‹ La peinture chez les anciensChapitre 3 sur 7 · M LA PEINTURE · texte numérisé non relu

M LA PEINTURE

Tacite dit qu'après la bataille d'Actium Home ne produisit plus rien de grand ; Pline, qu'après la mort d'Alexandre l'art s'éteignit. Les deux propositions sont peut-être un peu absolues. Tacite était contemporain de Sénèque, de Pline, de Pétrone et de Lucain; et Pline, tout en disant que l'art cessa à compter de cette époque, cessavit deinde ars, parle cependant du Taureau Farnèse d'Apollonius et de Tauriscus, et du Torse d'un autre Apollonius. Quant aux peintres, il est vrai que tous ceux qu'il nomme ne sont plus que des peintres du second ordre.

C'est qu'aussitôt la mort d'Alexandre, le monde, et nous entendons toujours par le monde ce point de la terre où la civilisation brille, le monde, disons-nous, ne fut plus que chaos et confusion.

Alexandre en mourant avait laissé son anneau à Perdiccas. Chez les anciens, l'anneau, c'est-à-dire le sceau, était le signe visible de la

souveraineté. Ses neuf collègues, qui étaient Antipater , Polysperchon , Eumène, Cratère, Antigone, Ptolémée, Séleucus, Lysimaque et Cassandre, lui dévolurent la régence des enfants d'Alexandre. Mais comme il voulait profiter de ce titre pour s'emparer de la monarchie universelle, il fut égorgé en Egypte, où il combattait Ptolémée , l'an 522 avant le Christ, c'est-à-dire dix-huit mois à peine après la mort d'Alexandre.

Antipater lui succéda. Son lot, à lui, c'était la Macédoine, l'Épire et la Grèce. Mais Athènes , chez laquelle l'esprit de liberté se réveilla, se souleva contre Antipater et fit prendre les armes aux autres villes de la Grèce ; mais, vainqueur à Lamia, il prit Athènes, et mourut léguant la régence à Polysperchon, en réservant ses Etats à son fils Cassandre.

Polysperchon , en héritant de la régence , hérita des troubles qu'elle menait avec elle. Athènes fut reprise par lui. A son premier

siège elle avait perdu Démosthène , à son second siège elle perdit Phocion. Puis, comme il voulait déposséder Cassandre des États que lui avait légués son père, il rappela Olympias, la mère d'Alexandre , pour la mettre à la tète du gouvernement ; si bien que , tout en combattant, disait-il, pour les intérêts des fils d'Alexandre, il finit par les égorger tous deux ainsi que leur aïeule.

Eumène , qui de simple soldat était devenu un des capitaines les plus chéris d'Alexandre, au point qu'il lui avait fait épouser une de ses femmes , était peut-être le plus dévoué aux intérêts de la malheureuse famille qui servait de prétexte à toutes les ambitions. Mais, dans le partage du monde, il n'avait obtenu que la Cappadoce, dans laquelle Antigone, son voisin, ne lui permit jamais de s'établir sérieusement. Il n'en fit pas moins ce qu'il put en brave capitaine , battit Antipater et tua Cratère. Mais, livré à Antigone, il fut étranglé à

son tour, 315 ans avant le Christ, c'est-à-dire 8 ans à peine après la mort d'Alexandre.

Cratère jouissait d'une grande réputation parmi les Macédoniens ; un instant il fut question d'enlever la régence àPerdiccas pour la lui donner, mais le choix d'Alexandre l'emporta sur la sympathie générale. Allié d'Antipater contre Eumène , il se fit tuer, comme nous l'avons vu, 521 ans avant le Christ.

Antigone avait eu l'Asie en partage , et avait pris le premier le titre de roi. Lui aussi, comme Perdiccas, rêva un instant la monarchie universelle et fut merveilleusement secondé dans cette intention par son fils Démétrius, qu'on appela Poliorcète ou le preneur de villes, et qui était celui-là même qui rendit, lors du siège de Rhodes, un si public hommage à Protogène; mais, sa puissance naissante ayant effrayé les autres capitaines d'Alexandre, ils se liguèrent contre lui, et

Antigone fut tué à la bataille d'Ipsus, c'était 301 ans avant le Christ. Les choses allaient vite, comme on le voit; vingt ans à peine s'étaient écoulés depuis la mort d'Alexandre , et il ne restait plus , de cette splendide cour de généraux qui l'entouraient, que Ptolémée, Séleucus, Lysimaque et Cassandre.

