‹ La peinture décorative au XIXe siècleChapitre 40 sur 70 · GALLAND PROFESSEUR. — NOMINATION · texte numérisé non relu

GALLAND PROFESSEUR. — NOMINATION

A l'école des beaux-arts. — LE COURS SUPÉRIEUR d'aRT DÉCORATIF.

UN PROGRAMME d'ÉTUDES ET d'eNSEIGNEMENT.

DUS touchons ici à une des pliases les plus délicates de la vie artistique de Galland, à une des étapes de ce que, dans l'intimité et non sans quelque dépit, fort explicable du reste, il appelait son Calvaire. — Avec sa nature droite et généreuse, bonne, afTectueuse et communicative, Galland portait en soi l'âme d'un apôtre. 11 ne lui sutTisait pas d'avoir renoué avec le xviii° siècle les traditions de la grande décoration française, il prétendait ne pas garder pour lui seul la vérité retrouvée. Il voulait en faire profiter ceux qui devaient être ses successeurs directs. Il souhaitait de laisser après lui des disciples fervents, capables de défendre ses doctrines et d'en assurer l'application.

Cette tendance, nous l'avons vu s'affirmer, presque dès ses débuts dans la carrière, par son projet de préparer de grands albums de compositions franchement décoratives, — Trophées, Groupes d'enfants. Motifs de panneaux, — projet excellent qui non seulement aurait aidé puissamment à la propagande de ses idées, mais aurait constitué une mine inépuisable à laquelle ses élèves et ses successeurs auraient pu venir chercher des inspirations, comme les peintres du xvii" et du xviii* siècle et même ceux de nos jours en ont su tirer des albums de Bérain, de Le Brun et de

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Le Paulre. Ce même désir devait se m.anifester encore au déclin de sa vie, par le récolement de cet herbier gigantesque, destiné à nos écoles d'Art Décoratif — herbier unique en son genre, dont il se proposait de faire jaillir une ornementation nouvelle, exclusivement tirée de la flore nationale.

Nous avons dit à quels obstacles il se heurta pour l'exécution de sa première pensée. Les difficultés de ses débuts, les exigences matérielles d'une vie pourtant bien modeste — res angusta domi — ne lui permirent pas de mener à bonne fin la première de ces entreprises, dont la seule conception eût effrayé tout autre esprit que le sien. La mort, survenue inopinément, interrompit brusquement la seconde, alors qu'elle n'avait point encore pris assez de consistance, pour survivre à celui qui l'avait conçue.

Mais, entre ces deux tentatives qui marquent les points extrêmes de son existence, il avait été appelé par la confiance de l'Administration des Beaux-Arts à faire entendre la bonne parole à la jeunesse. Et cette Administration, si souvent qualifiée de rétrograde, n'avait pas été révolutionnaire à demi. En même temps qu'elle lui ouvrait toutes grandes les portes de cette École nationale des Beaux-Arts, qui passe non sans raison pour être le premier foyer d'enseignement artistique qui soit au monde, elle l'avait introduit dans nos Manufactures nationales.

Ainsi, il allait pouvoir professer hautement ses idées, exposer devant un auditoire d'élite ses théories fécondes et en même temps poursuivre leur application aux Gobelins, à Sèvres, à Beauvais.

C'est en 1873 que Galland fut appelé à prendre rang parmi les professeurs de l'École des Beaux-Arts. Sa nomination, qui passa alors pour une sorte de coup d'État, était due à l'initiative de deux hommes éminents, animés l'un et l'autre d'un esprit aussi pondéré que peu subversif: M. de Chennevières, directeur des Beaux- Arts, et M. Eugène Guillaume, directeur de l'École, Jamais décision ne fut mieux accueillie des critiques, ordinairement rebelles à toute innovation, et du public d'éhte qui s'intéresse à nos grandes questions d'art. Au dehors, on peut le dire, l'approbation fut unanime. Nous verrons tout à, l'heure quel accueil le nouveau professeur rencontra au dedans. Quant au Gouvernement, décidé à faire galamment les choses, il institua pour Galland une chaire spéciale, et le cours qu'il fut chargé de professer reçut le titre séduisant de Cours supérieur d'Art décoratif.

Ce cours, ouvert uniquement aux élèves de la Maison, était plus spécialement destiné aux jeunes architectes de la première classe et aux premières médailles des sections de sculpture et de peinture — par conséquent, à l'élite de l'École. Il comprenait deux années. Durant la première, les élèves devaient dessiner d'après les chefs-d'œuvre de l'Art Décoratif provenant de tous les temps et de toutes les civilisations. Pendant la seconde, ils allaient être exercés à la Composition, d'après des programmes embrassant des applications h l'architecture, à la peinture et à la sculpture. Un atelier commun était ouvert aux élèves suivant ce cours supérieur, et une galerie devait être créée, pour réunir les modèles nécessaires. Enfin, on

avait promis que des médailles spéciales seraient décernées aux plus méritants. On le voit , rien n'avait été omis ou négligé.

