A LA COMMISSION DE PERFECTIONNEMENT DE SÈVRES
L est peu de personnes qui, ayant entendu Galland, aient pu résister au charme de sa parole chaude et vibrante. Il était la joie des réunions intimes, et dans les Commissions il savait, par l'originaUté de ses idées, par le tour de son langage, imposer l'attention aux esprits les plus mobiles, aux cerveaux les plus distraits. Beau, il ne l'était pas, si l'on attache à ce mot l'idée d'une parfaite régularité des traits, d'une certaine dignité de visage; mais il possédait au suprême degré ce qu'on est convenu d'appeler la physionomie. Dès qu'il commençait h parler, son organe un peu voilé prenait des intonations persuasives, ses yeux s'animaient d'un éclat singulier, et son spirituel sourii-e révélait des allures captivantes.
Sa conversation était familière et, même lorsqu'il traitait les sujets qu'il entendait professer, la causerie prenait le pas sur la conférence. La phrase était généralement courte, parfois hachée, primesautière, toujours imagée et saisissante. Possédé par son sujet plus encore qu'il ne le possédait, on sentait en lui la passion communicative et l'inébranlable conviction ; mais c'est surtout le crayon à la main qu'il était unique, inimitable. Il s'exprimait avec une incroyable facilité dans cette langue du dessin, qui, bien qu'elle s'adresse principalement aux yeux, a comme l'autre son éloquence et son style.
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Avec une aisance incomparable, une étonnante souplesse, une infatigable fécondité, il improvisait une multitude d'ornements variés, gracieux, élégants, admirablement appropriés à la forme qu'il fallait décorer et au but que devait remplir cette forme. Faisait-il intervenir la figure humaine? Soit qu'il s'inspirât de la distinction florentine, soit qu'il lui préférât les contours souples, amoureusement arrondis de l'Ecole française, il lui donnait toujours un charme particulier et l'encadrait si bien dans l'espace qu'il s'était préalablement assigné, qu'elle y tenait à l'aise et semblait n'avoir jamais occupé d'autre place. Se bornait-il à emprunter sa décoration à la flore? Sous son crayon la tige flexible se transformait en délicats rinceaux, la feuille s'épanouissait en un désordre symétrique et voulu, les fleurs s'arrondissaient en guirlandes, accompagnaient une frise, ou se précipitaient en chutes, sans contredire jamais la forme qu'elles étaient chargées d'orner et de faire valoir.
Tout, en passant par ses mains, prenait une allure décorative. Fleurs, fruits, masques, attributs, jusqu'à de simples rubans, à de vulgaires copeaux, devenaient entrelacs, pendentifs, arabesques, culsde-lampe. Un papier replié fournissait un cartouche ; d'une herbe sauvage naissaient vingt fleurons. Et cette ornementation, brusquement inventée, grandissait et se développait à vue d'œil, restant toujours curieuse, originale, nouvelle, même lorsque pour obéir aux préférences de l'architecture, ou au parti pris de la construction, le professeur était obHgé de remonter aux sources archaïques et d'emprunter à Athènes ou à Rome, au Moyen Age chrétien ou à la Renaissance italienne, quelques-uns de leurs ornements typiques, de ceux qui déterminent ce qu'on est convenu d'appeler les Styles.
Ces Styles, mieux que personne, Galland les connaissait pour en avoir pénétré les raisons et démêlé la genèse. Il aimait à expliquer comment ils s'étaient formés, et comment les peuples les plus indépendants, les plus fermement créateurs, leur étaient restés fidèles pendant de longues périodes de leur existence; et cela non pas par impuissance, par indifférence ou par paresse, mais parce que l'ornementation qui caractérise chacun d'eux, bien loin d'être le résultat accidentel d'un ingénieux arrangement, la facile Improvisation d'un aimable caprice, avait exigé une science profonde; parce que cette présentation nouvelle d'éléments anciens comme le monde répondait à un état d'esprit, à un degré