LES NÉO-GRECS ET LES RÉALISTES
M. Gérôme est le chef d'une petite école pleine de raffinements.voluptueux, de rêveries effénjinées.
C'est l'école par excellence de la minutie. Faisant aux lois générales du dessin d'assez graves infractions, elle épure la forme partielle, qu'elle entoure de ses plus tendres caresses. Par exemple, elle négligera le mouvement d'ensemble d'une figure ; maig elle s'attache à bien préciser celui d'un bras, d'une main, d'une jambe ou d'un torse. La couleur n'est pas son fort; cependant elle ne dédaigne pas, au
— i86 — milieu d'un effet sourd et louche, de rechercher pour des bouts de draperies, pour quelques menus accessoires, le charme qui préoccupe les coloristes. Plaçant Tarchaïsme, substitué à l'imposante gravité antique, au rang des parties essentielles de Tart, elle semble pousser à outrance le scrupule de l'exactitude, et dans les champs de l'archéologie, on dirait qu'elle dirige ses investigations avec une conscience singulière. Toutefois elle n'aboutit le plus souvent qu'à un musée d'ustensiles enfantins et d'ornements secondaires ; encore n'est-il pas bien prouvé que ces bibelots, tant regardés par la foule, ne soient pas en partie inventés au fur et à mesure des besoins de la cause. Quant à moi, j'hésiterais longtemps avant de les admettre tous comme un legs non frelaté de l'antiquité.
Le néo-grec n'a pas épousé la nature, il ne Ta pas prise non plus pour maîtresse ; il lui donne seulement de temps à autre un baiser, et quand il la courtise de plus près, on voit bien que son esprit et son cœur ne sont pas de la partie. Il l'aime peut-être, mais imprégnée d'ambre et de musc, mièvre plutôt que vaillante, lascive et non chaste; en tous cas, dès qu'elle parle un langage élevé, il la trouve maussade, ennuyeuse, et s'élance à la poursuite d'un culte plus commode et plus complaisant.
Ce n'est pas lui qui se fait de Tart une idée philosophique; aussi se contente-t-il ordinairement de séduire par les petits moyens de l'exécution. Peu soucieux d'instruire le public et de satisfaire ses nobles sentiments, il provoque souvent ses appétits grossiers, il éveille son désir plutôt que son admiration, et l'on serait tenté de croire que son unique pensée est de frapper les sens, tant il y a parfois de calcul et de réflexion dans la forme dont il revêt certains sujets.
Comme rendu pictural, le néo-grec est plus habile et plus adroit que sérieux. Ainsi, en confondant les plans dans un poli uniforme, il s'est fait une façon de procéder qui élimine les principales difficultés du travail. Celui qui croit résoudre un problème parce qu'il évite de se le poser ne fait pas autrement. Cet artifice conduit presque infailliblement à une mollesse que ne peuvent dissimuler la préciosité et le maniérisme d'un pinceau plus symétrique qu'harmonieux et qui enlève naturellement à l'œuvre l'intérêt des hardiesses heureuses et imprévues. Celte exécution cependant peut montrer des qualités de finesse exquise, de précision extraordinaire.
C'est au style que le TOO-grec a surtout des préten^ tions, et il faut reconnaître qu'il en a souvent trouvé l'apparence, non pas dans le sens de Raphaël ou d^
— i88 — f^liidias, de Léonard de Vinci ou de Praxitèle, c'està-dire dans l'acception auguste et savante, sévère et grandiose, sobre et monumentale, mais par une certaine tenue, une sorte de calme et de gravité dans la pratique qu'il serait injuste de contester. Ce style est un peu maigre, son éloquence est bornée , et je le suppose moins profond qu'ingénieux; mais s'il lui manque la force et la majesté, il a pour lui la distinction, le goût des ajustements, des intérieurs élégants, et la séduction qu'exerce toujours un esprit aimable, délicat et cultivé. Or, ces mérites ne sont pas de ceux qui courent tellement les rues qu'il faille en faire bon marché.
Mais ce qui assigne surtout à l'école néo-grecque une place dans l'histoire des arts de ce temps-ci, c'est qu'elle est venue juste à temps pour contre-balancer l'influence des réaUstes, lorsque les barbares ont fait leur dernière invasion parmi nous. Avec ses allures un peu grêles, mais distinguées, avec son horreur des façons grossières, sa répugnance pour les disgrâces de la nature, et son idéal mesquin, sans doute, mais parfumé Qt fleuri, elle a su lutter contre les extravagances qui trouvaient des écrivains pour les glorifier et les recommander à l'admiration de la foule; elle a su retenir l'attention du public, l'empêchant de s'égarer sur les productions de peintres pour qui sont
indifférents le choix de la pensée et des personnages, et sa théorie, bien que flottante en plus d'un point, n'a pas peu contribué à faire ressortir ce qu'a de profondément révoltant la doctrine de ceux qui érigent en qualités des défauts avérés et qui veulent que l'art soit exclusivement l'imitation de la nature dans ce qu'elle a de plus trivial , de plus commun, de plus abject.
Le jour de la bataille elle a donc joué son rôle. Sans elle évidemment la partie n'eût pas été perdue; il est incontestable cependant que sa diversion a été fort utile et sa part dans la victoire est un titre trop honorable pour qu'il soit ouWié ou méconnu.
Le cénacle des néo-grecs est resté à peu près ce qu'il était il y a dix ans. Il a fait cependant quelques recrues. M. Mazerolles et M. Aubert, dont nous avons parlé précédemment, appartiennent un peu à la phalange athénienne, et voilà des acquisitions qui ne sont pas indifférentes. Celle de M. Froment est moins m. Froment. heureuse ; cet artiste a mis au Salon un panneau décoratif intitulé la Volupté, hiéroglyphe obscur, d'une singuUère niaiserie, et M. Humbert est logé à peu M.Humbert.
près à la mênfie enseigne. Avec son Moineau de Les-
M Brun. 6i6, M. Brun voudrait bien à son tour pénétrer'dans l'enceinte; mais il est bien gauche encore pour tenir la palette d'ivoire.
M. uambert. Un aucieu pompéien^ H. Isambert^ parait avoir atteint les limites extrêmes de la décadence. Sans s'élever jamais aussi haut que celui de Faigle, son vol s'est longtemps maintenu dans une région estimable. Aujourd'hui l'oiseau n'a plus d'ailes^ et la Peinture murale comme la Sculpture sentimentale sont du dernier mauvais.
M. Picou. Un des chefs de la spirituelle bande ^ l'un des plus féconds^ des plus subtils et des plus charmants^ M. Picou est^ lui aussi, en pleine déroute. Quel dommage ! Il avait la main si adroite, l'imagination si fertile, le pinceau si aimable, le crayon si heureux ! Où tant de qualités sont-elles allées? Sont-elles parties pour toujours? Reviendront-elles jamais?
Touimôuche. M. Toulmouchc u'cst pas resté complètement fidèle à la bannière; on ne le voit plus à Corinthe ou à Pompéi. Cependant, s'il ne s'éloigne guère de Paris, c'est que les femmes les plus jolies, les enfonts les plus charmants de Babylone l'ont choisi [)our leur peintre ordinaire. Dans cette gracieuse spécialité, M. Toulmouche réussit fort bien, et ses antécédents néo-grecs le servent à merveille en l'empêchant
— loi — ^ de se perdre, comme tant d'autres, au milieu des exi- 5 gences modernes. Sa peinture est souple et presque
j. châtiée, son pinceau aime à chiffonner la robe et le ruban, à phsser la mousseUne, à tuyauter la (lentelle, et jj. s'entend on ne peut mieux à fureter dans ces mille i, brimborions de toilette qui ne sont rien pour nous, p] hommes vulgaires, et qui jouent le premier rôle dans les inquiétudes journalières de la plus belle moitié du genre humain. Tout n'est pas cependant également pur dans l'affaire de M. Toulmouche, et par exemple on peut engager l'artiste à rechercher pour ses fonds une manière plus légère, des tons moins compactes; il sacrifierait à propos quelques menus détails sur lesquels il s'appesantit avec une complaisance trop égale et trop marquée, il laisserait à l'occasion sa brosse prendre ses coudées franches que les choses n'en iraient que mieux ; et s'il veillait en même temps aux proportions des bras de ses mamans et de ses grandes sœurs, qu'il fait souvent un peu courts, je pense que la critique n'aurait plus rien de fâcheux à démêler avec lui.