Dans tout ce chaos qui annonçait les derniers jours de la Grèce, les Athéniens, comme nous l'avons dit, avaient essayé de reprendre leur liberté; mais défaits à la bataille de Lamia, ils furent forcés d'acheter la paix en payant les frais de la guerre, et de recevoir une garnison macédonienne à Munichia ; alors les proscriptions commencèrent, les républicains échappés à la bataille de Lamia furent poursuivis de tous côtés par leurs ennemis , arrachés des temples où ils s'étaient réfugiés, et partie mis à mort, partie envoyés en Thrace. Ceci se passait sous Antipater.

Il est vrai qu'An tipa ter étant mort, Athènes

eut quelque temps de répit. Polysperchon, à qui il avait laissé la régence, et Cassandre, son fils, à qui il avait laissé son royaume, se prirent de querelle entre eux ; il y eut même plus : Polysperchon, voulant se faire des amis parmi les Athéniens , rendit un décret qui abolissait les ordonnances d'Antipater et les rendait à la liberté ; aussi s'attachèrent-ils à lui de corps et d'âme. Malheureusement le songe ne fut pas long : Cassandre battit Polysperchon et Alexandre son fils ; et Nicanor, son lieutenant, envoyé à Athènes, mit de nouveau garnison dans le port de Pirée et dans la citadelle Munichia, et installa comme gouverneur de la ville Démétrius de Phalère, qui était de la famille de Conon.

Tout le temps du gouvernement de Démétrius fut une trêve : aussi Athènes reconnaissante lui éleva-t-elle, dans l'espace d'un an, cent soixante statues de bronze, parmi lesquelles il y en avait d'équestres et en char.

Mais après avoir pris Rhodes, le preneur de villes prit Athènes : Cassandre fut vaincu par Démétrius Poliorcète, et la Macédoine conquise ; Démétrius de Phalère s'enfuit de l'Attique et alla demander un asile à Ptoîémée. Mais à peine eut-il quitté la ville qui la veille l'adorait encore comme un dieu sauveur, que le peuple gratta son nom de tous les monuments publics, renversa et fondit toutes ses images, et, pour enchérir sur les statues de bronze élevées à Démétrius de Phalère , décida qu'il serait élevé des statues d'or à Démétrius Poliorcète. L'art était déjà bien tombé comme on le voit , puisqu'on estimait déjà la valeur de la statue non point d'après l'artiste qui l'avait faite , mais d'après le métal dont elle était composée.

Le revirement parut à Démétrius Poliorcète trop prompt pour être sincère : cet enthousiasme fut tenu par lui pour lâcheté; il traita les descendants des Miltiade, des Thé-

mistocle et des Phocion comme ils méritaient d'être traités : aussi, lorsque Antigone fut tué à la bataille d'Ipsus, se révoltèrent-ils contre Démétrius. Malheureusement Démétrius , tout battu qu'il était, était encore à craindre; on avait cru le preneur de villes mort, il n'était que blessé, blessé mortellement vblessé dans sa puissance, mais blessé comme un lion dont l'agonie est longue et terrible.

Démétrius, dépossédé de l'Asie, se retourna contre l'Europe, prit et reperdit des provinces comme il avait pris et reperdu des villes , fut un instant roi de Macédoine, et, pendant cet instant , chassa Lachares , chef de la révolte athénienne , fortifia le Musée et y mit garnison.

Alors tout fut dit pour celle qui avait été , la reine de la Grèce. Tout ce qui lui restait de grand ou de beau disparut. Aigle ou cygne, tout s'envola et alla chercher un air plus libre ou un air plus doux. L'un alla demander

asile à Ptolémée , l'autre à Séleucus ; celui-ci se réfugia en Sicile, celui-là à Pergame.

Terminons avec la Grèce , à laquelle nous reviendrons plus tard à la suite des armées romaines.

Cependant quelques vieux Grecs restaient encore qui parlaient à leurs enfants des temps de Marathon , de Saïamine et de Platée. A leur voix quatre villes à peine nommées jusque-là dans l'histoire , Phare , Tritée , Patras et Dyme , formèrent une association. Nul ne fit attention à cette ligue, tant elle sembla d'abord méprisable. Ce fut cependant la même qui fut appelée depuis la ligue achéenne.

C'est qu'en effet dès qu'elles eurent un centre de réunion, toutes les villes de la Grèce . se réunirent pour une cause commune. Aratus et Philopœmen , les derniers des Grecs comme Brutus et Cassius furent depuis les derniers des Romains , se mirent à la tête de leurs compatriotes. La Grèce respira un in-

stant dans l'espérance de sa régénération. Cet instant donna Ménandre, Épicure, Zenon et Euclide.

Mais la vieille jalousie qui existait entre les Étoliens et les Achéens amena une guerre, et la rage des deux partis alla si loin , que lorsqu'elle ne pouvait plus frapper les hommes, elle frappait les monuments et les statues. Les Étoliens étant entrés dans une ville de Macédoine nommée Dios , et l'ayant trouvée déserte, abattirent les murs, renversèrent les maisons , brûlèrent et brisèrent les statues. Autant fut fait au temple de Jupiter à Dodo ne en Épire, où ils ne laissèrent pas pierre sur pierre.

