‹ La peintureChapitre 6 sur 44 · XVI · texte numérisé non relu

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cipe d'autorité que dans le monde matériel, dans les arts mécaniques. Là on croit encore quelque peu aux traditions. La main novice qui apprend à façonner les objets nécessaires ou agréables qui servent à nos besoins ou à notre luxe, suit avec docilité les avis qu'on lui donne; cent fois sur le métier remet son ouvrage ; exécute avec Soin, avec confiance les détails qui doivent concourir à la beauté de l'œuvre qu’elle n’entrevoit pas encore . et croit que, de la perfection de chaque partie, doit résulter un tout harmonieux.

Danslesouvrages de l'esprit, rien de semblable. On ne reconnaît de régles que son inspiration ; plein de mépris pour les détails, on croit que la beauté de l’ensemble doit couvrir les taches parielles , que les pensées reléveront les mots: erreur fatale qui est la source de toutes les méprises, de toutes les monstruosités littéraires qui, dans ces dernières années, ont séduit les esprits et trompé l'imagination par un faux éclat et des couleurs ar-

üificielles ; grandes impostures , grandes réputa-

tions usurpées pour qui commence déjà la justice

= XVII &de la postérité; royautés d’un jour que le lendemain ne connaîtra pas ; anges déchus qui ont vainement tenté de lutter contre les esprits de lumière, et qui, comme Satan , assistent vivants au châtiment de leur orgueil?

Oui, il se fait dans les esprits un secret et heureux retour; les saines traditions du goût, qui sont aussi celles de la pureté morale, reprennent leur légitime empire. Ces dispositions meilleures des auteurs et du public ne créeront pas assurément des chefs-d’œuvre, pas plus que les poétiques nouvelles n’en ont créé; mais du moins elle rappelleront dans la bonne voie, et signalant le bien là où il est, et le mal où il se trouve, elles remettront l'ordre dans les idées, la vérité dans l’art, la morale dans les âmes. Et c’est là après tout, ce que l'on peut et doit espérer. Les sociétés et les littératures ‘qui n’en sont que l'expression, ont leurs jours de lan sueur, leurs époques d’épuisement, leurs siècles de fer. Pour qu'un grand siècle littéraire soit possible, pour que des chefs-d’œuvre sortent des médita-

tions du génie, il ne faut pas seulement que ce

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génie existe, il faut encore qu'il se rencontre dans des conditions de temps et de civilisation favorables à son développement; il faut que le travail secret qui renouvelle les générations et les siècles soit accompli, qu’une civilisation nouvelle se soit élevée sur les débris de l’ancienne; en un mot, il faut, pour une littérature nouvelle, un nouveau monde religieux, politique, moral, intellectuel. Je ne crois pas que nous en soyons encore là, si tant est que ce doive être un bonheur dy arriver. Car ces révolutions sociales qui, vues à distance, sont si belles et si poétiques, envisagées de près sont rudes et sévères. Pour donner Dante à la poésie italienne , il a fallu les enfantements laborieux du moyen âge ; et ce sont les longues guerres religieuses de l'Angleterre qui ont fait Milton.

Mais sil’on ne peut espérer ces rares et merveilleuses épopées de l'esprit humain, si le lot le plus ordinaire de l'humanité est, comme celui des individus, de vivre de sagesse, de modération et de bon

sens , on ne saurait trop louer les hommes désin-

téressés et habiles qui, en l'absence nécessaire

<> XIX &de grandes créalions, consacrent leur talent à rappeler les principes qui en ont fait naître et qui les ont perfectionnées. Et à ce titre, nous croyons que le poëme de M. Fournier des Ormes obtiendra les suffrages de tous les amis de la bonne et saine littérature ; car en même temps qu’il donne avec goût et habileté les préceptes trop oubliés de la peinture, il proteste par la pureté de son style contre les théories litléraires qui ont failli pour si longtemps compromettre l'avenir du beau et du bon, en déifiant le laid et le mauvais. Le poëme didactique peut de nouveau faire entendre ses leçons avec respérance d’être favorablement accueilli. S'il ne peut plus prétendre à rendre, du fond du sanctuaire, les oracles de la science ou de la sagesse, il peut encore donner sur les arts, sur le goût, sur le beau et le bon, d’utiles et agréables préceptes: et, comme l’a fort bien dit Delille, à côté du génie poétique qui domine la scène, il y a place et gloire pour le talent qui nous instruit et nous charme dans le silence du cabinet ou la solitude

des bois :

> XX æ-

Trop heureux le génie, ornement de la scène, Qui, formé par Thalie, et cher à Melpomène, Egayant à son choix ou lourmentant les cœurs, Foit éclater le rire ou ruisseler les pleurs ; Mais heureux après lui, l'ami de la sagesse Qui, disciple de Pope, émule de Lucrèce,

Sans masque, sans cothurne et sans illusion, D'un style simple et vrai fait parler la raison ! 11 n'entend pas pour lui retentir le théâtre Des suffrages bruyants d’une foule idolâtre; Mais le sage le lit; le sage quelquefois,

Pour rêver avec lui, s'enfonce dans les bois, Et, charmé de ses vers, n’en suspend la lecture

Que pour voir les forêts, les cieux et la nature,

La peinture, cette sœur brillante de la poésie,

en avait depuis longtemps obtenu un souvenir ami et des chants divers; mais ces inspirations, quelquefois brillantes, ne furent jamais soutenues : il y a eu sur la peinture d’heureux essais poéti-

ques; il n’y avait point encore de poëme.

