LA FONTAINE
Mage 36, vers 27.
Quand le fléau des Dieux, l’horrible barbarie,
Cette dernière irruption des Goths , sous la conduite de Totila, arriva vers l’an 545, sous l'empire de Justinien : ces barbares mirent le feu à Rome, qui, en moins de treize jours, devint la proie des flammes. Lorsque l’horrible Totila se fut emparé de cette ville reine du monde, où étaient comme englouties les richesses des nations et les plus beaux monuments des arts, les soldats romains commandés par Bélisaire qui s'étaient fortifiés au môle Adrien, et Bélisaire lui-même mirent en pièces les statues dont cet empereur l'avait orné, et en lançaient, contre leurs féroces ennemis, les débris précieux.
Ce fut par un bonheur singulier que plusieurs de ces statues, confusément entassées les unes sur les autres , et dont ils construisirent des murailles, échappèrent au ravage.
Les fureurs des iconoclastes en Orient, l'aveugle piété
des catholiques en Occident ne laissèrent subsister que
nan
très peu de chefs-d'œuvre des siècles de Périclès et d'Au guste.
Saint Grégoire-le-Grand en fit jeter un nombre considérable dans le Tibre.
Ce qui a donné lieu peut-être à cette belle réflexion de madame de Staël :
« Les plus beaux monuments des arts, dit cette femme » célèbre, les plus admirables statues ont été jetées dans » le Tibre et sont cachées sous les flots. Qui sait, si pour » les chercher, on ne le détournera pas un jour de son » lit; mais quand on songe que les chefs-d'œuvre de l’es- » prit humain sont peut-être là devant nous, l’on éprouve » je ne sais quelle émotion qui renaît à Rome sous diver- » ses formes, et fait trouver une société pour la pensée » dans les objets physiques, muets partout ailleurs. »
COoRINNE, Chap. m1
Mage 37 , vers 15.
Façonnant lentement son génie indompté
Démosthène, retiré dans cette solitude profonde et inaccessible, composait des harangues à la lueur d’une petite lampe, et comme elles lui coûtaient beaucoup de temps et de peines, ses envieux disaient qn’elles sentaient l'huile, c’est-à-dire les veilles, et cependant ses barangues sont d’une beauté et d’une force telles, que, selon Fénélon, le meilleur juge en cette matière, aucun orateur et Cicéron lui-même ne les a surpassées , pas même égalées. En voyant tant de grands hommes travailler si consciencieusement leurs ouvrages, on serait bien tenté de croire avec Buffon que le génie n’est que de la patience. Il a fallu plus de sept ans à Virgile pour la composition de ses Géorgiques; dix années ne lui ont pas suffi pour son Enéide, qu’il regardait comme tellement imparfaite, qu’il voulut la livrer aux flammes.Celui qui le rappelait le plus parminous, Racine employait plus de trois années à le seule versifi-
cation de ses poëmes ; on sait que Boileau ne nous a donné
si peu que parce qu'il voulait lui-même montrer l’exem-
ple de son précepte : « faire des vers faciles difficile-
ment. » Dans ce temps on avait pour le public ce respect | qui faisait qu'on ne hasardait jamais à l'impression que des œuvres dignes de lui être présentées.
Outre la force créatrice qui produit, il y a aussi la force morale qui corrige et qui épure ; elles se prêtent un appui mutuel pour la perfection des ouvrages. J. B. Rousseau disait qu’un auteur devait employer la moitié de sa vie à
faire un ouvrage, et l’autre moitié à le corriger.
Moge 38, uers t4.
Harmonieux Linns il entraîne vos pas.
Les poésies de Michel-Ange l'ont placé parmi les auteurs classiques de la langue italienne. Nous allons en
donner une idée. Tout le monde connaît ce chef-d'œuvre sorti de ses mains, cette statue de la Nuit que l’on court admirer dans la chapelle des Médicis à Florence. Strozzi, poëte du XVIe siècle, dont les vers ont quelquefois de
la finesse et de la grâce, fait ainsi l'éloge de cette statue
célèbre dans un quatrain dont nous empruntons la traduction à M. Varcollier :
« La Nuit que tu vois dormir dans un si doux abandon » fut sculptée par un ange : puisqu'elle dort, elle vit; si tu en doutes, éveille-la; elle te parlera. »
Michel-Ange se montre insensible à ces louanges ; Florence était alors tombée dans l’abaissement ; les maux de son pays occupent seuls sa pensée ; il répond au nom de la Nuit :
€ Im'est doux de dormir, plus doux encore d’être de » marbre; dans ce temps de malheur et d'opprobre ne » rien voir, ne rien tenter est un bonheur pour moi ; ne » m'éveille donc point : parle bas. »
On reconnaît dans ces vers, dit M. . . . . l'accent d’un poëte et l’âme d’un citoyen, de celui qui fortifia les remparts d’une république contre les attaques de la tyrannie, de celui qui, rival de Pétrarque t, mais admirateur passionné du Dante, s'indignait contre l’ingrate patrie dont les décrets avaient proscrit ce grand homme, de celui dont la main avait ébauché la statue de Brutus, et qui s'arrêta comme s’il eût craint que ces traits, que ce marbre tout froid qu’il était, ne fit pâlir et trembler les oppresseurs de
son pays.
Extrait d’un journal sur les arts.
! Les poésies de Michel-Ange sont en grande partie adressées à Victoria Colonna, veuve du marquis de Prescaire, qui fut
chantée aussi par l'Arioste
Enfin, Michel-Ange savait allier à son génie l'esprit le plus fin et le plus délicat; le trait suivant en est une preuve :
Persuadé que l'ancienneté de quelques ouvrages jugés antiques est souvent douteuse, il voulut s’en assurer davantage et prouver aux savants l'incertitude de leurs connaissances. [I fit à Florence la statue d’un Amour, et lorsqu'il fut à Rome, il l’enterra, après Jui avoir cassé un bras qu’il cacha avec soin, dans un endroit de la campagne où l’on devait fouiller. Cette statue fut trouvée en effet ; les connaisseurs la déclarèrent antique et vantèrent beaucoup le travail de l'artiste grec, auquel il leur plut de lattribuer. Le cardinal de Saint-Georges l’acheta comme un des plus beaux ouvrages de l’ancienne Grèce, et crut être fort heureux de se la procurer en la payant fort cher. Quels durent être l’étonnement et la honte desprétendus connaisseurs du goût antique, quand Michel-Ange vint réclamer son ouvrage et montrer le bras qu'il avait conservé! Le cardinal joua surtout le rôle le plus ridicule : dès qu'il sut que la statue était de Michel-Ange, elle n’eut plus de prix à ses yeux, il se hâta de la rendre et se fit rembourser son argent.