Les Macédoniens et les Achéens ne demeurèrent pas en reste avec leurs ennemis. S'étant emparés deux fois de Therma , capitale des Étoliens , ils n'épargnèrent la première fois que les temples et les statues des dieux, à la seconde tout disparut. Pergame eut le même

sort : le roi Philippe, après l'avoir prise, nonseulement en fit abattre les temples, mais encore il fit briser les pierres de ces temples en petits morceaux pour qu'ils ne pussent point être rebâtis. L'Élide elle-même, qui jusque-là à cause de ses jeux publics avait été respectée, perdit son privilège et cessa d'être pour l'art un lieu d'asile.

Puis vint le tour d'Athènes. D'abord tranquille et sous la protection ou plutôt la dépendance des rois de Macédoine et d'Egypte , elle avait vu le commencement de cette guerre sans y prendre part ; mais , ayant quitté le parti macédonien , Philippe marcha contre elle , la prit , brûla l'Académie , saccagea les temples et brisa toutes les statues. De leur côté les A théniens rendirent un décret qui ordonnait d'anéantir non - seulement toutes les images de ce prince , mais encore toutes celles des personnes de sa famille, de quelque sexe qu'elles fussent. La destruc-

tion répondait à l'appel de la destruction.

Pendant ce temps mouraient assassinés ou empoisonnés la veuve de Cassandre et ses deux fils ; c'étaient les derniers débris de la famille d'Alexandre. Quarante ans s'étaient écoulés à peine depuis que le conquérant de l'Inde avait fondé un empire plus grand que n'avait été la monarchie perse et plus grand que ne devait être la monarchie romaine , et déjà il ne restait plus trace de celui qui, pour me servir des paroles d'un historien moderne, avait traversé l'horizon avec la rapidité de l'éclair, l'éclat du soleil et les calamités de la foudre.

Cependant cette volée d'artistes qui, effrayée par le bruit des armes et par la vue du sang, était partie d'Athènes, s'était abattue en Egypte, en Asie , en Sicile et en Asie Mineure, et avait été reçue par Ptolémée, par Séleucus, par Hiéron et par Attale, comme des envoyés des dieux qui devaient consa-

crer leurs monarchies chancelantes du sceau de leur génie. Jetons donc successivement les yeux sur chacun de ces quatre empires, et voyons ce que l'art y produisit dans sa dernière période.

Presque toutes les statues que les artistes grecs exécutèrent en Egypte sont faciles à reconnaître, soit qu'on les ait retrouvées complètes, soit qu'on n'en ait retrouvé que des fragments, car elles sont en pierre libyque, c'est-à-dire en porphyre, en basalte ou en granit : ces statues sont rares, attendu l'extrême difficulté de travailler ces pierres; en échange les médailles d'Alexandre étaient renommées pour leur finesse et leur intelligence, et sont préférées de beaucoup, par les amateurs, aux médailles athéniennes. Quant à la peinture, on la perd de vue, et, comme les tableaux n'étaient point datés du lieu où ils étaient faits, les œuvres des artistes grecs d'Alexandrie se confondent avec

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celles des autres peintres de la décadence.

Séleucus n'avait pas été moins hospitalier pour l'art fugitif que Ptolémée Soter, mais il avait transporté le siège de sa capitale à Séleucie, c'est-à-dire assez avant dans l'Asie pour interrompre toute communication entre la colonie et sa métropole : il en résulte que parmi les artistes qui se rendirent célèbres à la cour des premiers Séleucides on ne connaît guère, et encore grâce à Lucien, qu'Hermoclès de Rhodes, auteur de la statue du beau Combabus. Quant à la peinture, il est presque impossible d'en retrouver des traces.

En arrivant en Sicile au contraire, les exilés purent croire qu'ils n'avaient point changé de patrie : c'étaient des ancêtres communs qu'ils retrouvaient, c'étaient des frères qui leur offraient l'hospitalité de la famille. Dès les temps les plus reculés, sous Géion, sous Hiéron, sous les deux Denys, Syracuse avait

été à la Sicile ce qu'Athènes était à la Grèce, et ses portes du temple de Pallas, ciselées en or et en ivoire, étaient, au dire de Cicéron, ce qu'on avait jamais fait de plus beau en ce genre.