Désormais que ce gros compte est réglé, nous voilà fort à l'aise pour dire que les toiles de M. Toulmouche méritent la faveur dont on les entoure. Elles ont en partage la distinction, la grâce, l'élégance, pas mal de coquetterie, et, en outre, le charme d'un pinceau
souriant même dans ses inflexions les plus graves. En vérité, nous avons été peut-être bien exigeant en leur demandant davantage.
M. Toulmouche est au Salon avec quatre tableaux et deux portraits. Dans le tableau intitulé la Montre, un petit garçon, peu vêtu, à moitié étendu sur sa mère, porte à l'oreille une montre , dont le tic-tac intérieur lui arrache une exclamation de joyeuse surprise. C'est fort joli et très-expressif. Cependant, la robe de soie violette de la maman est si parfaitement travaillée qu'elle domine un peu trop dans le cadre. Le tableau que l'artiste désigne par ce titre : le Premier chagrin, représente une petite fille en robe blanche avec une belle ceinture rose; elle tient dans la main un chardonneret mort. La jolie mignonne est toute consternée; sa mère lui donne un de ces baisers d'or que les jeunes mamans ont toujours en réserve pour consoler leurs enfants en pleurs. Le Pr emier chagrin a eu du succès et il devait en avoir. La toile favorite a été le Billet; malgré ses agréments, je lui préfère le Premier chagrin et surtout la Montre. ^bwg^^^**' M. Schutzenberger n'est pas un néo-grec de pure race. Néanmoins son tableau de Terpsichore semble l'enrôler dans la phalange. D'ailleurs d'où qu'il arrive, l'artiste est en bon chemin, et passant d'un ton à un autre avec beaucoup de souplesse, toujours dans la
forme qui convient au sujet, il va de Tode à l'élégie, de l'idylle à l'épigramme, de l'odelette à la pastorale.
Dans son tableau intitulé Marie Stuart en Écossey le peintre représente la triste reine montant un poney à tous crins; séparée de son escorte, qui se tient à distance, elle s'est arrêtée pensive au bord de la mer houleuse. Ce n'est pas des toiles de M. Schutzenberger celle que j'aime le plus. Voici pourquoi : la robe de Marie Stuart est d'un bleu cru, la peinture montre trop d'uniformité, et dans le jaillissement des flots qui viennent mouiller les pieds du poney, il y a des scintillements dont le tort est au moins de diviser l'attention. 11 est certain que ces flocons d'écume sont exécutés d'un pinceau si sérieux, qu'on se demande s'ils ne constituent pas, dans la pensée de l'artiste, l'intérêt principal de la composition. A part cela, le tableau est agréable ; il porte surtout le cachet d'une noble élégance.
La Marée basse (souvenir de Bretagne) est un petit cadre très-simple, d'une vérité parfaite. On y voit la mer déferlant sur le sable en longues vagues crêtées de blanc ; au premier plan miroitent des flaques d'eau, et quelques barques sont échouées. Sans le trop chercher peut-être, M. Schutzenberger a fait l'une des bonnes marines du Salon.
Dans le braconnier à l'affût, le paysage est fort
bien traité; les arbres enchevêtrent leurs branches dépouillées et les ronces se croisent en tous sens sur le sol. 11 manque toutefois de la profondeur à cette forêt et les dernières futaies semblent un peu petites^ non pour la place qu'elles occupent, mais pour le Ion dans lequel le peintre les a tenues et aussi pour les détails que son pinceau minutieux y fait apercevoir. J'aime beaucoup le Lièvre se dérobant dans les genêts, et le ProcèS'Verbal est une scène expliquée avec esprit. Une jeune fille a été prise à la maraude. Eh ! grand Dieu ! que maraudait-elle la pauvrette? Des herbes, des feuilles mortes. N'importe, le délit est flagrant et le garde-chasse est là pour le constater. Cependant comme la coupable n'est pas laide, que le forestier a de la jeunesse et de la galanterie, il est probable que tout va s'arranger au prix de quelques baisers. N'importe, à voir son air interdit on suppose la délinquante en proie à une furieuse peur. Ce petit tableau est fort joli et habilement peint. L'Idylle allemande est une œuvre aussi complète que la précédente, mais le paysage sur lequel se détache le sujet n'est pas heureux. Une jeune fille et un jeune gars se sont rencontrés près d'une fontaine. On ne sait trop si les deux adolescents se parlent ; toutefois il n'est pas douteux qu'ils se comprennent. Je gage qu'il y a quelque amourette sous roche.L'attitude de ces naïfs Germains, leur expression
contrainte sont fort bien rendues; la jeune fille surtout est tout à fait piquante dans sa niaise immobilité.
Le tableau de Terpsichore est une composition d'un entiment suaye et gracieux, d'un aspect simple et sévère. A gauche, un homme assis, armé de deux pi-' peaux, joue alternativement de l'un ou de l'autre; plus loin, sur la même ligne, un enfant également assis s'évertue sur la flûte de Pan, et entre ces instrumentistes une jeune femme debout, en longue tunique, frappe la mesure avec des cymbales. En face de cet orchestre rustique, une femme, Terpsichore elle-même, dresse à la danse, les tenant par la main, un jeune garçon et une jeune fille, tous les deux sans voiles, pudiques cependant comme ces belles statues que nous a léguées la Grèce, ^ chastes dans leur nudité complète. Le paysage est tout arcadien : un bouquet de lauriersroses, un gazon fleuri, la mer au fond, au-dessus le ciel zébré de nuages frais et légers.
Il manque ici un dessin plus solide. La jeune fille est mince comme une gaule, le jeune homme élancé comme une perche ; un peu de muscles et de chair renfleraient leurs formes trop grêles que les adolescents ne seraient pas gênés pour cela dans les mouvements que leur enseigne la déesse. En exagérant ainsi la sveltesse, le peintre a eu sûrement en vue de faire ressortir la gracilité juvénile de ses personnages;
mais^ sur celte voie qui était bonne^ je crois qu'il est allé trop loin. N'y aurait-il pas également à revoir la silhouette de la joueuse de cymbales? Large à la base^ étroite au sommet^ elle rappelle trop le profil d'un pain 'de sucre. Enfin l'artiste fera bien de veiller à sa couleur qui penche souvent vers les tons roux et terreux. Quoi qu'il en soit , le tableau est d'un goût charmant; la physionomie en est séduisante; on trouve beaucoup d'unité dans le style ainsi que dans l'agencement général^ et l'ensemble exhale les bonnes senteurs de l'antiquité^ vous berçant du souvenir de Virgile ou de Théocrite, d'Anacréon ou bien d'André Chénier.