Le siècle de Louis XEV, qui vit se développer

> XXI &tous les arts avec un si rapide et si vif éclat, et qui, entre toutes les merveilles qui concoururent à l’envi à environner le trône de cette splendeur dont la magie ne s’est point encore effacée, compta les chefs-d’œuvre de la peinture, le siècle de Louis XIV n’oublia point de célébrer un art qui avait ajouté ses immortelles créations à tant d'autres magnificences. Dufresnoy, peintre distingué, remarquable surtout par la force et l'éclat du coloris, Dufresnoy chanta l’art qu’il cultivait avec succès elamour. Son poëme de arte graphicà, composé sous les yeux et les inspirations de Mignard, avec lequel il lia, à Rome, une amitié qui dura jusqu'à la mort, a conservé, tout écrit qu'il est en latin, sa vieille el légitime réputation. Dufresnoy y révèle une grande connaissance de l'art; mais Dufresnoy n’y développe point assez les préceptes si éconds du reste que lui avaient enseignés et son expérience et ses réflexions. El trace à grands traits les règles de la peinture; il n’en dévoile pas les se-

Le) crels et les artifices; il n’a fait que les indiquer.

il néglige les 4

scriptions. Plein de verve et de

= XXI &profondeur dans les pensées et les sujets qui animent et échauffent son imagination, quand le double enthousiasme de la peinture et de la poésie ne le soutient plus, il est froid, languissant , aride.

Dufresnoy avait ainsi donné sur la peinture moins un poëme , que l’idée d’un poëme; il avait dessiné en quelque sorte le tableau qu’un autre devait remplir et achever ; c’est ainsi que Virgile s’élait contenté d'indiquer dans les Géorgiques le poëme des Jardins que Rapin et Delille devaient écrire.

L'abbé de Marsy compléta, pour ainsi dire, l'ouyrage de Dufresnoy; il en développa les germes féconds, en combla les lacunes, en étendit et en éclaira les préceptes. S’atlachant plus aux détails qu'aux généralités, avec moins de force dans l'imagination, de pratique et de connaissance de l'art, mais élégant, fleuri, agréable, il se fit lire avec plus de plaisir.

Ces deux poëmes réunis pouvaient à la rigueur

suffire à l’enseignement de l’art. Mais ils portaient

ps a

> XXI &en eux-mêmes un germe d’oubli et de mort que chaque jour devait développer. Ecrit en latin, comine le poëme de Dufresnoy, le poëme de l'abbé de Marsy devait également se ressentir de cette inconstance du goût et peut-être de l’inévitable déchéance qui, à partir du dix-huitième siécle, fit une seconde fois da latin une langue morte. Ces poëmes latins sur la peinture durent donc s’effacer devant une création plus brillante et surtout plus populaire, bien que plus incorrecte. Aussi le poëme de Lemierre, fût-il à son apparition, accueilli avec beaucoup de faveur; il eut une vogue extraordinaire , et les défauts mêmes qui auraient dû le ruiner, l'absence de naturel, l’emphase, l’enluminure, firent sa fortune. Lemierre peignit la nature comme on la voyait au dix-huitième siècle, sous le fard , les paillettes et les mouches, en paniers et en talons rouges. Outre cette ignorance accidentelle et qui tenait au siècle, Lemierre avait son ignorance particulière : il ne se doulait pas de la peinture ; cependant à travers

ces vices perçaient de grandes beautés: des vers

<> XXIV &heureux, de la verve, de l'originalité, du trait, et au milieu de l’incorrection , dela dureté, à travers toute cette famée habiluelle de Lemierre , des éclairs brillants et qui mentaientle génie.

Quand ce premier enthousiasme fut refroidi, on vit, même avant la régénéralion de l'art, même avant le retour à la nature, tout ce qui manquait au poëme de Lemierre: un artiste voulut réparer les erreurs du poëte. Watelet entreprit de corriger les ignorances de Lemierre. Mais malheureusement, bon connaisseur en peinture , Watelet ne se doutait pas de l’art d'écrire. Plat, froid et ennuyeux, son poëme avait les défauts du poëme didactique sans en avoir les mérites. Ainsi

encore les deux poëmes de Lemierre et de Wate-

let, comme ceux de Dufresnoy et de l'abbé de Marsy, séparément incomplets, n'avaient pas donné le dernier mot d’un ouvrage sur la Peinture.

Girodet, qui porta dans l’art d'écrire quelques- ; unes des brillantes qualités de son génie , Girodet

donna plus tard un poëme intitulé : Le Peintre;

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