Agathocle régnait alors ; il avait été, disaiton, potier dans sa jeunesse, ce qui lui avait appris les règles du dessin et donné le goût de l'art. Il reçut donc les artistes à bras ouverts, fit frapper force médailles qui représentaient d'un côté une tête de Proserpine, et de l'autre une Victoire qui posait un casque sur un trophée; il fit exécuter, en outre, un tableau représentant un combat de cavalerie où il avait commandé en personne, sans doute dans son expédition d'Afrique, et fit exposer ce tableau dans le temple de Pallas, où le trouva Marcellus.

Hiéron II lui succéda; lui aussi, simple citoyen de Syracuse, avait été proclamé roi d'une voix unanime : c'était un prince ma-

gnifique, qui. ne sachant comment occuper ce monde d'artistes qui habitait son royaume, en choisit trois cents des plus habiles et les chargea de lui construire le plus beau vaisseau qui eût jamais été fait. Au bout d'un an le vaisseau flottait sur la mer de Sicile, plutôt avec l'aspect d'un palais que d'un navire : il avait, de chaque côté, vingt rangs de rames; il renfermait des aqueducs et des jardins, des bains et des temples ; mais son chef-d'œuvre était une chambre dont le pavé de mosaïque représentait toute l'Iliade.

Les dieux récompensèrent Hiéron ; il vécut quatre-vingt-dix ans et en régna soixante et dix : ce fut l'âge doré de la Sicile.

Attale régnait à Pergame ; il avait amassé de tels trésors qu'on disait : Riche comme Attale. Ce fut lui qui offrit, des tableaux grecs, ces prix incroyables que rapporte Pline ; on juge de ce qu'il fit pour les artistes, faisant cela pour leurs œuvres. Lui et Eumène , son

fils, furent des dieux pour la pauvre Grèce expirante ; aussi Sieyone fit-elle ériger à Attale une statue gigantesque qu'elle plaça dans un lieu public, près de celle d'Apollon, et la plupart des autres villes du Péloponèse en firent-elles autant pour Eumène.

Ils avaient à leur cour, outre quatre staluaires fameux qui se nommaient Pyromachus, Higone, Stratonicus et Antigone, plusieurs peintres qui étaient chargés de représenter les batailles qu'Attale et Eumène avaient gagnées contre les Gaulois , dans la Mysie, et un mosaïste célèbre, nommé Sosus, qui avait fait le fameux pavé appelé la Maison non balayée, et la Colombe buvant dans une jatte.

Ce furent eux encore qui, pour encourager les savants et protéger les lettres , fondèrent cette fameuse bibliothèque de Pergame, à laquelle les Ptolémées donnèrent une rivale ; elle fut bientôt si considérable et si riche (quoique , dans la louable intention de Fem-

porter sur leurs confrères des bords du Nil , les savants hellespontins y eussent fait entrer près d'un tiers de livres apocryphes), que Ptolémée , jaloux , défendit l'exportation du papyrus ; mais à cette défense les Pergaméniens répondirent en écrivant sur des peaux de mouton préparées : de là l'invention du parchemin.

Parmi les beaux tableaux que possédait Attale , on citait surtout FAjax d'Apollodore et le Malade d'Aristide ; on se rappelle qu'il avait payé ce tableau cent talents attiques , c'est-à-dire deux cent quarante mille francs de notre monnaie,

Ce fut vers ce temps que l'on vit poindre à l'horizon occidental un peuple qui commença à donner à tous les rois d'Orient quelques craintes, par la manière rapide dont il s'élevait : ce peuple était le peuple romain.

Voici en deux mots l'histoire de ce peuple

d'abord inaperçu , et qui bientôt devait conquérir le monde. Quatre cent trente-deux ans après la prise de Troie , au commencement de la septième olympiade, Charops étant archonte à Athènes dans la première année de son gouvernement de dix ans ; Numitor. roi des Albains, ayant donné à Romulus et à Rémus le canton dans lequel ils avaient été élevés, ils sortirent d'Albe conduisant chacun une colonie.

Arrivés au pied du mont Palatin, terme du voyage, une contestation s'éleva entre les deux frères sur le lieu le plus favorable à la fondation de leur ville : les Albains prirent parti pour l'un et pour l'autre; un combat s'engagea, Rémus fut tué , quelques-uns disent par Romulus lui-même. Trois mille hommes se rallièrent autour du vainqueur, sans s'inquiéter si ce vainqueur était un fratricide.

Alors, comme rien ne faisait plus obstacle à sa volonté, Romulus fixa un jour pour offrir

aux dieux un sacrifice propitiatoire : ce jour arrivé , il fit son sacrifice , ordonna à chacun d'en faire un autre selon ses moyens, et, allumant un grand feu, il sauta le premier à travers les flammes pour se purifier; tous l'imitèrent.

Ensuite, ayant convoqué le peuple sur le mont Palatin, il attela un bœuf et une vache à une charrue, et, traçant lui-même un sillon autour de la montagne, il dit :

— Voilà où seront les murs de ma ville, et cette ville s'appellera Rome.

