LA TOILETTE DE DIANE DE POITIERS
Esquisse peinte.
avec deux enfants, de neuf à dix ans. Ces enfants, tout en répondant à ses questions, se dandinaient, se balançaient, et parfois faisaient la cabriole autour de la rampe du perron. »
Observation précieuse qui portera ses fruits, et dont nous retrouverons plus tard l'heureuse application dans les attitudes un peu gauches, légèrement embarrassées des petits génies du Saloti des poèmes; embarras, gaucherie qui ajoutent à leur gracieuse beauté le charme délicieux d'un grain de sauvagerie.
A quelques jours de là, Galland, se trouvant à la gare d'Autcuil, remarque un monsieur causant avec deux dames, et qui, tout en marchant à côté d'elles, leur racontait une anecdote sans doute fort amusante, car tous trois riaient assez fort. Il
les suit des yeux, étudie pendant un long moment la direction de leurs regards, et inscrit sur son carnet la remarque suivante :
« 11 arrive souvent que, dans la conversation, la personne qui parle regarde celui auquel elle s'adresse, à la hauteur de la cravate. Celui qui écoute, au contraire, regarde généralement la personne qui lui parle dans les yeux. Si celui qui parle relève la tête, l'autre détourne son regard, le porte ailleurs, le plus souvent sur une autre personne, écoutant ce qui se dit. Dans ce dernier cas, ce regard prend la signification d'un appel à l'opinion de la personne qui écoute. Les regards de deux auditeurs venant h se rencontrer semblent, en etîet, se questionner, ou se faire
GRIFFONNAGES ET CROQUIS i) APRKS NATURE.
part (îe leurs impressions. Pour bien écouter, il est quelquefois nécessaire que le regard s'éloigne de celui qui parle. Il faut être amants ou ennemis pour que les regards puissent longtemps se soutenir. »
L'observation est on ne peut plus juste. Elle est, en outre, fort ingénieuse. Ce qui la rend plus piquante encore, c'est que cette direction du regard, considérée par Galland comme un fait absolument naturel, n'est peut-être que le résultat d'une éducation inconsciente, le produit d'une sorte d'atavisme. Tous les Traités de civilité que l'on mit entre les mains de nos aïeux, au temps de leur jeunesse, depuis la Civilité puérile écrite par Érasme, jusqu'aux Élémens de politesse et de bienséance que Prévost publia en 1767, s'occupent, en effet, de la direction qu'on doit donner à son regard, lorsque l'on parle avec une personne étrangère.
« Ne laissez point égarer vos yeux çà et là, dit ce dernier ouvrage, mais tenez-les ordinairement un peu baissés; et quand vous parlez à quelqu'un, n'arrêtez pas la vue sur son visage, mais un peu au-dessous et vers l'estomac, surtout si
L'OËLVRE DE P.-V. GALLAND.
c'est une personne k laquelle vous devez le respect, ou d'un sexe différent, » Quoi qu'il en soit, on voit que, bien loin de dédaigner ce dont il pouvait se servir pour animer avec justesse ses personnages, Galland était au contraire à l'affût de tout ce qui, dans la traduction de ses petites scènes, était susceptible de le rapprocher de la vérité. Une autre note, relative aux plis des vêlements, va nous confirmer dans cette constatation précieuse.
Nul n'ignore de quelle importance sont les plis dans la représentation du
HENHl IV ET L AMBASSADEUR D ESPAGNE.
Esquisse peinte.
costume moderne. Comme les rides du visage, ils décèlent non seulement l'âge et le tempérament de celui qui les a formes, mais son état social, ses préférences marquées, et jusqu'à ses secrètes habitudes. Meissonier, ainsi que l'a remarqué fort jusleinent Philippe Burly, est peut-être, de tous les peintres présents et passés, celui qui a poussé le plus loin cette éloquence des plis; au point que, dessinant un dos, ou un plastron d'uniforme, ou simplement le coude d'une capote ou le genou d'un pantalon, il nous fait deviner la figure, l'âge, le caractère et jusqu'au grade du possesseur de cet habit.
Cette particularité avait aussi alliré l'attention de Galland, Elle est en partie expliquée par la note un peu prosaïque qu'on va lire :
« Consultez les manches d'un gilet de flanelle, qui a été porlé pendant plusieurs jours. Ces plis, formés par la répétition des mêmes mouvements, retombent toujours dans le même sens, quand les membres viennent à se replier. Il en est de même pour les plis des autres vêtements. Ils se forment suivant les mouvements que l'individu qui les porte répète le plus souvent. — Si on osait se permettre une critique sur les belles draperies du Poussin, ce serait que, dans bien des cas, elles
pèchent contre ce principe.
Sa manière de draper sent le mannequin ou la maquette.
Les manches de Léonard de Vinci, au contraire, sont, au point de vue des plis, parfaitement comprises. »
Cette perspicace remarque, que l'on pourrait corroborer de quelques autres du même genre, achève de démontrer que, pouri'exécution de ses tableaux de genre, Galland était aussi bien arme par l'observation que pour ses grandes compositions • décoratives. Pourquoi donc laissa-t-il ces sortes d'œuvres inachevées « en cours d'exécution », comme nous disions tout à l'heure ? Étaitce difficulté spéciale de traiter un genre nouveau? Etait-ce que son imagination le servait mal et devenait stérile, quand il abandonnait les allégories et l'Olympe? — En ÉTUDE d'après nature. aucuue manierc.
A la date du 14 février 1869, je relève sur un feuillet de ses notes les lignes suivantes :
« J'ai fait aujourd'hui cinq esquisses peintes : Jeune femme brûlanl des lettres; Jeune femme au bain, s'esswjanl les pieds; le Garçon de cabinet; le Gandin; V Antichambre. »
Cinq esquisses en un jour, et de sujets dilférents ! On ne saurait exiger une preuve plus topique de son infatigable fécondité. Ces esquisses n'avaient point quitté
I/œUVRE DE P -V. GALLAND.
son atelier. On a pu les revoir à son exposition posthume. Inutile donc d'insister sur leurs remarquables qualités, elles sont suffisamment connues.
D'où vint alors qu'aucune n'ait pris corps, qu'aucune n'ait revêtu sa forme