le Granique en sang deux terribles armées, Le Brun , aux fiers auteurs de ces grands attentats, Donne l'air, la couleur qui convientaux climats ; Sur ces boucliers d’or où s’anime l’ivoire, Du vainqueur de la Thrace on a lu la victoire, Et l'oiseau dont il suit le vol audacieux, Semble annoncer au monde un prodige des cieux. Veux-tu de ces héros, pour l'exemple du monde,

Ressusciter la gloire en mille biens féconde ?

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à | Et toujours plus épris des antiques vertus , Frapper de leur éclat nos esprits abattus ?

Que lon cœur pénétré de sentiments civiques ,

Et s’anime, et s’enflame à des traits héroïques.

Consulte ces tombeaux que l’art a conservés, { 4 Au naufrage des temps les marbres enlevés ;

Dans le bronze vivant médite la nature,

Dispute aux éléments ta savante pâture, Des cités qu’en son sein la terre presse encor,

fl Relève les débris. pour toi c’est un (trésor!

En tous lieux autrefois la peinture adorée,

Eul aussi son beau règne et son siècle d’Astrée;

La sculpture à ses’ jours mélait ses jours sereins,

Et confondant leur gloire et leurs travaux divins,

Ces sœurs, des plus grands rois les constantes maïtresses, Payaient de leurs trésors le prix de leurs caresses ;

Ces climats si riants par la gloire embellis,

S’embellissaient encor de leurs attraits chéris,

Des plus riches palais l’une ornant l'étendue, Des illustres consuls y plaçait la statue,

© Elleur nom réveillant un noblesouvenir , Allait compter leur gloiré aux siècles à venir: Que dis-je? au Capitole en ses brillants prestiges , Elle étalait des Dieux la gloire et les prodiges : On y voyait Vénus sur un trône d’azur, Ressusciter les fleurs du souffle le plus pur; Python, l’affreux Python et ses fureurs horribles, Se débattant en vain sous des traits invincibles:; Et le grand Jupiter, de son front sourcilleux , Ébranlant les enfers, el la terre et les cieux. L'autre des sénateurs décorait les portiques, Les théâtres , les bains, les cirques magnifiques, Et sur l’auguste front du plusgrand des Césars , Se plaisait à fixer les avides regards.

Ainsi de leurs vertus, gloire et bonheur du monde, Germait dans tous les cœurs le semence féconde, Et sans cesse enivrés de leurs traits généreux,

De l'amour le plus pur y respiraient les feux.

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Mais des antres du Nord fondant avec furie, Quand le fléau des Dieux, l'horrible barbarie, Tels que les flots pressés aux rivages des mers, Lorsqu'Eole en courroux bouleverse les airs, Ou ces essaims impurs , ces insectes immondes Que le Nil enfanta du limon de ses ondes,

Eut vomi sur ses bords, des soldats furieux,

Et la douleur, la rage, et la mort avec eux, Quand le fer et la flamme empressés à détruire Eurent en vaste deuil, changé ce vaste empire, Qu’ensemble confondus gisaient de tous côtés Des héros et des Dieux les débris insultés,

Ces déesses hélas! s’enfuirent éperdues,

En des torrents de flammes élancés jusqu'aux nues:

Sur des monceaux fumants la peinture en lambeaux, Des palais embrasés emporta ses tableaux ;

La sculpture à son tour s’armant de quelques restes, Objets défigurés de ses ciseaux célestes,

Le sein tout haletant sous ce poids précieux,

Pâle , tremblante , hélas ! et fuyant tous les yeux,

> 31 &- Vint après lant d'efforts errante el solilaire, Confier en pleurant ce dépôt à la terre.

Insensible aux attraits de l'or et des plaisirs Dans cet âge charmant jouet des vains désirs, . Michel-Ange descend dans cette solitude, Des leçons de ces sœurs fait sa plus chère étude, Et fort des grands secrets par l'étude surpris, Vingt fois de tous les arts va remporter le prix. Tel pour peindre l'essor de ce naissant génie, L’ennemi de Philippe et de la tyrannie, Loin des vaines cités, près du gouffre des mers, Fuyail avec son âme au milieu des déserts, A Ja voix des autans , de la foudre et de l'onde, Mariait cette voix, souyeraine du monde, Façonnait lentement son génie indompté,

Et marchait à grands pas vers limmortalité !