Puis, lorsque ses murs furent élevés, lorsque son enceinte renferma le nombre de maisons nécessaires à sa population, Romulus rassembla tous ses habitants, satisfait qu'il était d'avoir été choisi pour conducteur de la colonie , et d'avoir donné son nom à la ville nouvelle.

Il voulait consulter le peuple sur le choix du gouvernement ; il lui proposa, en consé-

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quence, trois formes d'administration différentes : la monarchie ou le gouvernement d'un seul homme , l'oligarchie ou le gouvernement de plusieurs magistrats, la démocratie ou le gouvernement du peuple ; quant à lui , quelle que fût la forme adoptée, il déclarait être prêt à s'y soumettre et ne refusait ni de commander ni d'obéir.

Le peuple , après avoir délibéré , répondit qu'il voulait suivre le gouvernement de ses ancêtres, qui l'avait rendu heureux, et que, fixé comme il l'était pour la royauté, il n'en voyait pas d'autre que Romulus qui convînt au trône, tant à cause du sang royal qui coulait dans ses veines , qu'à cause du courage qu'il avait déployé depuis qu'ils étaient sortis d'Albe.

Romulus répondit à son tour qu'il n'accepterait cet honneur qu'autant que les dieux le ratifieraient , et , le peuple l'ayant unanimement approuvé, il indiqua un jour pour con-

sultcr les augures ; ce jour il sortit de sa tente de grand matin , et après avoir immolé des victimes, il s'adressa aux dieux protecteurs de la colonie, les priant de lui indiquer, par quelque signe favorable, si c'était leur volonté qu'il acceptât le pouvoir royal : au même instant un éclair venant de gauche à droite sillonna le ciel ; et Romulus , élu par les hommes et adopté par les dieux, fut nommé roi de Rome.

Il fit alors le recensement de son peuple ou plutôt de son armée, et il se trouva qu'il avait autour de lui trois mille hommes d'infanterie et trois cents cavaliers.

Ce fut le noyau du peuple romain.

Alors il le divisa en trois corps qu'il nomma tribus, et leur donna trois chefs qu'il appela tribuns; puis il subdivisa ces trois tribus en trente autres corps qu'il appela curies, et leur donna trente chefs qu'il appela curions; enfin il subdivisa de nouveau chaque curie en dix

corps qu'il nomma déeurics, et leur donna des chefs qu'il nomma décurions.

Il y avait donc trois tribuns, trente curions et trois cents dédirions.

Le partage des hommes terminé, il passa au partage des terres , qu'il divisa en trente parts égales, réservant la part des dieux et la part de la république.

Puis, le partage des hommes et de la terre achevé, Romulus passa au partage des emplois et des honneurs ; il choisit les plus braves et les plus instruits de ses sujets , et les nomma patriciens; les autres furent appelés plébéiens.

Voici quels étaient les devoirs de chacun.

Le roi se réservait la souveraine sacrificature, la garde des lois et des coutumes du pays , le soin de veiller à l'exacte observation du droit naturel et du droit civil , la rédaction des traités et des conventions , le juge-

ment des grands crimes , la faculté d'assembler le peuple , de convoquer le sénat , de dire son avis le premier, de conclure à la pluralité des voix et d'exécuter les décisions ; enfin le commandement des armées et la souveraine autorité dans la guerre : il réunissait donc le pouvoir religieux au pouvoir militaire, le pouvoir législatif au pouvoir exécutif.

Le nourrisson de la louve s'était , comme on le voit, fait une part de lion.

Les patriciens avaient le soin du culte des dieux , rendaient la justice , et aidaient le roi dans le gouvernement.

Les plébéiens étaient chargés des fonctions qui exigeaient moins de capacités et de richesses ; ceux qui ne remplissaient aucune charge, et ce fut le plus grand nombre, s'appliquèrent à l'agriculture, à l'entretien des troupeaux et à l'exercice des métiers.

Les patriciens se convoquaient par des hé-

rauts, les plébéiens se réunissaient au son de Ja trompette.

Ce fut la base du gouvernement de Rome.

La pondération des pouvoirs ainsi établie entre les trois corps de l'État , et lorsque chacun connut sa puissance, ses droits et ses devoirs, Romulus s'occupa de l'agrandissement du royaume et de l'augmentation des individus.

Dans ce but, il rendit trois lois.

La première défendait aux parents de tuer leurs enfants avant qu'ils eussent trois ans accomplis, à moins qu'ils ne fussent estropiés et monstrueux à leur naissance ; dans ce cas on les faisait voir à cinq voisins, et, selon leur sentiment, on les mettait à mort, ou on les laissait vivre.

