FRONTISI'ICE POUR LE CAHIER DES « DESSUS DE PORTE
lorsque la cuisinière, ayant mal entendu le nom du visiteur, vint dire gravement :
— Monsieur, c'est l'accordeur.
Galland, qui avait oublié pour un instant les Gobelins, sa commande do modèles, la tapisserie et le reste, répliqua :
— Eh bien, dites-lui qu'il se mette au piano, et recommandez-lui surtout de ne pas faire trop de tapage.
Et c'est seulement une demi-heure plus tard que Galland, n'entendant pas le piano fonctionner, s'avisa d'entrer dans l'atelier qui servait de salon, où il trouva M. l'administrateur des Gobelins insuffisamment remis de la réception singulière qui venait de lui être faite.
Ce n'est pas, au surplus, la seule anecdote amusante, joyeuse ou simplement épisodique et intéressante, que contienne le journal durant cette année 1854, le seul événement curieux auquel il fasse allusion. J'y relève, à la date du lundi 1" octobre, cette note, qui éveillera certainement chez plus d'un de mes lecteurs de lointains souvenirs. « On dit partout que Sébastopol est pris. » Et au dimanche suivant : « La prise de Sébastopol était une fausse nouvelle. » Ceux qui vivaient h celte époque, déjà bien loin de nous, n'ont certes pas oublié l'explosion d'enthousiasme provoquée dans tout Paris par celte nouvelle anticipée, et la désillusion qui suivit le démenti apporté par la seconde de ces deux dépèches.
J'y trouve également le gai récit de la remise solennelle faite par Galland à Maxime Claude, son cousin, devenu son beau-frère, et qui avait tout récemment quitté les affaires pour s'adonner à la peinture, d'une belle palette d'honneur, avec un couteau et un appui-main tout enrubanné.
Puis c'est un voyage à Fontainebleau, en compagnie de Claude et de sa femme, exécuté à l'occasion des fêtes du 15 aoiit, avec la narration détaillée de la visite au château, des longues courses en forêt, des chevauchées à âne. Maxime Claude, en déployant ses aptitudes cavalières sur les aliborons de Fontainebleau, ne se doutait pas alors qu'il deviendrait le peintre attitré des élégances hippiques; et Galland, en décrivant les splendeurs de Franchard et des gorges d'Apremont, en consignant sur son journal l'émerveillement que lui causait la vue du Bas-Bréau, ne soupçonnait pas que, charmé, fasciné par cet admirable pays, il y reviendrait pour se créer un logis d'artiste qui fut sa « folie ».
Le retour de cette première visite à Fontainebleau fut assez mouvementé. A l'arrivée de nos voyageurs à Paris, les fêtes n'étaient pas encore terminées. Galland eut grand mal à se procurer, à la gare de Lyon, une voiture pour retourner à son domicile. Encore le laissa-t-elle à l'entrée des Champs-Elysées, à cause de la foule et des illuminations. 11 lui fallut regagner Auteuil à pied, avec sa pauvre femme que sa grossesse fatiguait outre mesure. Ce début n'était pas heureux, et il n'en aurait pas fallu davantage, dans bien d'autres circonstances, pour lui faire prendre en grippe un pays dont la visite présentait de telles difficultés. 11 n'en fut rien, toutefois. 11 arrivait chez lui exténué, mais l'esprit plein de ces sites merveilleux et avec l'envie folle de contempler de nouveau cette superbe nature.
Nous aurons, du reste, occasion de reparler de Fontainebleau, qui tint par la suite une grande place dans sa vie. Ce que je ne saurais, par exemple, omettre ici, — car ce trait achève de le peindre, — c'est de constater qu'en cette année 1854, si occupée, si remplie, qui marque ses vrais débuts à Paris, notre artiste caresse déjà cette pensée qui le préoccupera toute sa vie : être utile aux jeunes gens qui
L'OEUVHK DE P.-V. GALLANU.