De Michel-Ange enfant la douceur et la grâce,

En des traits plus formés le cèdent à l'audace

-> 38 &- Sa grandeur se décèle... Ô combien de trésors De ce cher nourisson payérent les efforts!

La nuit de ces tombeaux, leur muette éloquence, Que dis-je! Rome entière et sa magnificence , Autour de lui vivante et tant de morts fameux, Qui semblaient l'appeler à triompher comme eux : Tout l’'émeut, le transporte, et bientôt dans son âme. Tous les arts à la fois font bouillonner leur flamme. Voyez en quel éclat, quels jets impétueux , De cet astre brülant se dispersent les feux:

Il court, vole, et ces murs qu'illustra la victoire , S’ornent avec orgueil des rayons de sa gloire. Ses ciseaux enchanteurs font oublier SCOpas , Harmonieux Linus il entraine vos pas , Des plus fiers éléments balançant l'équilibre, Par ses travaux bardis il étonne le Tibre, Et dans son vol rapide, immense, radieux ,

{l embrasse le monde et l’enfer et les cieux.

ARGUMENT DU CHANT Ill.

De ln Couleur.

De la couleur. Ce qu’elle était dans l'enfance de la peinture

Comment elle s’est perfectionnée depuis ce temps jusqu’à nos jours. Du soin qu’il faut apporter dans la préparation des couleurs. De leur mélange. De leur économie dans la distribution des jours et des ombres. De l'optique en peinture et de l'harmonie des couleurs. Rapport de la peinture avec la musique. Charme et merveille des couleurs dans toute la pature. C’est en nous représentant son théâtre, ou par l’étude du paysage que les plus grands peintres sont devenus les plus grands coloristes. Invitation à cultiver ce genre dans

l'intérêt de l’art même. Voir et parcourir les plus beaux en:

droits du monde pour enrichir sa palefte et son génie. L’Etalie. Des sujets qu’elle offre au peintre et dont il doit s’emparer. La France. L’effet naît de la couleur. Ce que c’est que l'effet en peinture. Effets qu’il faut éviter, ceux que l’on doit rechercher. Il y a deux sortes d’effets, l’un pour les yeux, l’autre pour l'esprit et le cœur. Indication de quelquesuns de ces effets propres à nous émouvoir et à nous instruire. L’orage. Le calme après l’orage. Bonheur du paysagiste à qui semblent appartenir de droit toutes ces beautés de la

nature.

Si le dessin donne la forme aux êtres, c’est le coloris aut leur

donne la vie.

Revues pu SALON ps 4806

Fille de la lumière, Ô céleste Uranie,

Qui des sphères sans nombre entretiens l'harmonie, Et du parfait accord des astres et des cieux,

Fais le bonheur du monde et le charme des yeux: Révèle à mes esprits ces couleurs éclatantes

Que le pinceau savant doit nous rendre éloquentes

op

C'est au blanc , c'est au noir que les peintres d’abord , Pour colorer l'objet, bornérent leur effort.

La craie aride et pâle exquissa la figure;

Mais ce n’élait pas même une ombre de peinture : Le charbon à son tour figura sur les murs,

Mais qu’espérer encor de quelques traits obscurs ? Enfin l'expérience ou l’heureux exercice

Nous apprit des couleurs l’agréable artifice.

Le peintre , de la terre osant fendre le sein ,

Y prit ce fard charmant qui pare son dessin.

De l’aimable pudeur pour tracer le langage,

De la pourpre de Tyr son pinceau fit usage;

Qui le croirait ? le sang des serpents venimeux, Préparait par ses mains le plaisir de nos yeux, Et l'Inde si fertile en poisons salutaires,

Lui soumit en tribut le trésor de ses terres.