La seconde accordait asile aux peuples mécontents de leurs gouvernements. Entre la capitale et la citadelle s'étendait un bois de chênes fort touffu : Romulus consacra ce bois,

y bâtit un temple, et en fit un lieu d'asile pour toute personne libre.

La troisième était la défense de passer au fil de Fépée la jeunesse des villes vaincues, Tordre de ne point la vendre, de ne point laisser les terres conquises en friche , mais de déclarer la conquête colonie romaine, et, comme telle, de la faire participer à une partie des avantages réservés aux citoyens romains.

Le gouvernement établi par Romulus dura jusqu'au moment où Brutus chassa les rois , c'est-à-dire jusqu'à Tan 243 de la fondation de Rome, qui correspond à l'an 510 avant Jésus -Christ. Brutus était contemporain d'Harmodius et d'Aristogiton.

Alors , quoique le nouvel ordre de choses prît le nom de république, le fond resta à peu près le même : seulement, un léger changement s'opéra dans la forme : le pouvoir, réuni auparavant dans les mains d'un seul roi, fut partagé entre deux magistrats et, de

viager qu'il était, devint annuel ; on appela les nouveaux chefs consuls , afin que par ce nouveau nom introduit dans la langue romaine, ils se trouvassent avertis de ne rien faire sans consulter les citoyens.

Ces consuls héritèrent non-seulement de l'autorité royale, mais encore de l'appareil du pouvoir souverain : cet appareil consistait en une troupe de douze licteurs marchant toujours devant le consul sur une seule ligne et armés de simples faisceaux de verges de bouleau, qu'ils surmontaient d'une hache quand ce magistrat sortait de Rome.

Les patriciens qui avaient fait la révolution l'organisèrent à leur profit en se réservant le consulat. Ils laissèrent bien l'élection au peuple, mais comme les consuls ne pouvaient être pris que parmi la noblesse, et que les consuls nommaient les sénateurs, ils se trouvèrent ainsi maîtres de la république, par le consulat et la sénatorerie.

Quoique le peuple se fût promptcmcnt aperçu du réseau aristocratique dans lequel il était enveloppé, cet état de choses dura quelque temps. Puis, comme dans toutes les situations où les intérêts des masses sont compromis au profit d'une minorité, un accident, qui au premier coup d'ceil paraissait n'avoir aucun rapport avec la cause réelle du malaise populaire, vint apporter une modification dans le système gouvernemental.

A cette époque, tout citoyen devait à la république le service militaire sans indemnité ; ce qui fit que beaucoup de plébéiens qui ne vivaient que de leur travail se trouvèrent obligés, par suite de fréquents appels sous les drapeaux, de contracter des dettes. Bientôt ces dettes s'accumulèrent au point que les débiteurs devinrent insolvables. Tourmenté par ses créanciers, et ne trouvant aucun appui dans le patriciat, le peuple réclama des sénateurs un adoucissement à son sort,

Cet adoucissement lui fut durement refusé. Le peuple alors se décida à une banqueroute générale; il émigra tout entier, suivi des femmes et des enfants , et se retira sur une montagne distante d'une lieue et demie de Rome à peu près , ne laissant dans la ville que les consuls , les sénateurs et la noblesse.

Le patriciat, effrayé de cette désertion, envoya des ambassadeurs aux mécontents ; les mécontents exigèrent : i° l'abolition des dettes contractées pour le service de la patrie ; 2° l'élargissement des détenus ; 5° la création de deux magistrats, selon Tite-Live, et de cinq, selon Plutarque, qui, choisis parmi les plébéiens, devaient les protéger contre l'avidité des riches, l'insolence des patriciens et les injustices du sénat.

Ces trois demandes furent accordées : les dettes furent remises, les débiteurs élargis ; les nouveaux magistrats, choisis dans l'armée

parmi les chefs de corps, prirent le nom de tribuns du peuple, et la colline qui avait offert un asile aux opprimés fut appelée le mont Sacré. A compter de ce jour, les plébéiens eurent entre les mains leur force légale; mais d'abord cette force fut seulement défensive, les tribuns n'étant et ne devant être que de simples protecteurs : en conséquence, ils n'avaient aucun costume particulier, marchaient sans suite, accompagnés seulement d'un seul viateur, et perdaient leur puissance en sortant des portes de la ville.

