LA PRÉDICATION DE SAINT DENIS
L'œUVRE DE P.-V. GÂLLAND.
artiste h même de donner la mesure de son talent comme peintre d'histoire. On lui attribua donc la première travée, h main droite, en entrant dans le monument et on le chargea d'y représenter la Prédicalion de saint Denis.
L'emplacement, il faut bien le reconnaître, était aussi peu favorable que possible. Situé dans la partie la plus obscure de l'édifice, il est uniquement éclairé par le reflet du pavement et par un faux jour désastreux que produit le voisinage de la
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porte. Le sujet, en outre, n'était pas des plus attrayants. Au peintre gracieux, aimable, charmant de l'Olympe et des Muses, il pouvait sembler bien grave, bien austère, bien triste. Pour la première fois, Galland allait être contraint d'étaler dans une vaste décoration nos misères humaines et de personnifier la douleur sous des formes peu avenantes. Néanmoins, cette commande inespérée le mettait hors de pages, si l'on peut dire ainsi, et du coup, le Peintre Décorateur était traité par l'Administration à l'égal des Meissonier, des Cabanel, des Puvis de Ghavannes, des Baudry, des Elie Delaunay, des Bonnat, des Jean-Paul Laurens, en un mot des peintres d'histoire les plus réputés de notre temps.
LŒUVRE DE P.-V. GÂLLANU.
11 n'est besoin, au surplus, que de se rappeler la surprenante quantité d'ébauches, de projets, de croquis, de dessins et de maquettes modelées en terre, qui figuraient h l'exposition du Palais de l'Industrie, pour se faire une idée de la multiplicité des études préparatoires, auxquelles Galland se livra avant d'asseoir définitivement cette grande et magistrale composition.
Les maquettes surtout — bien qu'au fond elles constituassent de simples ébauches — surprirent particulièrement les visiteurs. Exécutées en terre crue et
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arrivées, par la fatalité même des choses, à un état de délabrement qui sentait la ruine, elles révélaient cependant chez Galland une faculté nouvelle, un talent ignoré du public. Elles le montraient sculpteur émérite, statuaire d'une rare valeur, dédaigneux de toute virtuosité technique, mais sachant exprimer avec un peu d'argile des sentiments d'une intensité aiguë.
Cette manifestation inattendue produisit une impression profonde sur ceux-là mêmes qui, par une erreur singulière, reprochaient au Maître de ne pas serrer la réalité d'assez près dans ses aériennes compositions. Ils comprirent ce qu'il y avait de tendresse et d'émotion dans ce cœur parfait. Tous les miséreux de la Prédication de saint Denis étaient là, étalant leurs difformités et leurs souffrances. On put voir que chacun des soixante personnages de ce vaste tableau avait été l'objet
d'une enquête spéciale. Peut-être même est-ce à cet excès d'études et de recherches que l'ensemble de la scène est redevable de son unique défaut : un manque relatif de clarté, qui ne permet pas aux observateurs superficiels d'en remarquer immédiatement la captivante harmonie et l'habile ordonnance.
Dans un paysage d'une grandeur sévère, borné par des collines d'un vert sombre, dessinant sur un ciel gris, azuré et « jaunet » par places, ses grandes lignes presque plafonnantes, saint Denis prêche « l'esprit nouveau » . Le peintre l'a repré-
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sente sous la figure d'un vieillard ascète, à longue barbe blanche, amaigri par les austérités et le jeiine. S'appuyaat sur un jeune enfant presque nu, il s'adresse h la foule et lui tient ce langage de charité, d'assistance mutuelle, de bienveillante tendresse, si nouveau à ces époques barbares, et qui était appelé à révolutionner le monde. Les pauvres, les souffreteux, les malingreux, les estropiés, les difformes, les étiques, accourus de partout, s'approchent de lui, avides de trouver dans sa douce parole un soulagement à leurs maux et d'obtenir par son contact un apaisement à leurs inexorables souffrances.
On ne peut imaginer rien de plus touchant que l'expression de confiance et de foi, dont sont animés tous ces misérables. Il semble queGalland, pour i-endre ce sentiment complexe et l'espoir qui, après tant de désolations, renaît dans ces corps
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ravagés que mine l'étisie, ait épuisé cette tendresse si particulière dont son cœur était en quelque sorte pétri. Certains groupes notamment sont d'une expression poignante. La femme qui, dans la partie haute, donne à un vieillard épuisé l'accolade de sa cruche ; l'estropié à la béquille, dont la conviction si intense fait penser au mendiant à genoux de la Pièce aux cent florins; la mère qui presse son enfant sur son sein; l'homme assis, au premier plan, à droite, et la jeune fille, debout, qui, avec un geste plein de détachement et de grâce, écoute le Saint et semble boire ses
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paroles; toutes ces figures, comme expression et comme intensité de sentiments, constituent des morceaux de premier ordre.