C'est alors que l’on vit la puissante couleur, Faire naître à son gré la joie et la douleur: Toutes les passions, par sa docle magie,

De nos sens engourdis réveiller l'énergie ,

-> L3 &- Exciter de nos cœurs les nobles mouvements, Et nous faire un plaisir même de nos tourments. Si mon vaisseau qui craint et l’écueil et l'orage, Ne se hâtait enfin de gagner le rivage; Si des fleurs qu’il prodigue à ses chers nourrissons, Phébus embellissait le champ de mes leçons; Pour hâter les progrès de cet art que j'adore, Que de secrets mon luth dévoilerait encore !

Veux-tu d’un ton brillant conserver la fraicheur , Que ta main préparant le limon créateur, N’en altère jamais les substances premières ; Ce point est important. Mais de ces couleurs-mères, Sur la riche palette où la propreté rit, L'ensemble s’offre-t-il à ton œil qu’il ravit? De leurs tons combinés que l’habile mélange , De force et de douceur fasse un heureux échange ; Que des tons bruns aux clairs savamment mariés , Naissent des tons puissants riches et variés , A la couleur riante oppose la sévère.

Montre-nous leurs combats toujours sûrs de nous plaire ;

EE D RTE ere ere — MPROÉREN

> khk &- Et qu’une couleur tendre avec ses doux reflets, : De leur inimitié corrige les effets.

Que le champ du tableau n'offre rien de trop sombre, Et que trop de clarté n’en écarte pas l'ombre ; Tempère l’un par l'autre ; à l'ombre il faut des jours , La lumière de ombre emprunte le secours, Comme on voit le soleil en sa-route ordonnée , Embellir de son or le cercle de l’année, Aux champs glacés de l’ourse, avare de ses feux Qu'il prodigue à grands flots à des bords plus heureux : Qu'on voie en Les sujets un centre de lumière ,

Qui la leur donne oblique et jamais trop entiére ,

D'où s'écoule toujours, mais insensiblement ,

Un éclat inégal et d’un effet charmant ,

Et suivant la distance et non pasle caprice

D'un objet éclairé qu’un objet s’embellisse ;

Accoutume tes yeux à juger des effets

Que de l'éloignement empruntent les objets.

Des corps ou plats ou ronds l'ombre est parfois changeante

La forme la varie ; une règle constante

> 45 &- C’est que du jour à l'ombre et que de l'ombre au jour Un passage savant conduise tour à tour.

Ainsi ces deux accords enfantent l'harmonie , Dernier effort de l’art et fille du génie.

Des dons riants de Flore use discrètement, Leur éclat est d’un jour, leur règne d'un moment. Il est parmi les sues certaine antipathie, Vois, distingue, préviens leur rencontre ennemie , Unis et divisés sans peine et sans effort, Même en se disputant qu'ils s'accordent encor. En ses tons opposés imite la musique, Et vois à les unir comme son art s’applique.

Médile Philomèle alors que dans les airs Sa douce voix prélude à de tendres concerts.

Que dis-je ! Je m’égare ; Ô divine Uranie, Mais (on art n'est-il pas l’oculaire harmonie? Ne peut-il , secondé de généreux efforts, S’élever jusqu’à toi par le ton des accords ? Et s’aidant du secours des notes empruntées,

Ravir par des couleurs nos âmes enchantées ?

6 &- Ainsi toujours brillant non moins qu'harmonieux , Un tableau doit offrir un concert à nos yeux. Ah! pour y parvenir, de ton divin modèle Poursuis la beauté même en sa source éternelle. Du ciel , par les couleurs vois les cieux embellis, Quand la riante aurore y sème ses rubis, Ou que Phœæbus, le front plus radieux encore, Précipite ses feux dans le sein qu’il adore.

Vois de quel viféclat, de quel frais coloris Flore de ses enfants nuance les habits, Tandis qu’à ses côLés sa sœur avec adresse pour en orner les siens emprunte sa richesse ; De mille tons brillants vois leur sein s'enrichir; Le bluet sur son front nuance le saphir , D'une aimable pudeur la rose rougissanie , Relève encore du lis la blancheur éclatante, Et la pêche orgueilleuse en ses riches atours, Teint d'un pourpre brillant sa robe de velours.

