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scène mouvementée, chaude et d'un grand effet, par

M. Lobbedez. M. vou Thorcu, et quatic ou cinq cadres de M. Lob-

bedez, où il y a du talent, du sentiment et la recherche

de la poésie de M. Breton. — VEnterrement dans les

Flandres est d'une vérité sincère. La scène se passe

en plein champ, à la tombée du jour. Un cultivateur,

appuyé sur ses chevaux de labour, regarde le funèbre

cortège qui serpente au deuxième plan.

M-« Doux. Rappelons aussi deux ou trois petites toiles naïves de

M°»* Doux ; les basses-cours aux tons flamboyants de

MM. M. Couturier: un sujet intime de M. Leroux, la Lettre

Couturier et

Lerou». ^^ l'armée, tableau émouvant comme un drame de Berquin et d'une peinture aussi barbouillée ; les ta- M. Valérie, blcaux de M. Valério qui ne sont pas à laisser en oubli, d'une pratique mince et aigre toutefois, d'une

couleur rappelant la palette agréablement fausse de M. Vetter; et le Barbier-chirurgien duwi* siêcky par M. Ulysse, rempli de tons qui se chamaillent sans es- m. uiysse. poir de s'accorder jamais.— Les trousses de Fbomme qui se fait tirer une palette de sang sont jaune-serin, avec crevés bleu-lapis; le costume d'un gentilhomme qui est tout proche est vert de-gris agrémenté de bleuperruquier, et tout cela n'est-il pas le comble de Tinharmonie la plus glapissante? — J'en veux moins aux Lansquenets du même H. Ulysse.

Mentionnons rapidement la Galerie d'Apollon elle Castigûone. Grand salon carré , de M. Castiglione, intérieurs réjouissants par une foule de détails assez bien touchés ; VEnfant volé, par M. Schlesinger, tableau qui aura Sthiesiiger. beaucoup de succès parmi les bourgeois, et même un peu chez les peintres ; les Gitanos du Monte-Sagrado et les Bohémiens en voyage, de M. Zo.— Paysage lourd, m. zo. rochers et terrains au gratin, figures de pain bis; cependant, du mouvement et du caractère. xM. Zo a également exposé un Portrait dami d'un caractère parfaitement ridicule.

Enfin, notons Attila faisant massacrer des prison - m. Tabar. niers, effet renouvelé, par M. Tabar, de Salvator Rosa, de Guignet et de Decamps ; une Muraille turque à Alger, imitée, par M. Delamain, de M. Fromentin: mm.

* ' ' '^ ' Delamain et

Y Exécution d'une juive au Maroc et Mariée juive oehodencq.

— 2C2 — à Tanger, tableaux de M. Dehodencq, confus et embrouillés, mais chaleureux et mouvementés dans le

M. Debon. goût de M. Delacroix; Henri VllI recevant du Parlement le titre de chef suprême de la religion anglicane, où M. Debon a dépensé un talent, qui n'est pas sans grandeur, à faire revivre la dernière manière de Gros, la moins bonne assurément qu'ait employée Fauteur des Pestiférés de Jaffa; et le projet de frise

M.Coubertin. — Cortége ponrt/îca/, — avec lequel M. Coubertin a cru peut-être donner un pendant aux peintures de SaintrGermain-de^Prés, de M. Flandrin, ce qui serait d'une ambition démesurée chez un artiste dont la peinture est si maigrelette. Toutefois, le cortége est remarquable par l'air de majesté qu'ont toujours ces processions de figures aussitôt qu'elles dessinent une silhouette un peu vigoureuse sur un fond uni et monochrome. M. Coubertin a mis, en outre, au Salon un Yendredi'Saint à Palerme.

M. Heiibuth. M. Heilbuth a fait un tableau intéressant sur ce thème : Le chevalier Ulric de Hutten, couronné à Augsbourg, sous Vempereur Maximilien, en 1519. Ce Hutten était poëte, orateur, théologien et par-dessus tout grand aventurier. Animé d'une haine violente