M. Hamon. H. Hamou cst né aux arts en même temps que récole néo-hellénique^ dont il est l'un des représentants les mieux accrédités et les plus populaires.
a Supplions M. Hamon^ disait en 1855 M. Th. Gautier, de vouloir bien mettre, lorsqu'il peint, un peu de couleur au bout de son pinceau. » Supplions M. Hamon, aurait pu ajouter le spirituel écrivain, de vouloir bien mettre, lorscïu'il pense, un peu de clarté dans ses idées. En effet, sous prétexte qu'il a horreur du vulgaire, il se complaît trop à peindre des logogriphes, y semant une foule de choses ingénieuses peut-être, bizarres à coup sûr, qui se dressent comme autant de sarcasmes, ne tenant à rien, venant de je ne sais où.
appartenant à tous les âges, à tous les pays, ou plutôt n'appartenant à aucun temps, à aucune région, et réunies, je le crains, dans le seul but de déconcerter l'esprit de la foule. Avec cette manie de composer des rébus dont personne n'a le secret, pas même le peintre, on a tout l'air de vouloir narguer le public. Si encore la forme rachetait le* fond, le mal serait moindre. Mais le plus grand mérite de l'artiste réside dans un style abstrait, indéchiffrable et dans une manière de dessiner et de colorier, qui se vaporise en lignes vagues et incertaines, qui se dissout en tons aériens et indéterminés. Cependant, il faut le reconnaître, tout cela, sans être du dessin, de la peinture, du goût, encore moins de la couleur, a une teinte de mystère et d'incertitude qui vous retient, et après avoir été arrêté par le côté baroque du sujet, on se trouve comme charmé par cette poussière grise et bleuâtre, par cette gaze légère derrière laquelle les corps sont des ombres et les ombres rien.
Mais au lieu de chercher à analyser la peinture impalpable de M. Hamon, disons simplement comment l'artiste a mis sur la toile sa dernière charade, l' Escamoteur , appelée aussi le Quart d'heure de Rabelais, et après comprendra qui pourra.
L'escamoteur est vu de profil, à gauche de la composition disposée en frise. Derrière lui bout la mar-
ipite du dîner; au-dessus apparaît un écriteau:— Jlf or t aux rats, — et quelques peaux de ces animaux rongeurs pendent à titre de preuve. N'ai-je pas vu cette marmite^ ce charlatan^ cette inscription et ces peaux sur la place dé la Bastille? C'est égal, Thomme semble assez vêtu à la grecque pour qu'on le croie d'Athènes. L'escamoteur adevant lui ime petite table ; accoté contre la table^ on voit un instrument de musique : c'est un violon grotesque orné de poignées de porte, de boutons de guêtres, de clous de fauteuils ; l'archet en bois, à dents de scie, est passé dans la ceinture du saltimbanque. Celui-ci travaille les gobelets, et pendant qu'il envoie une muscade à Constantinople, comme disent ces messieurs, il fait apparaître un gros scarabée noir, ce qui jette quelque émotion dans l'assistance, composée de jeunes filles, de bonnes en tournée de provisions, de marmots la poupée dans les bras. Au centre de la composition, une vieille mégère renfrognée, — l'épouse de l'escamoteur, — en souquenille grise qu'elle retrousse par derrière d'un geste ignoble, la tête engloutie dans un mouchoir sale d'où s'échappe la mince silhouette d'une aiguille à tricoter, fait la quête, un tambour de basque à la main. Les jeunes filles y déposent leur obole, tandis qu'un magister se détourne, le nez fouiré dans un vieux bouqum, poussant devant lui, comme un troupeau, une di-
zaine d'enfants qu'il reconduit à Técole. Les enfants boudent et rechignent, mais aucun ne se regimbe. Comme de juste, la vieille adresse au pédagogue une vigoureuse apostrophe. Derrière on remarque un astrologue : il regarde la lune et les étoiles, se servant d'un long rouleau de papier comme d'un télescope, — notez que la scène se passe en plein midi. — Enfin on voit encore de ce côté un barbon entraînant un jeune homme tout en philosophant avec lui.
Les marmots, les jeunes filles sont un peu de l'Atlique et un peu de Paris ; il y a là autant de blouses que de tuniques et aussi des chiffons qui rappellent ce]ux qui plaisaient à Boucher et à Fragonard. Il y a en outre, au milieu de ces synchronismes, des minois charmants, des attitudes,— celle du philosophe entre autres, — d'un beau caractère, des gamins roses et bons à embrasser, des fillettes très-appétissantes et des détails fort curieux. Il y a surtout un imbroglio, une énigme et une obscurité que je ne me pique pas d'éclaircir.
Quand l'artiste veut bien être compréhensible, et il s'en avise de loin en loin, il est vraiment agréable. Ses deux petites toiles, la Tutelle et la Volière, en sont la preuve. Dans la Tutelle, une jeune fille assure d'un tuteur la tige élancée d'une citronnelle ; tout alentour des géraniums, des fuchsias, des cactus montrent leurs pétales éclatants. Dans l'autre tableau, une jeune fille.
plongeant la main dans les graines qu'elle porte à pleine tunique de lin^ donne à manger à des oiseaux. Voilà deux fantaisies très-avenantes, simples, joliment tournées, gentiment dessinées et d*une physionomie gracieusement coquette.
M. Hamon a exposé un quatrième tableau intitulé la Sœur aînée. Une petite maman s'est endormie dans un fauteuil à bascule ; des bambins la balancent. Cette fois l'artisfe a mis beaucoup de couleur a au bout de son pinceau » et de la plus violente, et de la plus intense ; il en a mis pour vingt tableaux, il en a mis pour dix ans, il en a mis pour toute sa vie. Hais voyez donc le beau violet d'évêque, le beau noir d'ébène, le beau jaune d'immortelle, le beau rougecoquelicot ! Quel grincement de notes criardes ! De grâce, monsieur Hamon, une autre fois, mettez un peu moins de couleur « au bout de votre pinceau, » et si vous devez être seulement le peintre des nuages, eh bien ! ne forcez pas votre talent et restez dans les nuages, quitte à nous donner de nouvelles compositions dont nul Sphinx ne découvrira le sens, à moins que vous ne reveniez à l'idylle délicate, pour rencontrer enfin le pendant que Ma sœur n'y est pas attend encore.
M. Gérôme est le chef des nouveaux Hellènes, non- m. oérôme. seulement parce qu'il a fondé la petite colonie, mais aussi par le droit du talent. Il est en effet le plus robuste du cénacle et de beaucoup. Quelle habileté prodigieuse, quelle adresse féconde, quelle abondance variée! Il touche à tous les genres; il excelle dans plusieurs. Tantôt il est grave, tantôt il est familier. Son pinceau peut se montrer sévère comme un chapitre de Tacite, ou bien curieux, intéressant comme un récit de voyage, traçant avec la même lucidité les grands faits de l'histoire ou les costumes et les mœurs des peuples de contrées lointaines. Quelle organisation privilégiée ! Quel sentiment délicat de la distinction et du goût ! A quelles combinaisons imprévues et nouvelles son esprit toujours présent sait se plier!
