LE BRUN
Conquêtes de l'Homme sur la Nature.
age 63, vers 5.
Divin accent de l’art et son charme suprême
On ne peut donner que des règles bien générales sur l’expression, car, comme l’observe très-bien Reynolds, tout ce qui est du domaine de l'esprit et de l'imagination comme l'invention, le caractère, l'expression, la grâce, le grandiose ne peut être soumis au calcul et aux règles, et l'on ne peut tout au plus qu’en indiquer les éléments, qui dépendent en grande partie de l'éducation, et dans l'emploi desquels l'artiste ne peut réussir qu'autant que son esprit est cultivé. Algarotti remarque que la vérité des expressions semble être particulière à l’école Romaine, qui doit son origine aux ouvrages de la Grèce et à l’avantage d’avoir pris naissance dans une ville qui fut autrefois le centre des sciences et des arts. C’est là, dit-on, que se formèrent le Dominiquin et le Poussin qui excellèrent tous deux dans l’expression, comme le prouve la Communion de saint Jérôme par le Dominiquin, la Mort de Germanicus et le Massacre des innocents par le second. C’est
dans cette école que brilla Raphaël, le maître de tous les peintres. On dirait que tous ses ouvrages, suivant le sentiment ordinaire, sont autant de livres à la portée des ignorants, et que ce grand maitre les communique encore aux savants en parlant également au cœur et à l'esprit : il semble que Raphaël ait voulu justifier ce que Quintilien disait de la peinture, qu’elle avait plus de pouvoir sur nous que tous les arguments de la rhétorique.
Page 63 , vers 6.
Par toi tout s’'embellit, tout. l'horreur elle-même,
Il n’est point de serpent, ni de monstre odieux, Qui par l’art imité ne puisse plaire aux yeux; | D'un pinceau délicat l’artifice agréable, Du plus affreux objet fait un objet aimable.
BOILEAU
Mage 63, vers 17.
Médite-la surtout dans l'ombre et le silence.
Le sublime se manifeste souvent dans le silence, ét l’expression qui s’y concentre, semble devenir alors plus favorable à l'illusion de la peinture. Cette réflexion est d’un célèbre critique qui, entre autres exemples, cite celui de Bussy-le-Clerc. Ce fameux ligueur, dit-il, se présente au parlement suivi de ses satellites; il ordonne aux magistrats de rendre un arrêt contre la maison de Bourbon ou de le suivre à la Bastille : personne ne répond, tous se lèvent pour le suivre ; voilà le sublime de la vertu, et le sublime repose dans un silence.
Young invoque le silence et l’ohscurité comme les plus puissantes inspirations.
«Silence, obscurité ,‘ couple solennel, auguste enfant de l'antique nuit, vous, dont la présence fortifie l'âme, vous qui guidez vers la sagesse les pensées naissantes, vous dont la puissance invisible relève, charme le génie
abattu et l’affermit sur la raison, assistez-moi, etc.»
Traduction de LerourNeUR, {re Nuit.
Mage 65 , vers 1 2.
Et jusque dans ses jeux consulte Melpomène:
De grands sujets traités par de grands poëtes, embellis par le jeu des acteurs, et l'illusion de la scène, doivent nécessairement avoir une grande influence sur l’art de la peinture. Quel attrait plus puissant pour élever l’imagination,électriser l’âme d’un artiste, que l’éloquence parée des charmes de la poésie? Ah! malheur à celui qui n’y serait pas sensible, il ne serait pas peintre! mais il faut qu'il puise les gestes, l'expression des yeux et les autres accents de la passion, dans la passion même de ses personnages, et non dans l'acteur qui doit la représenter, autrement le peintre deviendrait le copiste d’une copie, et il n’y aurait plus alors, ni illusion, ni intérêt, ni vérité.
Guérin, dont le talent mérite d’être loué sous tant de rapports, n’était pas sans quelque reproche à cet égard. Aussi, Chénier (Marie-Joseph}, dans son Essai sur les Principes des arts, lui adresse, au sujet de son tableau
d’Andromaque, les vers suivants qui sont moins un éloge qu'une satire :
Oreste n’est point là. c’est Talma dans Oreste. Peintre heureux de Sextus, retrempez vos pinceaux Aux sources d'Hippocrène, en ces fertiles eaux
Où les arts inventeurs vont puiser le génie,
Et remontez encore aux sources d’Aonie.
Guérin sut mettre à profit cette critique judicieuse, et bientôt après il prit sa revanche dans son tableau de Didon, où mieux inspiré, il n’eut pour guide que Virgile ou plutôt la nature elle-même.
Page 66, vers 1.
Par le trait d'un Strafford , etc.
Strafford, d'une famille distinguée d'Angleterre, sei-
gneur plein de courage et d’éloquence, se signala d’abord
dans le parlement contre l'autorité royale de Charles Ier. Vaincu par les bienfaits de ce prince, qui le nomma comte de Strafford et vice-roi d'Irlande, Strafford se dévoua avec tant de chaleur à son service, que les grands et la nation irrités contre Charles, se tournèrent contre son favori. La chambre des communes l’accusa de haute trahison. Les pairs le condamnèrent au dernier supplice. Il fallait le consentement de Charles pour l'exécution. Le peuple demandait sa tête à grand cris. Strafford poussa la grandeur d’âme jusqu’à supplier lui-même le roi de con— sentir à sa mort, et ce prince eut la faiblesse de signer cet acte fatal qui apprit aux Anglais à répandre un sang plus précieux. Strafford périt ainsi sur l’échafaud. La mort de Charles suivit bientôt celle de ce généreux et infortuné. ministre.