contre la cour de Rome, il s'unit à Luther dans ses projets de réfomne. M. Heilbuth a placé Hutten de profil, au centre de la composition, et ployant le genou devant une jeune fille qui décore son front du laurier d'or. A côté de la jeune fille parait un personnage imposant : c'est l'empereur. A droite, on remarque un groupe de musiciens ; au fond, la foule des assistants et des seigneurs, auxquels se sont mêlés, je crois, des bourgeois et même quelques manants, — et, entre les piliers des arcades, les pignons déchiquetés de la ville. Dans le coin, à droite, tout à fait au premier plan, se carre un hallebardier au torse large et cambré, aux jambes nerveuses et arquées. Ce tableau n'est qu'une évocation àes types bizarres, des costumes tailladés et lambrequinés de la Germanie au commencement du xvi" siècle; aussi Holbein et Albert Durer aidant, M. Heilbuth s'est-il assez bien tiré d'affaire. Le poète, toutefois, et la jeune fille pèchent sous le rapport du caractère et le hallebardier de droite a une importance outrecuidante.

Les autres tableaux de M. Heilbuth, au Salon, sont : VAuto-da-fé.—Vne jeune femme jette au feu, une à une, des lettres d'amour, — dépit, abandon, jalousie^ infidélité peut-être — Peinture médiocre. —Le Montde-Piété. — LaUthographiede ce sujet aura un grand débit ; la toile n'est pas, du reste , sans valeur. —

Souvenir d'Italie. — Un "vieux moine sur une route poudreuse, un parapluie fermé à la main ; esquisse spirituelle.

M. Comte. Un décor d'opéra ayant été fourni à M. Comte, l'artiste a disposé les acteurs de la pièce et les comparses d'une coulisse à l'autre, sur les praticables, le long des portants, des fermes^et de Ih toile de fond. Ceci repréprésente Jeanne d'Arc au sacre de Charles VII, le 47 juillet 1429. Nous sommes dans le chœur de la basilique de Reims, ayant en face la perspective du transsept, que termine une énorme rosace, bariolée comme un kaléidéoscope. Les tentures, le velours, le brocart, les crépines, les torsades, les tapis foisonnent de tous côtés. Le matériel du théâtre remis à neuf pour la fête est là au grand complet. On voit, à gauche, Taulel, le prélat officiant, lé roi, les sires de La Trémouille et de Beaumanoir, le duc d'Alençon, le comte de Clermont, Tabbé de Cluny, des seigneurs et un clergé en chapes resplendissantes de broderies relevéesen bosse. Le roi descend les degrés de l'autel, et Jeanne d'Arc, appuyée sur sa glorieuse oriflamme, s'agenouille devant celui qui lui doit sa couronne. A droite, s'élève le trône, flanqué de deux armures, chacune contenant, dit-on, un homme haut gradé dans le corps des archers. Au fond, dans les stalles du chœur, sont assis des cardinaux, des évêques, des abbés mitres et cros-

ses; et au-dessus parait une tribune où fourmillent des dames de pique, des rois de trèfle et des valets de cœur, — je veux dire des princesses, des gentilshommes et des pages.

Il y a beaucoup trop d'archéologie et de clinquant dans tout cela ; la composition succombe sous le poids de tant de bibelots de bric-à-brac; sollicité par ces ors, ces pierreries, ces cuirasses et ces broderies qui scintillent de tous côtés, l'œil ne sait sur quel point s'arrêter pour trouver un peu de repos. M. Comte a bien pu dépenser des instants précieux à retrouver la coupe de cottes, de chaperons, de mahoîtres, de heninsy mais nul ne lui en saura gré, parce qu'il les eût mieux employés à poursuivre son travail dans la manière des cardinaux, des évêques et des abbés du chœur. D'un grand caractère, posés avec noblesse, drapés de beaux plis dans leurs robes écarlates ou dans leurs chapes dorées, ces personnages sont fort bien, et il est infiniment regrettable que l'artiste, négligeant partout ailleurs la recherche de la nature, la variété des tons et des types, et aussi Tensemble et l'effet général, ait sacrifié son œuvre au souci mesquin de ressusciter un dais, un fauteuil, une boucle de ceinturon, que sais-je? un pommeau d'épée dont nous n'avions que faire.

M. Comte a donné, dans plusieurs tableaux pré-

cédemment exposés, des preuves d'un talent sérieux et plein de consistance; la file des cardinaux et des prélats qui occupe le second plan de celui-ci, montre encore un grand goût artistique; espérons qu'il mettra résolument sous clef l'archéologie de savantasse dans laquelle il se noie aujourd'hui, et qu'il nous reviendra avec des œuvres solides par la pensée autant que par l'exécution, comme il est capable d'en faire, comme son maître, M. Robert Fleury, en a beaucoup produit.