Mais tout pouvoir, si faible qu'il soit à sa naissance, grandit vite s'il a été procréé par les besoins de la majorité, et bientôt le droit d'opposition ne suffit plus au tribunat. Il se lassa du rôle passif qui lui était dévolu, et une occasion se présenta bientôt où il put faire l'essai du pouvoir actif qu'il était à même d'exercer. Neuf à dix ans après la chute des Tarquins, une famine affreuse s'étant fait

sentir, le sénat, dans lequel étaient concentrées toutes les richesses, fit venir du blé des pays environnants, et Marcius Coriolan proposa de donner le blé à moitié prix au peuple si le peuple consentait à renoncer à ses tribuns. Les tribuns , menacés dans leur existence, répondirent en citant Coriolan devant le peuple, et, quoique le fier patricien refusât de comparaître au tribunal populaire, il fut jugé et condamné.

A compter de ce moment la puissance des tribuns alla sans cesse croissant; le pouvoir populaire, une fois en face du pouvoir aristocratique, ne lui donna ni paix ni trêve. Bientôt le consulat cessa d'être circonscrit parmi les patriciens , et les magistratures les plus importantes, passant par la brèche faite à la constitution primitive, descendirent jusqu'au peuple, tandis qu'au contraire il est prouvé par les témoignages de Caton d'Utique , de Cicéron , de Plutarque et de Tite-Live , que

jamais un noble ne put obtenir le tribunat. En effet Auguste fut le premier que Ton décora de ce titre.

Et maintenant voici dans quelle progression, malgré ses révolutions intestines, malgré l'invasion des Gaulois et malgré la guerre étrangère contre Pyrrhus , le peuple romain en était comme population à l'époque où nous en sommes arrivés , c'est-à-dire 50 à 55 ans après la mort d'Alexandre.

Grâce aux lois qu'il avait fondées , lorsque Romulus, après trente-sept ans de règne, fut emporté par une tempête, Rome comptait 47,000 âmes, tant habitants que sujets.

L'an 220 ce nombre montait, selon Fabius Pictor, le plus ancien historien romain, à 80,000 hommes en état de porter les armes.

L'an 395, époque de la prise de Rome par les Gaulois, et qui correspond, à dix ans près, à la guerre de Thèbes et de Lacédémone,

c'est-à-dire à l'époque où était en pleine floraison Athènes, la république comptait, selon Tite-Live, 432,400 citoyens.

Enfin, l'an 500, c'est-à-dire à l'époque où nous sommes arrivés , sa population était augmentée du double , ce qui peut porter le chiffre total, toujours au dire de Tite-Live, et en y comprenant les femmes , les vieillards et les enfants , à 800,000 âmes à peu près.

Maintenant nous allons voir, au moment où l'art tombait chez les Grecs vieillis , où l'art en était chez ce peuple à peine adulte, qui devait grandir avec tant de rapidité et tomber avec tant de bruit.

Comme on l'a vu, les Romains étaient un peuple guerrier ; élevé par les armes , il se soutenait par les armes ; il lui fallut près de cinq cents ans de lutte pour consolider son droit de bourgeoisie dans le Latium : lorsqu'on combat pour sa propre existence, on

n'a guère de temps à perdre pour les choses de luxe.

D'abord, au dire de Plutarque , Numa avait rendu une loi qui défendait de représenter la divinité sous une forme humaine ; de sorte que Varron rapporte que pendant les cent soixante et dix premières années de la république , c'est-à-dire de Romulus à Servius Tullius, on ne vit dans les temples de Rome ni statues ni images des dieux.

Cependant la ville n'était point dénuée de toute espèce de monuments de ce genre. Il existait une statue de Romulus, et Denys d'Halicarnasse parle, comme d'un ouvrage remontant à la plus haute antiquité, de la louve du Capitole qui allaitait Romulus et Rémus, et Pline ajoute que Tarquin l'Ancien, Plutarque dit Tarquin le Superbe , fit venir des artistes du pays des Volsques pour exécuter en terre cuite le Jupiter Olympien et le quadrige qui fut placé sur le faîte du temple. De

plus, Appien, dans sa Guerre civile, livre ï, page 1G8, affirme que du temps des Gracques et pendant les troubles qu'ils excitèrent , c'est-à-dire 620 ans à peu près après la fondation de Rome, on voyait encore les statues des anciens rois à l'entrée du Capitole.

D'ailleurs, une chose essentielle s'opposait, chez les Romains, aux progrès de l'art de la statuaire : dans le traité conclu avec Porsenna, après la mémorable aventure de Mutins Scévola , il fut stipulé , à ce qu'assure Pline, que le fer ne serait employé qu'à des instruments d'agriculture» De cette manière, les outils manquant pour tailler le marbre, on dut avoir recours à la fonte : aussi voyonsnous que le plus grand honneur qu'on pût rendre à un citoyen était de lui élever une colonne ou une statue de bronze ; encore cette statue, comme celle d'Horatius Codés, qui était érigée dans le temple de Vulcain, et celle de Clélie que Sénèque vit encore et dont il parle

dans ses Consolations à Marcia , ne pouvaitelle être que de trois pieds de hauteur.