Tous les Dieux, je le crois, ont aimé la peinture,

Iris de ses couleurs réjouit la nature,

> kT &-

La brillante naïade offre ses pieds d'argent , Cérès ses tresses d'or, Bacchus son fard riant. Il arrive et déjà le rubis de Golconde

Luiten ce jus divin les délices du monde:

Diane dans les bois teint les tigres affreux ; Chloris prête aux oiseaux leur éclat radieux ; Au fond de $es palais Neptune même émaille, De ses riches poissons l’éblouissante écaille: Les nymphes de Doris nuancent sur ses bords

Les nacres, les coraux et mille autres trésors.

Le soleil, des couleurs source immense et première, En répand la beauté sur la nature entière

Qui, fière de s’orner des dons de son amour,

À ses amants chéris les prodigue à son tour.

C’est dans son sein sacré que Rubens , ivre d'elle, Puisait d’un ton brillant la vigueur immortelle,

Son disciple adoré, Corrége , le Lorrain,

Bassan et Véronèse et l’heureux Titien ,

Cr

> L8 «- Déployant de leur art la richesse infinie, A sa flamme féconde allumaient leur génie, Et tous de ses attraits confondus, enivrés , Nous retraçaient sa grâce et ses traits adorés. Cultive donc cet art rival de la nalure, Qui donne aux prés, aux fleurs leur riante parure, Qui, disposant des cieux, de la terre et des mers, À son gré se compose un nouvel univers.

Art charmant, de la paix il nous offre l’image, Par son illusion charme un moment le sage, Et montrant le vrai bien que nous avons perdu, Sous ses attraits riants fait aimer la vertu. Mais déjà je te vois partageant mon ivresse, De la nature entière embrasser la richesse, Et du pays savant, conquérir à la fois Les sites, les effets et les mœurs et les lois ; La gloire t’a nommé; la palme est toute prête, Qui te retient , dis-moi, dans ta noble conquête ?

Pars en dépit des vents et des flots conjurés,

Pars. d’un fils d’Apollon les destins sont sacrés,

> 9 &- Et comme cet essaim que pleurait Aristée Puaisant un or liquide en sa coupe enchantée, Sur les plus riches dons et sous le plus beau ciel,

Va, compose tes fleurs et prépare ton miel.

Ah! que ne puis-je au gré du maitre de la Lyre,

Te retremper moi-même aux sources du délire ! Sur les pas de Corinne, au temple des beaux-arts, Ainsi que tes esprits enivre tes regards;

Sol en effet chéridu Dieu de l'harmonie,

L’air y conserve encor le parfum du génie ,

Et les plus beaux objets qu’offrent les plus beaux lieux, Elèvent les mortels au rang même des Dieux.

ILest temps à nos yeux que ton pinceau réponde ; Montre les enchanteurs, non les Lyrans du monde ; De Virgile offre-nous le front plein de candeur , De son éclat céleste éclipsant la grandeur ,

Chargé d’ans et d’honneurs l’orateur consulaire,

Bravant d’un triumvir lhomicide colère ,

> 50 &- Et César que Catulle a blessé de ses traits, Se vengeant d’un injure à force de bienfaits ; Le chantre de Tibur en ses vertes demeures, HAtant par le plaisir les pas légers des heures , Dans un vers plein de grâce instruisant l'avenir , Et dans l’art de penser et dans l’art de jouir; Fais voir en d’autres temps l'amant de Léonore , Que le génie hélas! et que la faim dévore; Galilée en dépit de prêtres furieux, Assignant à la terre un ordre dans les cieux , El l’auteur du déluge oublié de la France,

Laissant à ses pinceaux le soin de sa vengeance.

Mais d’un sol étranger quand on eueille les fruits, Qu'il est doux d’en jouir au sein de son pays,

Et quel pays, à ciel! à France! à ma patrie!

Chère et brillante sœur de la fière Italie,

Que tes nobles trésors savent bien balancer

L'héritage si grand qu'elle aime à L'opposer.

> dl & Epouvante des rois du couchant à l'aurore , L’éclat de tes hauts faits les inquiète encore; De tes premiers enfants le courage indompté, Fittrembler des Romains la fière déité , Et de César lui-même interdit à (a vue !

Renversa les drapeaux et son aigle éperdue.

Fille des arts, le Dieu qui préside leur cour , D'un regard vif et doux te prouve son amour.