M. L. Baiiiy. Abélard au concile de Sens, par M. Léon Bailly, offre une archéologie tournant à l'imagerie pure. Ce cadre ne saurait donc être de notre ressort. Il faut le renvoyer à Épinal.

M. j. Tissot. M. J. Tissot. — Encore un artiste de talent qui se barbouille mal à propos d'archéologie, avec cette circonstance éminemment aggravante, qu'il marche tout simplement dans les souliers de M. Ley s, qui, déjà, n'étaient pas neufs. Il est vrai que M. Tissot ainsi chaussé va d'un bon pas et que sa réputation est faite. Le drame de Goethe l'a inspiré cette année jusqu'à concurrence de trois compositions : Rencontre de Faust et de Marguerite, Faust et Marguerite au jar-* din, Marguerite à l'office. Éloignant désormais tout reproche de pastiche, il faut reconnaître que ces tableaux sont très- intéressants, remplis de singularités

bizarres, de choses étranges, curieuses comme des joujoux de Nuremberg, de citadins solennels, de graves bourgeoises sorties de leurs arrière-boutiques, de bijoux épais, de missels énormes, de toits en escaliers, de fenêtres à mailles de plomb, de gargouilles grimaçantes, de bons vêtements faits de forte laine, et de types comme on en rencontre seulement dans les planches en bois d'Albert Durer, — ou dans les peintures de M. Leys. Le meilleur des trois tableaux est celui de Marguerite à V office. L'expression en est vigoureusement écrite; la jeune fille a beaucoup d'affaissement dans la pose, et sur son visage se lisent sans peine les tourments de son cœur. Les deux autres toiles offrent des fautes de dessin tout à fait impardonnables. De ce côté, la tête de Marguerite n'est pas en ensemble et porte mal sur les épaules; de cet autre, Faust laisse pendre un bras d'un quart trop long, ou bien est assis, mettant en avant des jambes abominables, qui commencent on ne sait où.

Pendant Voffice offre le même caractère de coloration, de types et d'ajustements que les tableaux précédents.

Le petit panneau : Voie des fleurs, voie des pleurs, est une panathénée macabre d'une physionomie burlesque et fantastique, comme en ont fait quelquefois les artistes du moyen âge. Escortée de deux cornemu-

$etix, la Mort ouvre la marche ; pour tromper les ennuis de la route, elle fait grincer une vielle sous ses doigts, et la foule des amoureux, des débauchés, des soudards, des cacochymes et des ivrognes la suit, s'embrassant, chantant, blasphémant, béquillant et titubant. Cette procession funèbre, fermée également par la Mort vêtue d'un cercueil,— ti/^ima ratio y — se détache en vigueur sur un fond très-clair.

On ne peut pas le nier, les tableaux de M. Tissot ont de la vogue, et la foule recherche activement ses toiles qui exhument, jusque dans leurs détails les plus anodins, les costumes et les ustensiles d*il y a quelques siècles. Je crois cependant que ce succès est un succès de curiosité, et que le public est séduit par la saveur de moyen âge et le goût d'antiquité qui distinguent ces peintures, bien plus que par le talent, très-réel d'ailleurs, que Tartiste a déployé.

vu

M. cière. Ce peuple d'Italie est une mine inépuisable de beaux types, de nobles allures, de flères attitudes, et l'artiste n a qu'à copier exactement ce qu'il voit dans les champs, les bourgs et les villes, pour rencontrer l'expression du style. Nous avons parlé tout à l'heure

de M. Reynaud trouvant d'excellentes inspirations au milieu des Abruzzes. Cette fois, c'est M. Clèrequi met la main, dans la campagne de Rome, sur une famille de moissonneurs dont il fait un tableau du plus haut goût. Le labeur est interrompu pour un instant de repos. Pendant que le père de famille se penche sur un enfant couché demi-nu sur la terre brûlante, et le fait boire, la mère berce à droite un bambino qu'une sœur aînée, assise sur le devant, regarde avec une tendresse enfantine. De ce côté, mais au second plan, s'avance l'aïeule, droite, imposante, et portant une grande jatte sur la tête. Cette figure surtout est superbe. On aperçoit au fond une tente et la campagne. Dans un autre cadre, les femmes de Saracinesco se groupent et s'étagent sur le versant d'un coteau, autour d'une fontaine; elles vont ou reviennent, remplissent leurs cruches ou babillent entre elles. Ces deux tableaux sont d'un ton pâle et blafard ; il serait donc important que M. Clère réchauifât sa palette et montât la gamme de son coloris ; tnais ce que le peintre possède à un degré supérieur, c'est le sentiment de l'élégance, de la noblesse et de la distinction.

