FORCE
Les quatre sujets situés à chaque extrémité, c'est-à-dire VArt, la Matière, Vlndustrie, la Science, d'une part; d'autre part, le Commerce, la Navigation, V Agriculture, la Force, sont personnifiés par des figures allégoriques inscrites dans un cercle orné. Dans les autres cartouches, nous venons de le dire, sont représentés les dix-huit Métiers, en de petits tableaux mettant en scène de quatre à cinq personnages.
Longtemps Galland hésita sur la forme et la disposition que devaient affecter ces cadres et ces cartouches, et sur les moyens à employer, pour conserver à ses aimables et ingénieuses représentations leur caractère exclusivement décoratif. Tout d'abord, il pensa que le camaïeu ferait là bonne figure. Mais la peinture en ton sur ton ne pouvait manquer de communiquer à ces vingt-six motifs un aspect de bas-reliefs, et ces pseudo bas-reliefs, exécutés dans une tonalité unique, eussent, par la répétition de taches identiques, engendré forcément une regrettable monotonie. En outre, placés en dehors de tout éclairage direct, ces tableaux — surtout ceux qui allaient se trouver à contre-jour — auraient fatalement présenté une certaine confusion, et, à la distance où ils se trouvent, ils seraient devenus difficilement lisibles.
Pour combattre le défaut d'éclairage, Galland eut un moment la pensée de modeler ses personnages en or se détachant sur un fond jmonochrome; et l'on a
pu voir à son exposition, outre un certain nombre de croquis indiquant ses laborieuses recherches de l'effet général, deux ou trois de ces métiers exécutés de cette manière. Mais l'or, trop éclatant, produisait une sorte d'éblouissenient ; et par la multiplication de ces notes brillantes la monotonie persistait. 11 eut ensuite l'idée d'un camaïeu bleu relevé par des hachures métalliques. 11 pensait que ce genre de travail s'éclairerait bien. Il fut retenu toutefois par un scrupule. 11 ne connaissait dans le passé aucun exemple pouvant servir de précédent à cette innovation, et qui
LES CHARPENTIERS. — MOTIF POUR LES « METIERS Décoration de l'Hôtel de Ville.
fût à ses yeux capable d'en faire excuser l'audace. C'est alors qu'un intime ami, confident de ses hésitations, se chargea de calmer son inquiétude. Cet ami le conduisit à la Bibliothèque de l'Arsenal et lui fit feuilleter un manuscrit de Froissart, où deux cents miniatures exquises montrent l'emploi extrêmement heureux, fait par un imagier du xv" siècle, de ces rehauts d'or qui lui paraissaient une nouveauté hardie. Galland revint enthousiasmé de celte visite. Il retourna plusieurs fois consulter les manuscrits de ce précieux Dépôt, et c'est dans leur contemplation et dans leur étude qu'il puisa la résolution d'employer pour ses petits tableaux les couleurs naturelles. Une autre question le préoccupait. Quel costume assigner à ses « gens de métier »? De quelle époque dater ces diverses scènes? Là encore les miniatures lui furent d'un grand secours. Il leur emprunta en partie son ordonnance, ses vêtements, ses types et ses accessoires, en modifiant heureusement le tout à l'aide d'un
ENTRE-DEIJX D ARCADES.
Projet de décoration pour l'Hôtel de Ville (non exécuté).
eflet, la division de l'espace,
ingénieux amalgame de ces réminiscences vénitiennes qui, depuis son voyage en Italie, lui étaient demeurées infiniment chères.
Grâce à l'encadrement si bien compris qu'il sut leur donner; grâce à leur modelé discret et aux colorations assoupies qui leur conservent admirablement leur caractère de décoration ; grâce enfin à l'unité d'échelle et de plan, toutes ces petites scènes ne présentent entre elles aucune disparate. Bien mieux, elles prennent, dans l'ensemble, juste l'importance k laquelle elles ont droit. Leur tonalité, en efTet, est si heureusement comprise, que nulle d'entre elles ne fait trou dans le mur; et quoique leur éclairage soit forcément dillérent, aucune ne détonne avec ses voisines.
Plusieurs, cependant, comme le Jardinier et VArchitecle^ par exemple, se passent en plein air. D'autres, au contraire, comme le Tapissier et VOrfècre, représentent des intérieurs d'ateliers modérément éclairés. 11 en est encore, comme le Forgeron et le Fondeur, qui, à demi plongées dans l'obscurité, s'illuminent des reflets d'un foyer plus ou moins intense. Enfin, dans celles-là mêmes qui laissent transparaîlre du fond et à travers des baies entr'ouvertes les rayons d'un soleil de midi, tout s'accorde à merveille. Si bien qu'entre ces sujets si divers, il serait impossible de relever aucune dissonance fâcheuse.
Je ne dirai rien de l'action qui se déroule dans chacun de ces petits cadres, et qui constitue à elle seule un tableau de genre charmant, très intelligible et suffisamment réel, malgré son caractèi-e archaïque et forcément un peu fantaisiste. La variété des costumes, leurs multiples colorations et jusqu'au nu qui intervient dans certains sujets, tels que la Peinture et la Sculpture, tout s'harmonise d'une façon délicieuse. Mais, à mon avis, c'est moins encore comme peintre de genre que Galland brille dans cette décoration si particulièrement difficile, que comme Décorateur. Et, en le grand écueil dans ce genre de travaux, y est admira-
blement comprise et observée. En outre, avec des moyens d'une curieuse simplicité, notre peintre est arrivé à donner à son ornementation une richesse étonnante. Tous ces écussons, ces cadres, ces cartouclies, qui s'enveloppent réciproquement et se pénètrent, s'attachent les uns aux autres avec une logique parfaite et avec cette solidité que Galland prétendait emprunter aux modèles de ferronnerie. Les nuances qui les colorent, les ors qui les réchampissent ne choquent jamais l'œil par l'excès de leur éclat. Adouci par le voisinage du fond grenat très soutenu des archivoltes, qui donne à toute cette partie de la construction une fermeté de bon aloi, le gris perle légèrement rosé, dont est réchampi le champ des cartouches, soutient les autres colorations, les relie adroitement et les fait valoir sans exalter aucune d'elles, au point de la faire détonner dans cette captivante harmonie.
Un écueil était à redouter. On pouvait craindre que cette même disposition, répétée treize fois de suite, n'engendrât une obsédante uniformité. Mais l'infatigable imagination du peintre pourvut à cette difTiculté, en modifiant les arabesques dorées qui ornent chacune des archivoltes, et les guirlandes de fleurs et de fruits qui accompagnent les cartouches et leur servent d'encadrement. En agissant ainsi, Galland mit en pratique un de ces principes, une de ces « recettes », comme il les appelait modestement, qu'il avait découvertes au cours de ses fructueuses études. Je relève, en effet, sur son Journal, à l'année 1867, la note suivante, que tous les peintres pourraient méditer utilement, alors même que les travaux de Décoration ne rentreraient pas dans leur spécialité.
« Quand je ferai des panneaux ou des tableaux de fleurs ou de fruits, écrivait-il, je ne ferai dans chaque motif ou guirlande qu'une seule sorte de fruits ou de fleurs. Cette façon de procéder comporte d'inappréciables avantages, — d'abord une belle localité, ce qui n'a pas lieu quand il y a de tout, — plus de facilité dans l'exécution, un coin bien fait d'après nature, fournissant