J'ajouterai que cette magistrale peinture est exécutée dans des tonalités d'une délicatesse charmante, et qui sont un régal délicieux pour un œil expérimenté. Rien n'est à la fois plus sobre et plus harmonieux que ce grand fond de paysage austère et sombre, sur lequel se détachent, comme en un doux crépuscule, toutes ces formes claires, dont les colorations systématiquement rompues chantent 'à l'unisson dans leur grand cadre de pierre grise. C'est à peine si, au bas de la composition, on relève une seule note intense, un bleu franc et vif. Toutes les autres nuances, lilas, violacées, rosées, verdâtres, azurées, éteintes et volontairement assoupies, composent une symphonie d'un charme inexprimable et d'une harmonie délicieuse.
On sait que la Prédication de saint Denis avoisine la Jeunesse de sainte Geneviève. Constatation curieuse, ce sont, dans la nef énorme, les deux seules peintures
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qui s'accordent et qui rentrent, comme tonalités, sinon comme conception, dans la
donnée générale de l'édifice. Non pas qu'elles présentent exactement les mêmes
qualités. La nature, le caractère, la personnalité de
chacun des deux artistes se révèlent dans leur œuvre
respective. Celle de M. Puvis de Ghavannes est plus
mâle, plus fermement écrite. Son ordonnance, plus
claire, marque plus de volonté, plus de discipline.
L'œuvre de Galland, au contraire, est plus « enveloppée » , plus élégante, plus souple, et si leur coloris
à tous deux rappelle les teintes délavées de la fresque,
encore le caractère entier de M. Puvis de Ghavannes
assigne-t-il à chaque personnage, h chaque accessoire,
à chaque détail, la place qui lui revient, alors que
l'esprit conciliant de Galland tend à les fondre tous
dans une captivante mélodie.
Remarquons encore que tous deux, pour assurer
à leur composition une tenue vraiment décorative,
ont eu recours à un petit artifice que les plus grands
artistes de la Renaissance, depuis Raphaël jusqu'à
Véronèse, ne se sont pas fait faute d'employer. Ils ont
triché avec les prescriptions immuables, avec les lois
rigoureuses de la perspective. Ils ont superposé deux lignes distinctes d'horizon. Et, sans que l'œil et l'esprit en soient le moins du monde choqués, ce léger subterfuge suffit pour arrêter le regard. Il permet, en outre, de disposer plus clairement les personnages de ces grandes scènes, d'en étager les plans, de développer, en un mot, l'action du drame, sans que la muraille paraisse trouée par la composition qu'elle porte.
11 faut bien reconnaître toutefois que, malgré cet artifice, la Prédication de saint Denis, ainsi que je l'ai dit, manque un peu de clarté. Au lieu de simuler la foule et d'en donner l'illusion avec un petit nombre de personnages habilement groupés, comme Raphaël, par exemple, dans sa Prédication de saint Paul, Galland a tenu à représenteront
cohue nombreuse et toulïue. Il s'est appliqué à condenser dans un espace relativement réduit la quintessence de ses innombrables études ; et l'enchevêtrement
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de ces soixante figures qui n'empêche pas de démêler chacune d'elles, quand on examine avec soin chaque partie du tableau, ne laisse pas que de tourner quelque peu à la confusion dès que, dédaignant le détail, on prétend envisager l'ensemble.
Enfin, le nombre exagéré des vases et des pots de terre, par la répétition de formes identiques et le rappel forcé de mêmes tonalités, engendre une certaine monotonie, rendue plus frappante encore par l'atténuation voulue du modelé et par le parti pris de lumière diffuse.
Voltaire l'a dit :
Le secret d'ennuyer est celui de tout dire.
11 est fâcheux que Galland, dans cette circonstance, ne se soit pas souvenu qu'un des mérites les plus grands dont un peintre ou un écrivain puissent faire preuve dans la composition d'un ouvrage, c'est de « savoir négliger » tout ce qui n'est pas indispensable. S'il s'était rappelé cette sage prescription, la Prédicalion de saint Denis pourrait, sans contestation aucune, être rangée parmi les œuvres de tout premier ordre dont s'honore notre temps.
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