Mais à côté de ce beau lot, capable d'enrichir dix intelligences, combien de distractions, de faiblesses et d'oublis ! A force de ca^resser la toile, le peintre l'énerve, à force de polir son ouvrage il le décolore, à force de vouloir paraître érudit il devient étrange, et.
une assemblée d'hommes qu'un sujet sensuel et erotique. On dit : « M. Gérôrae n'a pas pris le fait trop au sérieux; il n'y a pa« vu une question d'esthétique transcendante, un symbole du culte de la beauté chez les anciens : peintre, il ne peut se payer de théories et de paroles, il lui faut prendre les choses au pied de la lettre et retracer le fait dans sa naïveté. » On dit encore : « Connaissant bien le public, il craint que l'art seul ne le^ laisse indifférent; l'artiste appelle donc à son secours toutes les ressources de l'homme
d'esprit » Je regrette que de pareilles raisons aient
été données en faveur du peintre ; loin de l'absoudre elles le condamnent. En effet, on ne fera croire à personne que l'artiste ait eu un motif avouable pour ne pas prendre le fait au sérieux, quand tout lui commandait au contraire de s'en tenir aux traditions et d'imiter les maîtres dans leur amour du bon sens et de la haute raison. Or, la scène de Phryné devant ses juges renferme une idée mâle et sévère qu'il fallait franchement accepter et traduire. Personne mieux que le peintre ne sait de quels pieux respects, de quels religieux hommages les Grecs, les Athéniens surtout, entouraient la beauté, et, aberration étrange, au lieu détendre à développer ces graves sentiments qui de-valent doftiiner d'une manière victorieuse la situation, il les dénature à plaisir et les raille. Cherchant
sa dominante dans le mode impudique^ il met la gravelure où Ton s'attendait à rencontrer la majesté; il préfère aux passions nobles, aux caractères élevés, les passions brutales, les caractères de la dépravation; il excite son imagination à jouer dans son ouvrage un rôle déplorable, et poussé par je ne sais quel méchant esprit de scandale, brisant avec les convenances, oubliant la mesure que tout fait une. loi de garder visà-vis du public et de soi-même, il représente une douzaine de vieillards d'une expression basse et ignoble acquittant Faccusée par luxure et non par admiration. Qu'un jeune artiste ignoré delà foule et avide de s'en faire apercevoir s'oublie jusqu'à céder à un penchant mauvais, à la rigueur cela peut se comprendre. Mais qu'un peintre en pleine possession des bénéfices de la renommée et que le public recherche partout et toujours commette la faute, voilà qui n'est pas pardonl* nable. Et ici nous ne faisons pas de fausse pruderie. Le
domaine de l'art n'est pas emprisonné dans une seule et même formule ; au contraire, rien ne lui est absolument fermé, toutes les régions lui sont ouvertes, et si nous préférons l'art dans son mode le plus recueilli, c'est là seulement le résultat d 'une prédilection personnelle. Nous croyons sincèrement (JUe sans déchoir il peut provoquer le sourire et même, prenant des libertés plus grandes, faire chuchoter à l'oreille, mais
aussi nous avons l'énergique conviction qu'il doit respecter les masses qui attendent de lui des leçons^ et qu'il se dégrade lorsqu'il les fait rougir.
Entrant maintenant dans l'examen technique de l'œuvre, nous ne serons pas non plus sans faire de sérieuses observations à M. Gérôme. Son pinceau est charmant; je n'en connais pas de plus précieux et dont le travail soit d'une plus agréable netteté. Le tableau de Phryné démontre cependant que cette habileté doit échouer dans les sujets d'un grand style, et l'engouement du public à cet égard ne nous empêche pas de dire que cette peinture, appliquée à certains cadres, est mesquine et d'un goût puéril. Les personnages sont petits, étroits, faméliques; ils ne peuvent vivre; s'ils ne laissent rien à désirer sous le rapport du fini, si les draperies, les dalles, les accessoires, sont de la plus exacte propreté, on voit trop bien que le peintre, négligeant l'art et surtout la poésie, a tout sacrifié à l'arrangement du détail, à l'adresse de l'outil. La figure de Phryné est peut-être la plus faible du tableau. Nous lui passons quelques incorrections de dessin, ses chairs polies et luisantes comme l'ivoire et les formes rondes et grêles que M. Gérôme lui a données sous prétexte de l'embellir et de l'idéaliser; mais nous ne l'acceptons pas pour l'image de l'hétaïre qui fut choisie par Praxitèle comme le type vivant de Vénus,
et qui devait être orgueilleuse de sa beauté triomphante. Le peintre a fait une fillette confuse, interdite et se cachant le visage dans un mouvement enfantin de pudeur. Ce n'est pas là Phryné. Elle devrait avoir le visage et le corps d'une déesse, c'est-à-dire offrir l'admirable harmonie de la finesse et de la grandeur, de la dignité et de la grâce, quelque chose enfin qui rappelât l'imposante douceur de la Vénus de Milo ou de la Vénus de Médicis.
Je viens de citer la Vénus de Médicis, mais voilà précisément le geste pudique tel que le comprenaient les Grecs. Tous les peuples n'expriment pas de la même façon le même sentiment; chaque âge a sa manière de sentir et de rendre la même impression. Eh bien ! j'ai dit que le mouvement de la Phryné de M. Gérôme est enfantin, il faut ajouter qu'il n'est pas dans la donnée archaïque : c'est le geste plutôt craintif que chaste d'une petite Circassienne mise en vente dans un bazarde Constantinople et nullement celui d'une courtisane d'Athènes. On avouera que le peintre a commis là une singulière inadvertance. 11 est vrai, comme on l'a vu au commencement de ce chapitre, que le néo-grec s'attache bien plus au détail et à la superficie qu'à l'ensemble et au fond, et même si l'on voulait faire à cet égard quelques investigations, on serait tout surpris de reconnaître que la science
dont il fait un si bruyant étalage ne repose souvent que sur une intelligence fausse ou tout au moins incomplète de l'archéologie.
Pour en terminer avec ce tableau, il faut louer l'attitude un peu violente, mais très-heureusement trouvée, de l'avocat Hy péride; il est juste de dire en outre que les expressions des vieillards sont variées avec un rare esprit, une merveilleuse souplesse d'imagination, et que si l'œil aimerait voir les manteaux des aréopagites d'un rouge plus différencié, il est charmé et ravi par l'élégante précision et la délicieuse ingéniosité de l'exécution.
Le tableau qui représente Socrate venant chercher Alcibiade chez Aspasie est moins attrayant et moins fort que le précédent. Le dessin y est plein d'incertitudes, la couleur est veule, et cette fois le fini précieux du pinceau ne saurait faire oublier des inégalités tout à fait choquantes. Et puis, il y a là sur le devant de la scène un grand chien dont l'importance est sûrement exagérée. C'est, il est vrai, le fameux animal dont Alcibiade fera couper la queue pour alimenter les cancans d'Athènes, et cette circonstance a pu autoriser le peintre à le mettre en relief; mais il couvre un cinquième environ de la toile, et c'est trop au moins de moitié. Du reste il est peint à la perfection et sa pose a beaucoup de crânerie.
M. Gérôme désigne, sous ce titre un peu prétentieux : Deux augures n'ont jamais pu se regarder rire, une farce digne seulement de la plume de Paul de Kock, du crayon de Daumier ou du pinceau de Biard. Deux augures, l'un maigre comme Jocrisse, l'autre ventru à l'égal de Falstaff , se sont rencontrés auprès des mangeoires des poules destinées aux sacrifices. Le ventru, la panse en avant, raconte à propos d'une récente prophétie quelque grosse bêtise au maigre, et celui-ci de pouffer de rire.
Si ce panneau annonçait seulement chez le peintre un délassementfacétieux de l'esprit, une joyeuse bouffonnerie enlevée lestement, du bout de- la brosse, rien de mieux, et nous serions des premiers à trouver le caprice fort réjouissant, la plaisanterie très-joliment aiguisée; mais puisque l'artiste paraît s'être soucié de ces deux paillasses en toge tout autant que de Phryné et d'Alcibiade , il faut bien prendre l'œuvre au sérieux. Disons-le donc tout de suite, elle est d'un goût franchement détestable. Les augures et les aruspices pouvaient ne pas avoir une foi robuste dans les effets de leur science , mais ils affectaient certainement de les tenir pour sincères et infaillibles. L'hy-. pocrisie est de tous les temps. Qu'ils laissassent à l'occasion un léger sourire effleurer leur lèvre incrédule, la chose est probable ; cependant ils mettaient pour sûr
la plus grande retenue dans l'expression de ce doute railleur, et se gardaient de se désopiler la rate, même dans la coulisse, comme de vieux libertins en goguelte, échangeant des propos égrillards. Décidément Tarchéologie de M. Gérôme n'est pas heureuse cette année.