M. Bourcart a peint une fenaison dans les environs m. Bourcart. de Naples. 11 n'a pas donné à ses personnages la majesté que nous venons de signaler dans les moissonneurs de M. Clère ; mais la composition a du mouve-

ment et quelques figures ne sont pas dépourvues de

style. C'est déjà quelque chose.

M. de Pigno- Moins Simple et moins naïf, M. de PigneroUe a corolle.

loré ses vendangeuses de Naples d'un certain jus de

groseille qui les dépare sensiblement.

o.Achenbach. M. Oswald Âchenbach ne voit pas la population italienne sous son aspect imposant. N'y cherchant pas l'occasion de tracer des lignes graves et rigides, des galbes sévères, il s'en accommode seulement au point de vue piquant du pittoresque, mais alors avec un esprit charmant, un art parfait et une entente remarquable de l'unité. Son tableau : Fête religieuse et convoi funèbre à Palestrina, n'est donc pas, à bien prendre, une œuvre de style. Le peintre a représenté une place publique. Au centre, une fontaine; à gauche, une égUse avec perron et degrés extérieurs, et le prolongement d'une rue tortueuse ; des fabriques à droite; au fond, une construction de belle apparence dont la porte est tendue de noir; quelques flambeaux brillent sous le porche. De cette demeure vient de sortir le convoi. Le corps, celui d'une jeune femme, le visage découvert, est porté sur un brancard par des pénitents blancs et masqués ; quelques pénitents marchent devant le corps, un cierge allumé à la main ; le cortège traverse une foule indifférente de marchands de légumes et de désœuvrés. Un individu allume des

lampes deyant le portail de l'église. Effet de soir. La composition est tout entière dans l'ombre, le soleil ne dorant que la crête de quelques constructions de briques à gauche.

Ce cadre, acquis dès le début de l'Exposition par la commission de la loterie, est l'un des mieux réussis que puisse offrir l'Exposition. L'aspect est doux sans fadeur, vif sans être heurté, spirituel sans petitesse, vrai sans emphase, franc sans lourdeur, et les tons se joignent, se croisent, se superposent sans briser nulle part la suave et tendre coloration de l'œuvre. Les figures ont tout l'intérêt désirable. La dégradation aérienne des plans est supérieurement comprise; l'intensité de la lumière des cierges et des lampes est rendue avec un rare bonheur ; dans une atmosphère chaude et parfumée, l'air circule librement, et tout est peint avec ime loyale originalité, d'un pinceau délicat et léger, dans une pâte ferme et transparente tour à tour. Cependant,— mais c'est ici comme la monnaie d'or un peu rognée sur laquelle gémit l'avare entassant pièces sur pièces bien trébuchantes, — on découvre sur cette toile parfois de la précipitation, quelques parties un peu molles, des tons roussàtres et vitreux, et, en outre, des figures empaquetées plutôt qu'ajustées. Si cet ordre d'inégalités, s'accusant, sur d'autres toiles, en traits plus sensibles, devait dé-

générer en défauts permanents^ cela serait très-fâcheux sans aucun doute; mais acceptons le Convoi à Palestrina tel qu'il est, sans préoccupation de l'avenir, et recommandons-le aux réflexions de beaucoup de nos artistes auxquels manquent trop souvent, quoi qu'on en dise, les qualités familières à H. Achenbach : le goût, l'esprit et une habileté de bon aloi. — M. Achenbach est de l'école de Dusseldorf .

Dans les Pèlerins des Abruzzes surpris par Vorage, du même artiste, il y a beaucoup d'agitation et de mouvement. Une rafale de vent fait tourbillonner la poussière, couche les herbes, ébranle les arbres, soulève les manteaux, agite les jupes, et le curé qui ouvre la marche, à cheval sur une rosse étique qu'il mène au licol, a toutes les peines du monde à empêcher son chapeau d'être enlevé par la bourrasque. Ce tableau est joU sans être aussi remarquable que le précédent.