Vois ton sein embelli de sa magnificence , Tes fleuves serpentant dans un lointain immense Et Les monts déployant à l'œil religieux Toute la majesté de la terre et des cieux, Tes prés réjouissants , tes forêts imposantes Qu'anime le doux bruit des naïades errantes . Du génie étonné rallume tous les feux , Et du peintre nourrit les transports généreux, Tandis que de trésors tes plaines abondantes, Et des plus beaux produits tes cités florissantes , Et que tes fils, l’effroi , l'amour de l’univers,

T'apportent les tributs de cent peuples divers...

> Mais d’autres chanteront cette terre chérie,

Le temps fuit, je revole aux travaux d'Uranie.

L'effet dans la couleur puise ses fiers accents.

Fest temps de vanter ses charmes tout-puissants

Un regard du soleil enfante sa magie,

De ses combats divers s'accroît son énergie ,

Saisis-le promptement, comme l'éclair qui fuit;

Son vif éclat échappe à l'œil qui le poursuit;

Sans effet tout est mort, avec lui tout s’anime ,

Le sujet éclairei de lui-même s'exprime ,

Et comme à la faveur d’un doux rayon des cieux,

Il entre dans l'esprit par la porte des yeux.

Mais pour charmer ces yeux ; les fixer, les surprendre , Que d’écueils il faut fuir, que de soins il faut prendre ! Garde-toi d’imiter en ses flots radieux ,

Le soleil enflammant l'air , la terre et les cieux,

Et même de sa sœur la majesté sacrée,

Quand de ses peuples d’or , elle marche entourée ,

> 3 < Ne prétends pas fixer dans l’orageuse nuit, Ce double jour affreux qui se croise et s'enfuit : De nos arts imparfaits les bornes sont prescrites ; On doit le plus souvent respecter leurs limites; À cet ordre cruel la science souscrit ,

L'imprudent s’en irrile , et le sage obéit.

Mais ce jour vaporeux et si doux et si tendre, Que l'aube au front d'argent par degrés va répandre , Ou que l'aurore en pleurs de ses riants palais, Verse sur les gazons et plus vifs et plus frais , Ou des feux du soleil quand l'ombre bienfaisante , Adoucit de leurs traits la masse éblouissante: Rends-le , peins ces effets. heureux si le plaisir, Par son attrait puissant l'invite à les saisir!

Qui n'aime à voir au sein des livides orages,

Cet or étinceler sur le froni des feuillages ,

Ou d’un sol altristé ranimant les couleurs,

Embellir et les prés et les eaux et les fleurs ,

Et ces bois ignorés où la mélancolie

Rêve la volupté dans sa douleur chérie ,

4 Lors de ce doux combat de la nuit et du jour, Cher à nos souvenirs, à l'étude , à l'amour?

Mais pour toucher du cœur cette corde secrète, C’est trop peu d’être peintre. il faut être poëte. Sache donc distinguer ces fils de la couleur,

Celui qu’on doit aux yeux, celui qu’on doit au cœur,

is

Mais du dernier surtout reconnais la puissance , Qu'ilest beau de régner par la seule éloquence !

| | Et les yeux que sont-ils? si ce n’est le chemin

Qui conduit l’art au cœur , son principe et sa fin.

12 Ah! que l’art satisfait les rende à cet usage,

Etudie à jamais cet éloquent langage,

Qui partout , en tout temps, nous prêlant son secours, Nous instruit quelquefois et nous charme toujours. Cesont ces vieux débris, ces éloquents décombres, Habités par la mort, le silence et les ombres,

Où gisent confondus, l’un sur l’autre entassés,

Les rois et les flatteurs qui les ont encensés:

>= 0 æ C’est sous le chaume obscur du plus humble village, Un abri qui couvrait un bienfaiteur , un sage, D'un rempart féodal les débris verdoyants, Qui servent de pâture à des troupeaux errants ; C’est l'asile pieux dont la flèche élancée, Vers les cieux avec elle élève ma pensée, C’est Diane versant son jour tranquille et pui Sur ces flots nuancés et d’albâtre et d'azur ; Et ces antres profonds, ces forêts ténébreuses, Où se joue à travers les teintes vaporeuses , Le soleil qui des nuits s'embellissant encor , À leur sceptre d’ébène unit son sceptre d'or ; Mais d’'humides vapeurs ont voilé sa lumière, Et par degrés s’avance un sourd et long tonnerre; Vois dans l'air embrasé ces nuages courir , S'arrêter , se grouper , se chercher et se fuir , Ets’orner dans leurs jeux, qu'un instant fait éclore Des rubis du couchant , des perles de l'aurore; La foudre éclate. tombe. elle entr'ouvre les cieux

Et des palais divins le centre radieux...

L'imagination se nourrit de délire, Ün orage l’excite , et toujours nousinspire; Oui, de ces grands effets ton art doit s'approcher,

C'est au peuple à les fuir, à toi de les chercher,

| Qu'il tremble en écoutant leur terrible harmonie, Mais toi, toujours fidèle aux ordres du génie, Dans l’objet de sa crainte, objet de tes désirs, Pense , médite, observe et rêve à ses plaisirs.

| Mais déjà de Junon la prompte messagère,

! Arrondit dans les cieux son écharpe légère;

| | À ce trouble succède un repos enchanteur,

! Le ciel reprend ses feux, la terre sa couleur,

i Le zéphir secouant ses ailes ranimées,

Disperse le parfum des touffes embaumées.

Des oiseaux réjouis s’éveillent les concerts, Et de l’humide front des bocages plus verts, J'aime à voir le soleil dorer la chevelure,

Ou bien de Flore en pleurs embellir la parure,

> 7 <- Et la feuille agitant à mes yeux éblouis ,

L'éclair des diamants et le feu des rubis.

G source de bonheur et de joie.et d'ivresse, Modèle de beauté, de grâces , de richesse, Heureux qui les admire et plus heureux encor Celui dont le talent vit de ce cher trésor!

Il n'offre pas des Dieux les temples magnifiques , Des peuples et des rois les querelles tragiques : Mais des champs , mais des bois, objets de nos soupirs , Ses fidèles pinceaux nous rendent les plaisirs, Et la tranquille joie et la volupté pure

De l'homme du hameau conduit par la nature ; Dans le sein des cités un barbare devoir

Semble nous condamner à ne la plus revoir,

Et d’un rempart servile insultant la barrière,

Ïl s'ouvre encore des champs la riante carrière. Que dis-je! dans le sein des hivers nébuleux

De l'astre des saisons il rallume les feux

> 08 «- Transporte nos esprits sur la rive enchantée, Où se joue Aréthuse, où s’égare Amalthée , Où du mélange exquis des plus aimables lieux , Sans fatiguer mes pas j'intéresse mes yeux, Où le doux chalumeau qu’enfle heureux Tityre, Des tyrans de nos cœurs vient bercer le délire. Tout l’émeut, tout l’enflamme , il dit dans ses transports : C'est pour moi que l'été déroule ses trésors, Que le printemps renaît, que la pompeuse automne, Des plus riches festons a tressé sa couronne. Dans un bois que l’aurore embeilit de ses pleurs, Philomèle , en ses chants, lui conte ses douleurs

Il reçoit des zéphirs les premières caresses ,

Et parmi ses plaisirs il puise ses richesses.

ARGUMENT DU CHANT iv

L'Éxpression,

Les grands peintres onf fait une étude particulière de l’expres sion. Effet de l'expression chez quelques peintres de l'anti. quité. Idée générale de l'expression. Le silence et la nuit l'excitent et la favorisent. L’étudier dans l’histoire, même au théâtre. Véritable manière de s’en pénétrer. Du front, des yeux etc. Comparaison du muet. C’est dans les passions qu’il faut chercher la source de l'expression. Variété de l’expression. Nuances qu’il est important de saisir. De l'expression impossible à rendre. Ce qu’il faut faire alors. Exemples tirés du Germanicus du Poussin et de son tableau de la Cène Pouvoir de l'étude et de lopiniâtreté dans les arts. Leur don ner une direction louable et utile. Episode du peintre Cléon Conseil aux artistes. Importance de la peinture et son in fluence dans les siècles reculés et dans les plus beaux temp:

des siècles modernes,

GRANT Eu.