L'exécution de cette pasquinade est la plus fine, la plus cherchée et la mieux trouvée du monde. Rien n'y manque : les draperies, les mains, les têtes, les accessoires, tout est travaillé avec une délicatesse admirable. Nous dirons néanmoins que la peinture est trop systématiquement lisse; il faudrait frapper d'accents solides quelques saillies, autrement on serait bien près de voir dans cette œuvre le produit d'un imitateur de van der Werf,. artiste qui n'est pas un maître, et que H. Gérôme ne tient pas sans doute à prendre pour modèle. Cette réserve faite, le tableau est peint d'une façon supérieure et l'on doit regretter profondément que tant de talent ait été dépensé sur une composition d'un caractère aussi ridicule, d'un sentiment aussi trivial, d'un comique aussi platement burlesque.
Le portrait de Rachel est trop au-dessous de M. Gérôme pour que nous en fassions l'examen. Parlons plutôt de Rembrandt faisant mordre une planche à 'eavr-forte, et du Hache-pailhégyptien*
L'artiste personnel, îiidépendguit et bizarre, qui ^'appelle Ren^rapdt, s'est entouré d'un haut pora-
vent (le cuir, s'organisant dans son atelier une cellule éclairée par une grande fenêtre dont un châssis de papier blanc tempère la lumière. Penché sur son établi, il surveille Faction de Tacide sur le cuivre et fait mordre une de ses immortelles eaux-fortes. Auprès de lui sont des fioles et des ustensiles de graveur; à gauche un bahut découpe sa brune silhouette sur la fenêtre à petites vitres serties de plomb; à droite, dans Fombre du fond on distingue un chefd'œuvre, la Leçon d'anatomie.
Le hache-paille égyptien est un lourd chariot attelé de deux buffles et monté sur des roues de métal tranchant. Assis au sommet de l'appareil et l'aiguillon à la main, le conducteur a toute la majesté d'une figure hiératique; un jeune garçon, debout, se tient cramponné derrière la machine, qui grave son sillon dans les gerbes couchées en cercle autour d'une meule de paille déjà coupée. La scène se silhouette de profil, les buffles marchant de droite à gauche. Ces deux toiles sont très-remarquables. La première a été tenue dans une coloraticm sombre et puissante, l'autre dans une tonalité éclatante de soleiL La pose de Rembrandt est d'une mimique irréprochable; les Égyptiens sont d'un carnets superbe. Enfin, d^un dessin ferme, d'un )ûnceau serré, d\in arrangement plein d'intérêt, ces deux ableaux peuvent être comptés au nombre des meil-
— ailleurs de l'auteur des Chefs amantes qui en a souvent produit d'excellents. Un peu plus d'abandon dans le travail, de chaleur dans la touche, de solidité dans le coloris, et le Rembrandt et le Bache-paille seraient des chefs-d'œuvre.
Nous n'avons plus maintenant qu'à solliciter le peintre de reprendre la voie des inspirations saines et fortes. Son rôle, ne peut être de satisfaire les appétits mauvais; qu'il l'abandonne aux enfants perdus de l'art. Dans le genre ethnographique il a signé des morceaux parfaits; dans le genre de l'histoire il a tenté des efforts qu'on n'a pas assez encouragés sans doute, mais qui témoignent d'aptitudes élevées: le Siècle d'Auguste n'est pas un travail ordinaire, et la Mort de César porte l'empreinte du style capitolin qui convietit au sujet. M. Gérôme a le langage persuasif, la forme attrayante, la facilité et l'abondance de l'expression; moins que tout autre pour plaire il a besoin de recourir aux artifices d'une archéologie suspecte, en tous cas pleine de futilités. Par-dessus tout, il doit à l'art, il se doit à lui-niême, d'employer les dons précieux qu'il tient de la nature et que l'étude a si heureusement développés, non plus à porter le trouble dans les sens de la foule, mais seulement à éclairer et à moraliser son esprit.
Des néo-grecs à M. Lambron la distance n'est pas aussi grande qu'on peut le croire. De M. Lambron au^ réalistes on mesure un peu moins d'une enjambée. La panathénée de croque-morts qui s'appelle la Riu^ nion d'amis nous servira donc de transition pour joindre, après avoir quitté l'Attique , les régions où se tiennent MM. Courbet et Millet.
Au lieu des réflexions que nous pourrions faire sur l'école réaliste et que le lecteur s'attend peut-être à rencontrer au début de ce paragraphe, nous transcrirons simplement les lignes suivantes publiées par le Messager à la glorification de V Enterrement à Ornans, tableau célèbre de M. Courbet. Dans les éloges stupéfiants qu'elles répandent sur le peintre, ces lignes résument les défauts de cet art qui prétend interpréter la nature seulement dans sa a réalité poignante et humaine. » Après les avoir citées, nous n'aurons plus rien à dire : l'école réaliste n'aura jamais été jugée plus sévèrement.
Voici ce que le Messager insérait dans son numéro du 25 février 4851 :
a Quant à la laideur prétendue du bourgeois
d'Oraans, elle n'a rien d'exagéré, rien de faux; elle est vraie, elle est simple. C'est la laideur de la province, qu'il importe de distinguer de la laideur de Paris. Tout le monde s'écrie que les bedeaux sont ignobles, parce qu'il y a un peu de vin dans leurs trognes ; voyez donc la belle affaire! C'est la joie, c'est la vie> c'est la santé; le vin aime à donner un brevet de capacité à ceux qui l'aiment, et il colore d'un rouge puissant le nez des buveurs. C'est la décoration des ivrognes. Jamais un nez rouge n'a été un objet de tristesse, au contraire, il inspire la joie; ceux-là qui ont le nez rouge ne baissent pas la tête en signe de honte, mais ils la relèvent plutôt, convaincus qu'ils inspirent de la joie à leurs concitoyens. Ces bedeaux m'amusent singulièrement, donc les bedeaux ne sont pas laids... On comprend le tapage qu'a dû faire Y Enterrement dans le salon carré de l'Exposition. De loin, en entrant, l'Enterrement vous apparaît comme encadré par une porte. Vous êtes surpris comme à la vue de ces naïves images sur bois, taillées par un couteau maladroit, qui se trouvent en tête des assassinats imprimés par Chassaignon, rue Gît-le-Cœur. L'effet est le même parce que l'exécution est aussi simple. L'aspect est saisissant comme un tableau de grand maître. La simplicité des costumes noirs a la grandeur des parle-
ments en robes rouges peints parLargillière. Ce n'est pas de Taustérité , c'est la bourgeoisie moderne en pied, avec ses ridicules, ses laideurs et ses beautés... » Le critique termine par cette splendidfe naïveté : a Je ne donnerai pas de conseils à M. Courbet, je ne me connais pas en peinture. »
DoncM. Lambron est Tauteur de la Réunion d'amis, m. Lambron. Des croque-morts des haute, moyenne et basse classes, c'est-à-dire beaucoup, peu ou point galonnés, se sont donné rendez; vous à proximité du cimetière, dans une auberge hors barrière : la valetaille des pompes funèbres s'apprête à festoyer et tout autour de la nappe blanche vont se ranger bientôt les noires houppelandes des joyeux camarades. En attendant que le lapin sauté ait reçu son dernier coup de feu, ces messieurs s'ébaudissent : ils trinquent ou bien ils jouent au tonneau; ceux-ci s'abordent en se donnant d'affectueuses poignées de main, ceux-là font échange de feu pour allumer leurs pipes; l'un coiffe un bambin de son bicorne à vaste envergure, et l'autre, plus malicieux encore, agace la servante de l'endroit. Où diable la galanterie va-t -elle se nicher? Adroite, dans
le fond, attablé devant une bouteille de petit bleu, il y a un couple d'amoureux : un pioupiou et sa bonne d'enfants.