M. Minier. M. Mùllcr s'étant un jour imaginé qu'il suffisait, pour être grand peintre, de faire de grands tableaux^ se prit à couvrir d'énormes surfaces de compositions où il déploya toute la variété compatible avec ses idées.

toute la couleur, tout le dessin, tout Tintérêt que pouvaient lui permettre son talent et son esprit d'inyention. Il est bien sans doute de se demander ce qu'on veut, mais il n'est pas mal non plus de s'interroger sur ce qu'on peut. Aussi, faute de s'être consulté à temps et d'avoir mesuré son tempérament, quoique faisant de vastes cadres, M. Mûller resta un tout petit peintre, et connut à ses dépens qu'il lui est formellement interdit de concevoir et d'exécuter des pages grandes non-seulement par la dimension, mais surtout par le caractère et l'ordonnance.

L'auteur de V Appel des condamnés l'a pris cette année sur un ton fort modeste ; aussi le tableau qu'il intitule Madame Mère est-il une œuvre qu'on peut louer sinon sans réserve, du moins sans danger d'abuser l'artiste sur la nature et retendue de ses forces. Madame Mère est assise sur un canapé, dans une salle du palais de Rome, où elle se retira à la suite des désastres de 18U. Près d'elle est placé le portrait de Napoléon, en pied, et portant le costume impérial. Elle était occupée à filer, quand, suspendant son travail, elle s'est détournée pour contempler son glorieux fils représenté si puissant sur cette toile. Au fond, à droite, deux dames âgées se tiennent dans l'embrasure d'une croisée ; l'une, assise, tricote ; l'autre interrompt sa lecture, se lève et jette un regard sur la mère du

héros vaincu. Au milieu. Ton voit la Pietà, groupe sublime de Michel-Ange. Les personnages sont en robe de deuil. L'artiste a très-bien rendu la douleur muette et résignée de Madame Mère ; l'expression de son visage, sa pose, tout indique la tristesse profonde de son âme. Les deux vieilles dames sont fort bien, elles aussi, et le mouvement de celle qui se lève est d'une parfaite justesse ; enfin, Tintérieur est calme, recueiUi, silencieux, offrant le mélange heureux d'une distinction austère et d'une noble simplicité.

Comme exécution, il y aurait lieu sans doute de faire remarquer que la peinture est souvent lourde et pâteuse, qu'elle manque de finesse et de suavité, et, de plus, que les mains et la tête du personnage principal sont d'un travail vulgaire. Mais ne demandons pas à M. Mûller ce qui serait pour lui l'impossible, et bornons-nous à engager l'artiste à rester dans ce mode secondaire. Il n'y trouvera peut-être pas de triomphes éclatants, mais il est probable qu'il n'y rencontrera pas non plus d'échecs trop sensibles.

La Léda, de M. Mûller est une erreur manifeste. Au contraire, le portrait de M. F. H, offre de bonnes quahtés.

H. Browne. ^ l'Expositiou ouvcrtc l'année dernière à Londres, dans Pall-Mall, je retrouvai les Sœur$ de charité, de

Mme

M"® Henriette Browne, tableau qui avait figuré, en i859, au Salon des Champs-Elysées. Les Anglais faisaient cercle autour du cadre, Texâminant avec un calme imperturbable, Tœil dans ces grandes loupes auxquelles les amateurs d'outre -Manche ont recours pour juger à fond les toiles de conséquence. Ils déclaraient celle-ci admirable : M. Gambard, l'organisateur de l'exhibition, m'assura avoir trouvé acheteur une première fois à 55,000 francs, une seconde à 75,000. M°* Browne n'est donc pas un peintre ordinaire ; nous pouvons juger ses œuvres sans nous croire obligé à la moindre galanterie.

jfme Browne est allée à Constanlinople. Ayant pu franchir le seuil des harems, elle a peint d'après nature ces ititérieurs étranges et jaloux, et elle expose aujourd'hui deux tableaux d'un grand intérêt. Un de ces tableaux est intitulé : Une Visite. Des femmes sont réunies dans une pièce très-simple et sans tentures, à laquelle on parvient par de larges degrés; elles sont jeunes, joUes, et fort oisives, puisque les plus occupées respirent une fleur ou fument une cigarette. Deux visiteuses arrivent accompagnées d'une enfant et d'une négresse portant des paquets, des présents peut-être. Une femme du harem s'avance pour les recevoir. Dans Tombre du fond on aperçoit une face maussade et soupçonneuse, celle d'un eunuque sans

doute. L'autre tableau représente des femmes écoutant une jeune fdle qui joue de la flûte; une des compagnes de la musicienne agace une tortue placée sur un escabeau.