Divin accent de l’art et son charme suprême ,

Par toi tout s'embellit, tout... l'horreur elle-même

Tes guides éclatants dont vivra la mémoire,

Tant que l'homme aimera ses plaisirs et la gloire, Les antiques Poussins , les modernes Zeuxis,

Ont dans l'expression puisé leurs traits chéris,

Et sa difficulté qui toujours nous afflige ,

Semble être un jeu pour eux et pour nous un prodige.

> 6% &- Le silence du bruit sinistre avant-Coureur, En précédant la foudre en augmente l'horreur ! Des forêts d'Inverness les exécrables fées , Qui de crânes sanglants composaient leurs trophées , Sur leurs lèvres pressant un doigt mystérieux , Entretenaient encor les anges ténébreux ; C’est dans l'ombre, qu'après un meurtre déplorable, A Rome on vit errer un spectre lamentable, Qu’une effrayante main errante sur un mur, À Balthazar tremblant traçait son sort futur ; Qu'un fantôme sorti des ondes menaçanies, Poursuivait, 6 Gama , tes flottes triomphantes ; Qu'’à Brutus un génie éveillé dans son sein , Apparaissait terrible et le glaive à la main | Mais où va m'égarer ma vive enchanteresse?

Revenons, il est temps ; toi, ma chère déesse , Pour le prix de mes chants , si de tes fiers attraits , Ma main , ma faible main n’a point terni les traits,

Laisse-moi, m’arrachant à ces lugubres scènes ,

Te voir et admirer dans l'or mouvant des plaines ,

Plein de mes doux ennuis entendre tes concerts , Dans les sons expirants et des bois et des mers, Sur le cours azuré de l'onde qui serpente, Toucher aux plis brillants de ta robe flottante ;

Et des cieux à la terre et de la terre aux cieux, Inhabile à saisir ton vol audacieux,

Entre les eaux, les bois, les fleurs et la verdure,

Jouir de tous tes dons dans toute la nature.

L'Expression respire en des traits généreux.

Qu'elle a dû triompher dans les siècles fameux ! Avec Clio parcours son antique domaine,

Et jusque dans ses jeux consulte Melpomène !

Là renaissent en foule à tes regards charmés , Ces héros des vieux temps, ces sages renommés , Dont le front embelli par la main du génie, Brille aux rayons sacrés de la philosophie.

De ses divins attraits recueille le trésor,

Et art et la morale y gagneront encor.

> 66 < Par le trait d’un Strafford, trait de la vertu même ; Apprends à faire aimer l'autorité suprème ; Fais revivre et mourir d’Assasen Décius, Fais qu’un Séjan rougisse à l'aspect de Burrhus ; Et dans Pompée offrant le néant de la gloire Du moderne César qu’on retrouve l’histoire.

Ainsi des nations tu réformes les mœurs,

Et tu hâles le jour où nous serons meilleurs.

Mais pour rendre avec fruit cette sublime image Ne va pas dans l'acteur créer le personnage.

Tel que Dominicain, excite dans lon cœur,

De tous les sentiments la féconde chaleur ;

Si tu veux en des traits dignes de Prométhée , Faire revivre encore la nature imitée ;

Ce rayon qu’il ravit à l'Olympe alarmé,

Les Dieux l'avaient éteint, tu l’auras rallumé.

> 67 & Que le front soit parlant, que ce miroir de lAme, De tous les sentiments réfléchisse la flamme. Vois-tu ce Massieu dont les heureux efforts, Des secrels de son cœur dévoilent les ressorts ; De ses yeux , de ses mains l’ingénieux langage , De sa langue bientôt a remplacé l'usage , Et dans les mouvements de son geste animé.

Se peint le sentiment dont il est enflammé.

De la peinture ainsi que la toute-puissance, Au défaut de la voix trouve son éloquence, Et que l’art abusant notre esprit enchanté,

Donne même au mensonge un air de vérité.