Quant aux portraits des particuliers qui n'avaient point été jugés dignes des honneurs publics de la statue, la piété privée les faisait exécuter en cire; c'étaient de simples médaillons enclavés dans des cadres , afin qu'on pût les emporter avec soi lorsqu'on changeait de maison, ouïes promener dans les pompes funèbres de la famille 1. Aussi, dit Pline, lorsqu'il mourait un citoyen de marque, voyait-on assister à son convoi une telle quantité d'ancêtres, que le mort était littéralement accompagné d'un peuple portant le même nom que lui.

C'était le temps où les vertus étaient fières encore d'être des vertus et voulaient être perpétuées ; aussi , en même temps qu'un arbre

1 Nec mea tune longa spatietur imagine pompa.

( Propcrt., lib. n, eleg. xin. )

généalogique tracé sur la muraille étendait ses rameaux jusqu'à chacune de ces médailles, les cases des archives se remplissaient de manuscrits contenant les faits et gestes de ceux dont la maison offrait les portraits. En outre, il y avait en dehors et autour des portes d'autres effigies représentant les actions glorieuses des propriétaires de ces maisons, ainsi que les trophées ennemis qui en avaient été la récompense ; et , quels que fussent les acquéreurs de ces maisons, ils ne pouvaient enlever les effigies et les trophées, de sorte qu'elles continuaient de triompher même en changeant de maître , et qu'un lâche y regardait à deux fois pour passer ce seuil qui lui criait à haute voix d'être brave.

Ce fut Appius Claudius qui, pendant son consulat avec Servilius, l'an 259 de Rome, quinze ans après la chute de Tarquin, donna le premier l'exemple de cet hommage rendu à ses ancêtres en dédiant dans le temple de

Bellone des boucliers à leur effigie; autour de ces boucliers étaient leurs noms et des inscriptions rappelant les principales actions de leur vie. Cet exemple fut imité, et bientôt cet honneur s'étendant des morts aux vivants, on vit de grands boucliers représentant le chef de la famille tout entouré de petits médaillons où étaient modelés les portraits de ses enfants. Cette coutume dura longtemps; car, plus de quatre cents ans après, Marcus Émilius Lépidus, qui, l'an 671 de Rome, eut pour collègue au consulat Quintus Lutatius, plaça les écussons de ses ancêtres dans la basilique Emilienne. Il y avait plus : jusqu'à l'incendie du Capitole arrivé du temps des guerres de Marius et de Sylla, on voyait attaché au-dessus de la porte du temple de Jupiter Capitolin le bouclier d'Asdrubal, qui avait été rapporté d'Espagne par Marcius, et qui était tombé dans ses mains quand ce vengeur des Scipions avait

forcé le camp du général carthaginois. Au reste, à cette époque d'ignorance et de vertus antiques, Pindifférence était si grande pour la matière, que ce fut Marcus Aufidius qui, ayant été préposé à la garde et à l'entretien du Capitole, l'an 575 de Rome, apprit aux sénateurs que les écussons à portraits, que l'on avait pris jusqu'alors pour des boucliers de cuivre, étaient des boucliers d'argent.

Pendant les quatre premiers siècles de la fondation de Rome, l'art, comme on le voit, ne fit donc aucun progrès chez les Romains. Cependant , vers l'an 252 , Spurius Cassius , consul, avait fait faire une statue de Cérès en bronze, et en l'an 417 on avait érigé les premières statues équestres aux consuls Lucius Furius Camillus et à C. Marcius , vainqueur des Latins. Mais ces divers monuments étaient sans doute exécutés par des Étrusques , car en l'an 461 ces Romains étaient encore si ignorants en statuaire que Spurius Carvilius,

vainqueur des Samnites , ayant voulu faire jeter en fonte un Apollon colossal, fait des casques, des cuissards et des cuirasses des vaincus , fut forcé de faire venir à Rome un artiste étrusque. Or Fan 464 de Rome correspondait à la 421e olympiade, c'est-à-dire trente-quatre ou trente-cinq ans après la mort d'Alexandre, époque à laquelle l'art grec, arrivé à son apogée depuis plus d'un siècle , était déjà bien près d'entrer dans sa décadence. L'artiste étrusque s'en tira au reste à son honneur, et sa statue, qui était si grande qu'on pouvait la voir de la montagne d'Albano, fut transportée plus tard dans la bibliothèque du temple d'Auguste , où Pline la vit vers la moitié du premier siècle de l'ère chrétienne. Quant au marbre il n'en était pas le moins du monde question, et comme le territoire possédé à cette époque par les Romains ne renfermait encore aucune carrière de ce genre , il était si rare que, longtemps encore après

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