Après cette première exhibition de croquef-morts qui s'agitent sur le ton plâtreux du ciel et du terrain, comme des mouches sur une jatte de lait, on aurait pu croire que le caprice du peintre se serait déclaré satisfait. Il n'en a pas été ainsi, et prenant une toile assez grande pour représenter de grandeur naturelle Oreste et les Furies, M. Lambron a mis derechef en scène les bottes molles, les genouillères blanches, la casaque noire et le bicorne, qui composent la livrée du cocher de corbillard. Cette fois le tableau a pour étiquette : le Mercredi des cendres. Arlequin et Pierrot sortent d'un bal masqué. Tout à coup se dresse, comme venant de dessous terre, un. croque-mort, l'œil rusé, la bouche narquoise, la lèvre railleuse. Effroi de ce poltron de Pierrot. Arlequin, au contraire, qui n'est pas superstitieux, s'incline profondément devant la sinistre apparition. Au fond, des gamins poussent des huées contre les masques; sur le devant, une petite fille, traînant un moulin acheté à la boutique à deux sous, fait la révérence à Arlequin, et moi je salue le baby comme une ancienne connaissance, l'ayant déjà rencontré dans deux ou trois compositions de M. Hamon.
L'insistance étrange avec laquelle M. Lanibron a mis en scène les cochers mortuaires ne prouve pas beaucoup en faveur de son bon sens. Je ne connais pas^ en effets de réalisme plus butor que celui de la Réunion d'amis et du Mercredi des cendres. On dirait la bravade d'un homme qui prétend fonder sa réputation à tout prix^ sur rébahissement du public^ sur n'importe quel scandale^ et n'en imagine point d'assez grossier; une charge excentrique dont l'auteur, voulant faire croire à un sentiment original et sincère, a exagéré à dessein la trivialité brutale. Jusqu'à présent le réalisme s'était contenté de rechercher l'imitation de la nature, et de ne prendre ses sujets que dans la vie journalière, « substituant aux légendes sacrées d'autres légendes aussi merveilleuses, mais merveilleusement vraies, qui parlent incessamment au peuple de lui-même, placé dans un monde possible. (Nous demandons pardon au lecteur pour le français de la citation réaliste.) » A ce programme, qui ne manque pas après tout d'une certaine poésie âpre et sauvage, M. Lambron a désiré ajouter un mot qui fût d'une signiflcation bizarre et nouvelle, de façon que le public en gardât mémoire. 11 l'a trouvé ce mot, mais extravagant, insensé, satirique sans esprit, d'une malhonnête crudité. Cependant il a été entendu^ le public semble disposé à ne pas l'oublier,
et M. Lambron, qui ne demandait rien de plus, se félicite sans doute comme d'un trait de génie de sa pitoyable plaisanterie.
Je sais bien que les réalistes se défendent de recon naître M. Lambron pour Tun des leurs : sa peinture est trop mince, trop pâle et trop plate pour eux. Cependant il appartient à la bande, sinon par le physique du moins quant au moral. D'un autre côté, les néogrecs le repoussent avec énergie. Toutefois, comme eux il a le contour archaïque, 16 procédé simple, le trait un peu sec, le pinceau compassé et le crayon précis. Or tout cela doit lui donner accès au moins dans le vestibule du cénacle. Le fait est que les tableaux de M. Lambron sont d'un goût déplorable et d'une forme attrayante; ils offrent le monstrueux accouplement de la laideur intellectuelle et de l'extérieur distingué, c'est-à-dire du difforme et du beau, de la vulgarité et de l'élégance, de la simplicité naïve et du cynisme le plus révoltant. A coup sûr on ne les accusera pas d'être mal peints ou mal dessinés, mais on s'en éloignera comme d'objets fâcheux, inspirant la tristesse et la répugnance.
Quittant ces généralités, je dirai que dans la Réunion d'amis et le Mercredi des cendres, les figures ont seu« lement la saillie d'une carte et qu'elles ressemblent, à s'y méprendre, à des découpures de papier noir que
Ton appliquerait sur du papier blanc. On les a comparées aux ombres chinoises de Séraphin; le rapprochement est des plus justes. Au demeurant, malgré d'incontestables qualités manuelles, la Réunion d*amis ferait très-bien se balançant, à titre d'enseigne, dans les environs du Père-Lachaise, au-dessus du cabaret favori des croque-morts, et le Mercredi des cendres serait peut-être à sa place à la corniche d'une boutique de travestissements de carnaval.
Nous nous garderons de faire la moindre pause
° ^ MM. Bonrin,
devant les toiles par trop déplaisantes de MM. Bonvin, J^*y«Y' Danguy, Boulard et Villain, et nous ne nous arrête- vuiain. rons à YEx-volo de M. Legros que le temps de dire que m. Legros. ce tableau n'est pas sans valeur. Il procède de tous points de M. Courbet : on croirait ces femmes agenouillées devant une modeste croix sépulcrrie proches parentes des fameux bedeaux de VEnterrement à Omans. Nous signalerons aussi le Coin d'une table de jeu, par M. L. Dubois, où Ton retrouvé, en même m.l. Dubois. temps que l'influence de M. Courbet, la recherche du Valentin. — Des hommes et des femmes sont réunis à Tune des extrémités d'un tapis vert ; les visages, flétris par la fatigue et la passion corrosive du jeu, sont très-expressifs. — Figures à mi-corps, de grandeur naturelle; couleur lourde et glauque. — Les toiles de MM. Dubois et Legros brillent aussi, l'une autant
que l'autre, par une sorte cVabsenee raisonnée de toute composition. C'est là, du reste, un des caractères ilistinctifs de l'école.
M. Israël». M. Israëls est un nouveau venu dans le camp réaliste, où il pénètre avec quatre ou cinq toiles dignes d'intérêt. Pe/i7- Jean.— Un enfant, soutenu par sa mère, s'essaye à marcher; il se dirige vers son père qui lui tend les bras; fond de village. Le mouvement de l'enfant a du naturel, le geste du père est vrai ; cependant ce tableau, mollement exécuté, n'eût pas à lui seul fixé l'attention sur M. Israëls. — La mère Marguerite. — C'est le portrait d'une vieille femme; la coloration en est riche, l'aspect vivant; il manque néanmoins de simplicité, et il y a sur ce visage ridé beaucoup trop de petites touches et de petits tons. — Vieillesm heureuse. — Un bon vieux bien gaillard, bien propret, armé d'une grande pipe de terre, s'est arrêté 'au milieu d'un petit pont jeté sur un -fossé de jardin; il émiette du pain aux canards. Tableau d'une simplicité touchante. — Une maison tranquille. — Une jeune fille étudie sur un vieux piano, épinette huchée sur quatre quilles, tandis que la sœur aînée reprise des bas bleus; la musicienne est vue de dos et tient le milieu de la toile. L'ameublement est humble, mais rangé et bien en place. L'aspect de ce tableau a de l'originalité, l'effet de la justesse; seu-
lenient la forme demanderait plus de précision.
Le tableau import^int de M. Israëls est celui intitule le Naufragé. Des nuages chargés de pluie et de tempêtes sont amoncelés au ciel, la mer est agitée, les flots roulent à leur gré un navire désemparé, et les premières lueurs du matin colorent d'une clarté incer-. taine et sinistre la dernière phase du drame de la nuit. Des hommes montent du rivage. Ayant trouvé échoué sur le sable le corps d'un pêcheur, ils le transportent sur leurs épaules, accompagnés des marins, qui, plus heureux, ont échappé au naufrage ; une femme escortée de deux enfants précède, la tête penchée, le triste cortège. Je ne sais pas ce que vaut l'exécution de ce tableau placé un peu haut et non verni encore; mais s'il n'est pas aisé de se rendre compte du jeu de la brosse, de la qualité de la pâte, il est certain que l'eflet est désolé, et qu'il serre le cœur. A la bonne heure, voilà un réalisme poignant, sans affectation de fausse simplicité, sans forfanterie d'amertume et sans raillerie; saisissant par l'énergique vérité de l'expression et non par la laideur des types, émouvant par la naïveté, non par la maussaderie.