Tous les maux attachés à la nature humaine, Les crimes, les vertus, voilà ton vrai domaine. L’essaim des passions perfides enchanteurs, À tes impressions assortit ses couleurs ;

Fais nous d’un front serein le siège de la joie,

Et qu'un œil abattu dans les larmes se noie,

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> 68 & Que la crainte, et l'espoir , et la haine et l'amour, Dans leurs troubles divers se montrent (our à tour. Elève de l’orgueil l’'insolente paupière, Que l’envie en un coin repousse la lumière ; Fais plus : que le mépris qu'inspirent leurs fureurs De tes pinceaax brûlants s’élance dans nos cœurs , Frappe d’un trait sanglant, mais que l'honneur avoue, Les crimes que l’on craint , les vices que l’on loue. L’avare dans son or caressant un bourreau, Qui sous ses pas sanglants lui creuse son tombeau ; Le joueur enflammé par un appas perfide , De lui-même et des siens froidement homicide , Qui reçoit du hasard le bonheur d’un moment, Du malheur quile suit éternel aliment.

Dans un venin trompeur lodieux hypocrite Trempant le fer aigu de son arme bénite’; L’avide conquérant, des mères la terreur , Qu’environne la mort, que précède l'horreur , Que poursuit en cent lieux sa rage yagabonde

Et se sent étouffé dans les bornes du monde.

> 69 &- Parfois triste témoin des erreurs, des travers, Sources de maux sans fin qui troublent l'univers, Saisis, nouvel Hogard , les traits de la satire, La raison , le génie ont fondé ton empire, Use de ton pouvoir en monarque absolu,

Pour détrôner le crime et venger la vertu.

Mais sous un vain amas d’ornements infidèles , Ne va pas de ton feu couvrir les étincelles ,

Et captivant ses yeux aux dépens de son cœur , Au lieu de l’échauffer glacer lé spectateur.

Loin tout ce faux brillant qui ne dit rien à l'âme, D'Ilion embrasé veux-tu peindre la flamme ?

Que l'éclat de ses feux fixe moins les regards

Que le deuil, que l’effroi qui règne en ses remparts.

Mais que dis-je Ilion? Ah ! si tu veux m’en croire, Laisse là les Troyens, fouille en ta propre histoire, Les révolutions mettent à nu le cœur,

Sonde de leur chaos la vaste profondeur ,

5 70 &- Les intérêts flétris, les passions trompées, Par les plus vils tyrans les grandeurs usurpées ; Et saisis l’heureux trait qui, trop lent à punir,

Doit dénoncer ton siècle aux siècles à venir.

Suivant le sexe aussi, l’âge, le caractère,

En ses tons infinis l'Expression diffère.

Ne va pas, en des traits follement assortis,

Unir les traits de Sparte aux traits de Sybaris ,

Un héros, quel que soit le chagrin qui l’oppresse, £n son abattement découvre sa noblesse,

Tu ne placeras point sur un front sans pudeur , L'irrésistible attrait qui s'empare du cœur.

Dans l’art qui n’est aux yeux que la raison sublime, L'erreur est une faute et l'ignorance un crime ; Elle abaisse un talent , dégrade sa beauté,

Et le poursuit encor dans la postérité.

à 71 &- Mais Ô soins superflus ! notre pinceau débile . S’arrête fatigué d’un effort inutile, Lorsque d’un sentiment épuisant la chaleur , il le doit exprimer sous une autre couleur ; Que ta pensée alors noblement infidèle , Sous un jour différent reparaisse plus belle, Ou que l'art se couvrant d’un voile ingénieux , Laisse voir à nos cœurs ce qu’il cache à nos yeux. L'heureux Timanthe ainsi , par son Iphigénie , Sut arracher des pleurs à la Grèce attendrie. Toi, de l’art et du cœur, qui sais tous les secrets, Poussin, je te retrouve en ces hardis effets. Où suis-je transporté ? Dans cette sombre enceinte Sur les fronts consternés la tristesse est empreinte. Que vois-je ? c’est de Rome et l'espoir et l'amour Des Marses, des Germains triomphant tour à tour , Et qui, dans Orient, vengeur de ses armées, Arrachait à Varus les aigles alarmées.

D'une trame odieuse, objet infortuné ,

Par le traître Pison en sa fleur moissonné ,

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