Ainsi, voilà le harem. Au lieu de palais de diamants et d'Alhambras rajeunis , de vasques de marbre et de fontaines jaillissantes, de tapis somptueux et d'odalisques nues se roulant dans les perles de leur parure, sur des piles de coussins ou sur des mosaïques, nous voyons une salle austère et grave, sans ornementation, avec des colonnettes et des murs blanchis à la chaux, une natte déroulée sur les dalles, un divan régnant tout autour, et peuplée de femmes silencieuses, ennuyées, d'une grâce somnolente, chastes dans la mousseline de leurs longues robes qui dessinent à peine leurs corps frêles et languissants. J'avoue que ces tableaux dérangent un peu nos rêves orientaux. Si l'artiste, il est vrai, avait peint le sérail du Grand-Seigneur, peut-être serions-nous moins désappointés, peut-être retrouverions-nous cette mis^e en scène voluptueuse, ce luxe sensuel et vertigineux dont sont imprégnés les récits des Mille et une Nuits et que chantent les poètes dans leurs stances.

Quoi qu'il en soit, ces compositions sont attrayantes, d'une couleur fine, d'un dessin élégant. La lumière y semble un peu farinée, et le soleil d'Orient a, je crois^

des rayons qui dorent les objets plutôt qu'ils ne les argentent; mais Tensemble a beaucoup de suavité et de grâce; voilà des femmes nonchalantes par instinct^ par nature^ et Ton devine tout de suite qu'elles se plaisent dans les molles ondulations de leurs robes traînantes.

Maintenant, que le peintre nous permette une observation technique. Les parois des salles sont enduites de chaux. Pour rendre cet effet, M"" Browne a couvert les fonds d'une pâte suffisamment résistante, et c'est au mieux. Puis, les parties ombrées des figures qui doivent saillir de ce fond solide, elle les a seulement couvertes d'une couche de couleur si légère que la trame de la toile joue au travers. Cette fois elle s'est trompée. Pour qu'un ton se détache d'un plan éloigné, il ne suffit pas de lui donner une localité plus décidée ; il importe aussi que la manière dont il est posé le rapproche naturellement de l'œil du spectateur. Ceci n'est pas une rouerie de métier, c'est une règle formelle dont tous les tableaux des maîtres coloristes nous montrent l'application. Au contraire, dans la Visite et la Joueuse de flûte, si je vois les tons d'ombre des personnages creuser les fonds au lieu de s'en éloigner, c'est moins à cause de leur qualité colorante que parce qu'ils ont été placés en raison inverse de l'effet qu'ils étaient appelés à exprimer.

La Femme d'Eleusis est l'étude très-brillante d'un costume extrêmement pittoresque. Le portrait de M. le baron de S... est bien posé, d'une peinture grasse, d'une riche couleur; on trouve seulement qu'il n'y a pas assez d'os sous la peau. Quant au tableautin la Consolation, voilà un petit bijou d'esprit, d'intention fine et de rendu; dans ce genre, du reste, il y a longtemps que M"® Browne a fait preuve d'un talent hors hgne.— Une fillette vient d'être grondée; elle pleure à chaudes larmes; son petit frère l'entoure de ses bras et s'efforce de la calmer.

M.ArJLeieux. ^ talcut dc M. Armand Leleux a des côtés trèsséduisants. Ses figures ont des attitudes simples et parfaitement en situation; le dessin est serré, l'exécution ferme, et la couleur, bien que généralement noire et lourde, offre cependant des passages d'une grande . vérité. M. A. Leleux a mis cinq toiles au Salon des Champs-Elysées. La meilleure est la Servante du peintre. Assise devant un chevalet, une jeune fille, le plumeau en main, regarde un tableau encore inachevé. L'expression de naïf contentement qu'éprouve la servante est très-heureusement traduite. La Famille du charron ne sera pas non plus comptée parmi les œuvres les moins réussies de l'artiste. M« Jundt. ^- J^ûdt est un joyeux compère. 11 a de l'esprit naturel, de la verve, le goût de l'observation, et quand

son pinceau aura perdu quelques allures trop brusques, tout ira à merveille. J*aime fort son Premier-né. Le poupon est ramené du baptême. Parrain et marraine, amis et connaissances, toute la société enfin pénètre dans la chambre de Taccouchée et félicite le père sur l'heureux événement. Le père fait l'important et ne se sent pas d'aise. Je crois, en vérité, qu'on vient de lui dire que l'enfant est tout son portrait. L'accouchée sourit ingénument, et, assise près du lit, la grand'maman partage l'allégresse générale. La scène se passe en Tyrol. Les gestes et les visages -sont expressifs; mais le sujet, comme les types, sont un peu trop complaisamment aperçus par leur angle caricatural.