Pour M. Millet, au contraire, il n'y a pas d'art sans m. Miiiet tristesse, de peinture sans misère, de couleur sans loques, de tableaux sans les guenilles de la pauvreté. V A ttenle est unmodèle àe genre, a La mère de Tobie,
dit le livret, sortait avec empressement tous les jours de sa maison^ regardant de tous côtés et allant dans tous les chemins par lesquels elle espérait qu'il pourrait revenir, pour tâcher de le découvrir de loin à son retour. » Le peintre a représenté une vieille femme en jupe et en casaquin sordides — comme la jupe et le casaquin d'une mendiante de village ; s'abritant les yeux avec la main contre les rayons de soleil, elle semble regarder au loin. C'est la mère de Tobie. Un aveugle, en gros souliers boueux à cordons de cuir, en culotte et en veste de toile, sort du logis mettant à tâtons le pied dans la fange de la route. C'est le père de Tobie. Une certaine critique s'est beaucoup extasiée devant cette incroyable bouffonnerie. Passons.
M.MilletapeintuneJondetisecIemouton5 de grandeur naturelle. L'animal, étendu sur un tonneau, la tête pendante, est aux trois quarts débarrassé de sa laine ; la femme poursuit avec impassibilité sa besogne, et à côté on aperçoit un homme en blouse bleue. Ce tableau renferme quelques parties excellentes, d'une facture magistrale. Le mouton, par exemple, est d'une magnifique couleur, et la femme, malgré sa peau tannée comme du vieux cuir, a un peu de l'allure des femmes d'André del Sarte. Quoi qu'il en soit, l'œuvre est rebutante.
La Femme faisant manger son enfant est de la fa-
mille de la Tondeuse de moutons. C'est le même maniérisme en laid, la même théorie ennuyeuse^ le même mépris du bon sens , et aussi la même prar tique triste, mais forte ; silencieuse, mais puissante ; peu récréative à l'œil, mais avec un fond réel de savoir et d'habileté.
Dans sa revue du Salon de 1861, M. Th. Gautier a publié une appréciation du talent de H. Millet qui répond si bien à notre pensée personnelle, que nous la citons en entier : a A force d'exagérer sa manière, dit le critique du Moniteur, M. Millet, homme de talent du reste, et que nous avons plus, d'une fois loué cdmme il le méritait, arrive vraiment aux limites de l'impossible. Quelques adeptes fanatiques admirent quand même ces fantaisies monstrueuses aussi éloignées de la vérité que les crèmes fouettées roses et blanches de Boucher, de Fragonard et de Vanloo. Sous prétexte de style, M. Millet donne à ses personnages la stupidité morne et farouche des idoles hindoues. Leurs gestes somnolents s'immobilisent, leurs yeux n'ont plus de regards, et sur leur corps de bois colorié pèsent des étoffes épaisses comme du cuir. Sans doute il y a une certaine grandeur dans ces silhouettes dégagées de tout détail et remplies par des tons monochromes; mais elle est trop chèrement achetée. »
— 2-24 — On ne peut ni mieux penser, ni mieux dire.
M. Courbet. Tandis que le réalisme de M. Millet devient de jour en jour plus sauvage et plus sombre, celui de M. Courbet s'amende et s'humanise. « Le maître d'Ornans » prétend encore sans doute que le laid et l'ignoble doivent être représentés de préférence au noble et au distingué; mais cette fois du moins, il n'a pas banni de gaieté de cœur les convenances de l'art et les règles élémentaires du bon sens.
Le Piqueur nous reporte bien, il est vrai, aux plus mauvais jours du peintre : cet homme et ce cheval sont burlesquement mauvais,— le paysage cependant est remarquable quoique trop noir; — d'autre part, la Roche Oragnon n'étale, par système, qu'une végétation d'épinards,— l'eau toutefois est fort belle;-— mais le Renard dans la neige, le Cerf à Veau, et surtout le Combat de ccr/s montrent des qualités d'exécution, une ampleur de brosse, une solidité de coloris éminemment reeommandables.
Je m'occuperai seulement du Combat de cerfs, le meilleur des tableaux exposés par M. Courbet. Nous sommes en pleine forêt. Deux cerfs dix-cors se sont pris de querelle; ils s'attaquent avec acharnement, se heurtent, se poussent, se frappent de la tête et du bois. Un premier combattant, décousu au flanc, s'éloigne vaincu et bramant de détresse et de douleur.
Dans une clairière du fond on voit la bicbe^ cause de ce grave émoi, se diriger à toute vitesse vers un fourré épais.
Les proportions de ce tableau sont exceptionnellement vastes, les animaux étant représentés de grandeur naturelle et le paysage ayant une importance considérable. Malgré les difficultés que pouvait offrir l'exécution de cette tâche, M. Courbet l'a accomplie à son bonneur. Chaque détail est étudié avec une netteté singulière et aussi dans une pâte abondante et nourrie. Le terrain est solide; le feuille, les herbes, les ronces sont parfaitement touchés ; à droite frémit une eau claire et fraîche. Autour des arbres et des branches l'air circule librement ; on dirait que les feuilles tremblent et bruissent. Le ton des feuillages, la contexture des écorces lisses ou raboteuses, l'accentuation des silhouettes sont variés avec une science véritable. Les fonds ont une profondeur presque solennelle; les premiers plans sont mâles et puissants; même dans les endroits où l'on ne croit voir qu'un travail de fougue, se manifeste le calcul d'un artiste maître de son pinceau et de sa palette, et tous ces mérites viennent se condenser heureusement dans la vigoureuse unité et la puissante harmonie de la couleur. On ne peut guère reprocher à ce paysage que quelques lourdeurs, c'est-à-dire l'exagération partielle de la
solidité du coloris. Des animaux^ les combattants sont bien, mais le valncii offre plus d'une inégalité de dessin.
M. Courbet vient de toucher une corde excellente. Voudra-t-il s'y tenir, ou bien préférera-t-il retourner à son système de réalisme brut, prenant la nature sur le fait, sous ses aspects les plus vils? Restera-t-il dans la gamme simple et élevée qui vient de lui réussir, sans opposition d'aucune sorte, ou bien mettra-t-il encore en spectacle des Demoiselles delà Seine, des Baigneuses et des Enterremenls qui provoqueraient autant le rire que le dégoût ? C*est là le secret bien gardé du peintre que les expositions prochaines sauront cependant révéler au public.
La peinture de genre gouverne les artistes et domine le publie. C'est là un signe de la décadence de rart.
Je ne veux pas dire que dans cet ordre d'idées il ne se fasse pas de tableaux excellents, d'une haute signification, d'un puissant enseignement; seulement j'affirme que le goût général a été faussé par cette reproduction incessante d'anecdotes historiques, de scènes familières ou romanesques, d'accidents frivoles ou ridicules de la vie de chaque jour.
D'une exécution relativement facile, ces tableaux semblent, au premier abord, ne demander que des efforts de pratique et d'habileté manuelle; aussi la foule se contente, à leur égard, d'une imitation littérale de la nature, ou plutôt d'une représentation exacte de la forme et de la couleur des vêtements, des meubles, des accessoires, et pourvu que le grain des étoffes, le plumage des oiseaux et le poil des chiens soient peints à tromper l'œil, elle fait aux artistes grâce du reste, c'est-à-dire de la pensée et des grands principes. Or, il n'est pas étonnant que trouvant une route commode sur laquelle on rencontre rapidement le succès et la réputation, les peintres s'y engagent sans souci des intérêts de l'art, résolus à contenter, avant toutes choses, les marchands de tableaux qui voudront bien leur imposer les caprices de leur clientèle de salons plus fastueux qu'intelligents, ou de boudoirs équivoques.