Comme un pareil cours était chose grandement nouvelle, pour éviter tout malentendu et toute fausse interprétation, notre professeur crut devoir, tout d'abord , en déterminer exactement le but et en caractériser la portée.

Nous avons retrouvé , dans les papiers de Galland, le brouillon de ce qu'on pourrait appeler son discours d'ouverture. Mieux que toutes les paraphrases imaginables, il va nous dire quelles matières le Maître se proposait de traiter et dans quelles limites il entendait se mouvoir.

Le professeur commençait par établir que l'enseignement donné par l'École des Beaux- Arts doit comporter , pour les jeunes artistes, une éducation complète.

Il invoquait comme preuve qu'en dehors des cours de dessin et des leçons pratiques données par d'éminenls artistes dans les Ateliers spéciaux de peinture, de sculpture,

L li N F A N T A U 1) A U 1> ii 1 N.

Modèle de panneau décoratif.

d'architecture, l'enseignement comprenait des cours de perspective, d'anatomie, d'esthétique, d'histoire, d'archéologie, etc. Il expliquait ensuite qu'entre les trois arts professés à l'École, et dont ces connaissances sont le complément forcé, il existe un lien intime qu'il est indispensable de ne pas ignorer, si l'artiste ne veut pas, une fois hors de l'École, s'exposer à de graves déboires.

Après avoir indiqué qu'on a l'habitude de désigner ce lien sous le nom assez incorrect d'Art Décoratif ^ Galland continuait ainsi :

« Expliquons-nous. Dans l'atelier de peinture et de sculpture, vous travaillez d'après le modèle vivant et vous apprenez à connaître le corps humain, clef de voûte de toutes vos études. Outre cela, vos professeurs vous donnent des sujets de composition, et, d'après les esquisses peintes ou modelées que vous leur apportez, ils appellent votre attention sur l'expression d'un geste, sur l'agencement d'un groupe, sur l'exactitude ou la probabilité d'une scène. Ces cours existent déjà et, comme ils sont très bien faits, nous ne pouvons que vous engager à les suivre assidûment. Mais, messieurs, avez-vous songé à l'embarras dans lequel vous vous trouveriez si, au sortir de l'École, vous étiez appelés à décorer le salon d'une grande dame, le foyer d'un théâtre, la salle d'audience d'un tribunal, la chapelle d'une église? Avez-vous pensé qu'à ce moment il ne suffirait plus de chercher une composition sur un sujet déterminé, mais qu'il vous faudrait encore la mettre en harmonie avec le monument, profiter des surfaces qui vous seraient offertes et les relier dans une unité commune, pour le plus grand bien de l'Art et de vous-mêmes? Vous êtes-vous rendu compte de l'effet que produirait, dans un lieu déterminé, la peinture que vous faites dans l'atelier, et des modifications qu'il faudrait y apporter, suivant le jour qui doit les éclairer, suivant les saillies plus ou moins grandes des meubles et de l'architecture, suivant la distance ou l'inclinaison dans lesquelles votre ouvrage doit être vu?

« Avez-vous songé à l'ouverture d'une porte qui peut-être va partager votre composition en deux; aux formes d'une corniche qui vous forceront à exécuter sur une surface courbe des figures ou des ornements; à la saillie d'une cheminée qui va jeter une ombre imprévue sur votre peinture? Les Maîtres ont été, comme vous le serez un jour, appelés à combattre ces difficultés pratiques, et c'est parce qu'ils ont su en triompher que nous leur donnons le titre glorieux de Maîtres.

<i Je veux vous rappeler un fait que vous connaissez tous. Quand Raphaël fut chargé de décorer les Loges du Vatican, il alla visiter les Bains de Titus, en compagnie de Jean d'Udine et de Polidore de Caravage. Ce fut devant ces débris qu'il conçut l'idée de cette admirable ornementation, dont vous pourrez voir ici même une reproduction. Pensez-vous que les élèves de Raphaël, qui, ne l'oubliez pas, étaient eux-mêmes des Maîtres, aient trouvé mauvais que, sachant peindre le corps humain, on vienne leur demander d'étudier la tige d'une plante ou la feuille d'un liseron? Il le fallait pourtant, pour trouver le type d'une ornementation qui devait encadrer des médaillons en camaïeu, s'enrouler en rinceaux, se contourner en gra-

L'ŒUVRE DE P.-V. GALLVND.

cieuses arabesques et se relier de toutes parts avec des fleurs épanouies, de grands feuillages dentelés ou de petits animaux fantastiques. Non, messieurs, des idées aussi étroites n'existaient pas sous la Renaissance, et tout le monde était convaincu

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