Le Sauve-qui-peut prouve qu'il ne faut pas s'aviser de jouer aux quilles, dans le grand-duché de Bade, pendant l'heure des offices, et le Quatuor met en scène des Tyroliens s'exerçant à ces gargarismes que l'on prend quelquefois, chez nous, pour de la bonne musique.

Voilà M. Henneberg hors de selle. On se souvient de Henneterg. sa Chasse fantastique. Elle avait de l'audace, de l'élan, de la furie ; hommes, chevaux, chiens bondissaient avec une rage terrifiante, et passaient dans la toile comme un ouragan. VOndine protégeant un chevreuil blessé et Y Enlèvement d'une amazone ne sont même

pas récho de celte chasse tumultueuse : on dirait les produits d'une veine épuisée. Le Portrait d'enfant exposé par M. Henneberg est assez joli.

M. jourdan. M. Jourdau a pris à M. Hébert une de ses plus jolies CervaroUes pour en faire une Vendangeuse. Ce larcin ne lui a pas trop mal réussi. Toutefois c'est une peinture d'une douceur fade et que nous admirerons peutêtre aux étrennes sur quelque boîte de bonbonnerie. V Étude de jeune fille n'est pas d'un art beaucoup plus relevé; on croit voir une grande vignette coloriée, et que cette enfant toute prête à se baigner dans l'onde pure qui coule à ses pieds ferait Irès-bîen, au frontispice de Paul et Virginie! M. Jourdan cependant a du. talent, de la délicatesse et du sentiment; il lui manque désormais des leçons plus substantielles que celles dont le nourrit son maître, M. Jalabert.

P. Rousseau. La Musiquc de chambre de M. Philippe Rousseau nous montre un singe frappant à tour de bras sur une grosse caisse. Le quadrumane a devant lui un cahier de musique placé comme de juste la tête en bas. Cette charge, d'un goût trivial, renferme quelques parties bien peintes, par exemple les livres sur lesquels s'est assis le personnage. Quant à celui-ci, ne le dirait-on pas dur comme du bois avec des poils en fils d'archal? Landseer eût fait beaucoup mieux. La Cuisine a fourni au peintre l'occasion

— 28i — d'entasser des ustensiles et des légumes qu'il a exécutés d'un pinceau lâche et mesquin.

La Cuisine de M. Joseph Stévens — un Belge — est m. j. stéren». bien préférable à celle de M. Rousseau. A la bonne heure, nous avons, cette fois, de solides chenets de fer, des casseroles fourbies de main de maître, un fourneau garni de vraies faïences, et des cafetières, et des cuves, et des pelles, et des pinces auxquelles il n'y a rien à reprendre. C'est comme dans le Coin du feu ; le chien qui garde le foyer n'est pas bien dessiné quand on y regarde de près, et si la pauvre bête s'avisait de se mettre sur ses pattes, elle éprouverait les plus sérieuses difficultés à s'y tenir; mais le reste, les accessoires, voilà qui est peint de la bonne manière. Dans ce genre de quatrième ou de cinquième catégorie, il est certain que l'artiste annonce une fermeté de pinceau et des qualités de coloriste de premier ordre.

Les intérieurs de M. Ch. Giraud ne laissent pas que m. CGiraud. d'ofTrir une foule de détails curieusement fouillés, et M. Lambert, animalier-humoriste, a déjà rencontré m. Lambert, plus d'une bonne inspiration. Qu'il prenne garde seulement que son pinceau ne s'amollisse et que sa facture ne devienne trop grêle.