Une fois tombée dans cette ornière, la peinture de genre n'est plus l'expression sincère de la nature vivante, des mœurs populaires, des habitudes honnêtes ou élégantes de Thomme dans son existence morale et intellectuelle; c'est une branche commerciale, soumise à l'influence de l'industrialisme et aux fluctuations de la mode, et faisant toujours céder les aspirations originales devant les préférences même
stupides delà foule. Les brocanteurs en sont naturellement les courtiers. Intermédiaires du public auprès des artistes, ils activent la production, excitent la Terve et l'émulation de leurs peintres favoris, non dans un sens qui satisfasse les connaisseurs et témoigne d'une fécondité qui soit l'union de l'imagination, du talent et de la volonté, mais de façon à répondre au plus vite aux fantaisies impératives des clients. Ils font la hausse et la baisse sur les œuvres et sur les peintres ; ils les cotent, ils les toisent, et provoquent ces déplorables imitations qui inondent le marché de petits Diaz, de petits Decamps, de petits Meissoniers contrefaits et de pacotille, aussitôt que le Diaz, le Decamps ou le Meissonier sont demandés sur la place. Du moment que l'art, laissant entamer l'intégrité de ses hautes prérogatives, ne forme pas le public, et qu'au lieu de diriger le goût général il subit celui de la foule, on comprend à quel degré d'abaissement peut le faire tomber une aussi lâche complaisance. Pour sa faveur d'aujourd'hui, il a peut-être raison. Mais en intervertissant les notions, en abandonnant à la dérive ses droits et ses devoirs, en produisant par calcul des spéculations mercantiles, en travaillant avec la tête bien plus qu'avec l'âme , poussé par le désir de plaire à la masse plus que par cet entraînement qui vous fait jeter sur la toile une pensée idéale
232 — et rêvée, quel but atteindra-t-il, quels sentiments inspirera-t-il à la jeunesse dont l'esprit ne demande qu'à s'ouvrir à l'initiation des principes forts et vivifiants?
. A ces graves questions, il serait facile de répondre qu'il suit une marche fatale dont le but est une ruine complète, si nous n'avions confiance dans ces imaginations fières de leur dignité et de leur indépendance, qui imposent même aux dédains superbes des brocanteurs, même au jugement vicié, inconstant et léger du public, et dont les œuvres sont, pour le présent, une consolation, pour l'avenir l'espoir légitime de la régénération de l'art.
On a si bien répété sur tous les tons que, pour l'esprit et l'agrément du pinceau, et même pour le charme de la couleur, nos peintres de genre accomplissent des prodiges, que nous avons fini par leur décerner un brevet de supériorité sur tous les artistes passés et présents.
Nos peintres frivoles du xvui* siècle ont, en effet, possédé à un haut degré la légèreté de la main et la fluidité de la couleur. Les tableaux d intérieur et fa-
~ 233 — miliers qui furent faits soiis TEmpire se distinguent encore par une touche facile et une tonalité transparente qui n'est pas désagréable, et les artistes de la Restauration s'efforcèrent de continuer les traditions de leurs prédécesseurs, ce qui leur réussit quelquefois, témoin l'excellent tableau de M. Heim : Charles X distribuant des récompenses aux artistes à la fin de l'Exposition de 1824.
Cependant, en faisant prévaloir des idées nouvelles, les novateurs de la fin de la Restauration modifièrent profondément la pratique de l'art. Par exemple, ils recherchèrent avidement les tons entiers, la vigueur des ombres, l'intensité des lumières, c'est-à-dire la puissance de la coloration, et, avec la franchise audacieuse de la brosse, une pâte grasse, énergique, épaisse. Une fois la route ouverte, ce fut à qui se précipiterait à la suite des premiers venus. La nouvelle technie réunit d'ardents prosélytes. Quelques-uns y firent fortune. Decamps surtout, parmi les peintres pittoresques, l'employa avec une habileté, une clairvoyance et un tact qui contribuèrent à le placer au rang des meilleurs artistes de ce temps. Mais on ne peut nier, en même temps, qu'elle n'ait pesé d'un poids fâcheux sur les artistes de genre dont elle a alourdi le pinceau et assombri la palette, et, en les engageant à approfondir d'une certaine manière leur '
exécution, qu'elle n'ait compromis la clarté, le goût et l'esprit, qui jusqu'alors avaient semblé inhérents à la peinture française.
Le réalisme est venu plus tard embarrasser de ses grossiers arguments la marche des idées. Il n'a pas triomphé sans doute dans l'espèce de lutte qu'il a engagée; mais s'il a été impuissant à révolutionner l'art, il a déposé dans les esprits une teinte de misanthropie capable d'altérer encore les qualités distinctives des peintres de notre pays. En effet, la grâce, la souplesse, l'enjouement, la facilité ont fait place à des formules d'un tout autre ordre, et tandis que dans nos tableaux de genre la pensée est restée à peu près légère, l'aspect général est devenu morose, la touche engourdie, tantôt d'une préciosité pédante et glaciale, tantôt d'une vigueur lourde et fausse, tantôt d'un esprit de carrefour et de taverne. J'ajouterai que la tonalité, de suave et de limpide qu'elle était, s'est faite glauque, triste et maussade.
Ce qui précède n'a pas été dit dans un sens absolu, et nous comptons plus d'une exception heureuse que nous aurons soin de faire bientôt ressortir. J'ai voulu seulement établir que cette prééminence que nous nous attribuons sur les autres écoles, si elle existait, prouverait bien moins notre force que la faiblesse de nos concurrents. D'ailleurs, avouons-le, dût
notre amour-propre en soirtfrir un peu, elle n'existe pas. Chez les Anglais^ si flegmatiques, si roides dans leurs allures et dont on a Tair de mépriser ici les peintres, nous avons nos maîtres, au moins sous le rapport de la vivacité, de l'humour, de la vraie gaieté, du naturel, de l'esprit et surtout de l'expression; les Belges ne sont pas non plus nos inférieui*s, et, parmi les graves Allemands, on compte deux ou trois artistes qui savent donner à leurs petits tableaux le charme d'élégance, de vie et d'entrain, le goût et la distinction qui font presque complètement défaut aux descendants dégénérés de Lancret et de Watteau.
Nous ferons un choix parmi les tableaux de genre exposés cette année aux Champs-Elysées. D'abord l'examen et la description de tous les cadres de cette catégorie nous mèneraient trop loin ; ensuite le plus grand nombre étant de peu de valeur, ce sera bien placer son indulgence que de ne pas souffler mot, par exemple, des toiles de M. Compte-Calix, qui mm.
' ^ ^ Compte-Calix
sont très-communes, de celles de M. Hamman, qui etifamman.
sont nulles. La belle avance,, quand nous aurons
dit que M. Alex. Couder, auquel on a connu dans le M.A.Couder.
temps un certain talent^ peint assez mal aujourd'hui les légumes et les fruits et plus mal encore les figures ; MM. Loubon quc Ics tablcaux de M. Loubon sont franchement dé-
et Billotte.
testables, et ceux de M. Billotte profondément ennuyeux; que le Dante victorieux rentrant à Florence MM. Popeiin aprés la bataille de Campaldino, par M. Popelin, est froid, lisse et mal arrangé , et que M. Montessuy fait de la peinture dure et noire, lors même qu'il emprunte à M. van Muyden des figures entières, par exemple la petite fille à genoux dans le tableau intitulé : la Fa-mille en prièrel Qu'avons-nous besoin de pubUer ([ue M. M. C. Nanteuil, un lithographe émérite, s'est étrange-