DUFRENOY
Ovide avait dit : ars Latet arte sud.
Pope a étendu cette même idée dans les vers suivants.
Il ordonne (l’art) et fait tout sans se faire sentir,
Ilse cache tonjours et toujours il domine.
Telle dans un beau corps cette flamme divine, L'âme, en secret fournit les esprits, la chaleur, Forme les mouvements, donne aux nerfs Ja vigueur, Sans paraître au dehors par ses effets sensible,
Aux yeux seuls de l'esprit elle se rend visible.
Pope, Essai sur la Critique, eh. 1v.
Mage 70, vers 7.
Mais que dis-je ? avant tout, ah! puisse la nature.
Oh! que les arts, qui ont pour objet d’imiter la nature, soit avec le discours comme l’éloquence et la poésie, soit avec les sons comme la musique, soit avec les couleurs et le pinceau comme la peinture, soit avec le crayon comme le dessin, soit avec le marbre ou la pierre comme la sculpture, oh ! que ces arts sont longs, pénibles et difficiles !
Chardin semblait douter qu’il y eût une éducation plus longue et plus pénible que celle du peintre, sans excepter celle du médecin, du jurisconsulte, ou du docteur de Sorbonne. « On nous met, disait-il, à l’âge de sept à huit
ans le porte-crayon à la main, nous commençons à dessi-
1 Chardin était un des peintres les plus distingués du dixhuitième siècle, il a représenté les mœurs et les habitudes de son temps dans les scènes familières de la vie. Sa couleur est vraie et attachante, son pinceau d’une finesse et d’une naïveté remarquables. Ami et contemporain de Greuse, J. Vernet et Robert il mourut en 1749.
ner, d’après l’exemple, des yeux, des bouches, des nez, des oreilles, ensuite des pieds et des mains. Nous avons eu longtemps le dos courbé sur le portefeuille, lorsqu'on nous place devant l’'Hercule ou le torse, et vous n’avez pas êté témoin des larmes que ce satyre, ce gladiateur, cette Vénus-Médicis, cet Antinoüs ont fait couler.
Soyez sûrs que ces chefs-d'œuvre de l'antiquité n’exciteraient plus la jalousie des maitres, s'ils avaient été livrés au dépit des élèves. Après avoir séché des journées et passé des nuits à la lampe, devant la nature immobile et inanimée, on nous présente enfin la nature vivante: et tout à Coup le travail de toutes les années précédentes semble
se réduire à rien. On ne fut pas plus emprunté la première fois qu’on pritle crayon. Il faut apprendre à l’œil à regarder la nature, et combien qui ne Pont jamais vue et qui ne la verront jamais. C'est le supplice de toute notre vie. On nous à tenus Cinq à six ans devant ce modèle, lorsqu'on nous livre à notre génie, si nous en avons. Ce talent ne se décide pas en un moment; ce n’est pas au premier essai qu'on a la franchise de s’avouer son incapacité. Combien de tentatives tantôt heureuses, tantôt malheureuses ! cependant des années précieuses se sont écoulées avant que le jour du dégoût, de la lassitude soit venu. L'élève a atteint l'âge de dix-neuf à vingt ans, lorsque la palette lui tombant des mains, il reste sans état, sans ressource, et bien souvent sans mœurs, car avoir sans cesse sous les
yeux la nature toute nue, être jeune et s
ge, cela ne se peut. Que faire alors, que devenir ! il faut ou mourir de
faim, ou se jeter dans quelques-unes de ces conditions subalternes dont la porte est ouverte à la misère. On prend ce dernier parti : et, à l'exception d’une vingtaine qui viennent ici (au salon d'exposition) tous les deux ans, s'exposer aux bêtes, les autres, ignorés et moins malheureux peut-être, ont le plastron sur la poitrine dans une salle d'armes, ou le mousquet sur l'épaule dans un régiment, ou l’habit de théâtre sur les tréteaux. Ce que je vous dis là c’est l’histoire de Bellecour, de Brisard, de Le Kain, mauvais peintres que le désespoir a rendus comédiens.
Essai sur la Peinture, par DIDEROT.
Mage 76 , vers 9.
Que la raison, le goût avec leurs rênes d'or.
Il faut de l'enthousiasme pour la poésie et la peinture, a dit Fontenelle, mais il faut en même temps une raison qui préside à tout l'ouvrage, assez éclairée pour savoir
jusqu'où elle peut lâcher la main à l'enthousiasme, et as-
sez ferme pour la retenir quand il va s’emporter. De là ce sentiment exquis qui anime les grands artistes, sentiment d'autant plus rare qu'il se forme de deux principes abso-
lument contraires.
Pégase dans son vol n’a que trop de vitesse, C’est à régler son feu que consiste l'adresse; Ainsi, d’un fier coursier, plus on retient l’ardeur Plus on retrouve en lui de nerfet de vigueur.
Pope, Essai sur la Critique, ch. 1.
Ecoutons M. de Chateaubriand :
«Le génie enfante, le goût conserve ; le bon goût est le bon sens du génie. Sans le goût, le génie n’est qu’une sublime folie. Ce toucher sûr par qui la lyre ne rend que le son qu'elle doit rendre, est encore plus rare que la faculté qui crée. L'esprit et le génie, diversement répartis, enfouis, talents inconnus passent souvent parmi nous sans déballer, comme dit Montesquieu. Ils existent en même proportion dans tous les âges, mais ‘dans le cours des âges, il n’y a que certaines nations, chez ces nations qu'un certain moment où le goût se montre dans toute sa pureté.
Avant ce moment, après ce moment, tout pèche par dé-
faut ou par excès. Voilà pourquoi les ouvrages accomplis
D N EE a
sont si rares, Car il faut qu'ils soient produits aux Jours heureux de l'union du goût et du génie; or, cette rencontre, comme celle de quelques astres, semblent n’arri. ver qu'après la révolution de plusieurs siècles, et ne durer qu'un instant. »
Jage 76, vers 11.
Que le sentiment vrai, source du vrai génie,
Pectus est quod facit disertos.