Deux toiles vraiment charmantes, ce sont celles de m. Roiii. M. Rossi : le Carna'oal de Venise au xvui* siècle et le

Coin de la place Saint-Marc à Femse.— Elles viennent en droite ligne de Guardi, ce qui n'est pas faire du

M. Mercier, peintre un petit éloge. Un tableau qui mérite au moins une ligne, c'est celui de M. Mercier,— une Rixe entre matelots albanais et français. C'est sur le pont du navire grec que s'échangent les coups, et Dieu sait

M. Patrois. s'il cu plcut ! Dcs compositious qui ne sont pas méprisables, ce sont celles de M. Patrois.— Elles nous conduisent en Russie. La meilleure est Ylzba. Dans une salle, deux Russes, un homme et une femme, de- . bout, chantent accompagnés par un guitariste assis derrière eux, sur un butTet ; l'auditoire se compose de jeunes filles, d'hommes et d'enfants. Les poses ont de l'ampleur et de l'aplomb, les têtes sont expressives, les types bien caractérisés, et la couleur, quoique ardente parendroits, n'est pas dépourvue de charme. Les autres compositions de M. Patrois représentent la Bonne aventure (jeunes filles russe et tzigane) et la Procession des saintes images aux environs de Saint-

M. Anker. PiteTsbourg. Une peinture qu'on ne saurait passer sous silence, c'est la Convalescence par H. Anker. — Une petite fille est assise dans un fauteuil convenablement garni d'oreillers; d'une main tremblante elle s'applique à mettre des joujoux en équilibre sur une planchette. L'artiste a bien rendu l'incertitude du geste de la malade, et à voir le visage décoloré de

l'enfant on comprend qu'il ne s'en est pas fallu de beaucoup que les anges comptassent au ciel une sœur de plus. M. Auker a également exposé Luther au couvent d'Erfurih. Le futur réformateur, assis sur son lit, est assailli par le doute ; le supérieur du monastère, Jean de Stamplitz, lui prend la main et semble vouloir rappeler dans son âme le calme et la foi. On trouve là du Robert-Fleury, — du bien, — et du Jacquand,-'du mal. Mais des cadres qui sont moins esti- m- ^«'*ymables que tous ceux dont il vient d'être question, ce sont les sept tableaux de M. Leray, — de l'esprit néanmoins, mais d'originalité pas une lueur;— les tableaux enflammés de M. Blanc-Fontaine: les trois MM.Bianc-

' Fontaine et

sujets endormants de M. Budkowski,— cependant de Budkowsid. la finesse au bout du pinceau ;— les Gdants trompettes m. Méimgue, de M. Mélingue; les mièvreries de M"* A. Leleux, les M»«A.Leieux niaiseries de M. Rœhn, et une centaine de petites etM.Rœhn. abominations que le lecteur ne désire pas, à coup sûr, voir énumérer ici.

Passons maintenant la revue de nos peintres bretons.

M. Ad. Fontaine vient de s'essayer dans le genre : a. Fontaine.

la Messe à Pont-Làbbé.

M. Noël. M. Noël a mis au Salon une Vieille rue de Quimper. La peinture de cet artiste présente toujours un séduisant ragoût de tons et de touches ; le rouge brille, le jaime éclate, le bleu et le vert étincellent, et tout cela, dans la lumière ou dans l'ombre, papiUotte agréablement sous Tœil du spectateur. M. Noël a exposé, en outre, une Vue prise à Anvers et un Souvenir de Constantinople qui ont aussi du mérite.

M. Guérard. Le Repûs de nocesy de M. Guérard est rempli de figures bien trouvées et bien posées. Malheureusement la composition manque d unité, et les groupes n'ont pas de lien qui les unisse entre eux. La couleur pèche également par l'harmonie; les lumières «e dispersent, les ombres s'éparpillent sans prendre parti pour un coin ou pour un autre. Le Convoi d'une jeune fille est préférable, à tous égards, au Repas de noces. L'effet en est franc ef décidé, et la physionomie' très-vraie. Oui, ce sont bien les filles de mon cher pays. Elles sont ainsi, un peu efflanquées, les jambes longues et le corps tout d'une venue ; elles marchent de ce pas ferme et régulier; voilà leurs coiffes de mousseline empesée, leurs jupes de molleton; je suis au milieu de visages de connaissance, et si je le voulais, ces Bretonnes, je les appellerais toutes par leur nom.

M.Ad.Leieux.. M. Adolphe Leleux va toujours du même train :

— »5 — des taches rouges^ vertes^ blanches ou bleues ; de Taplomb^ beaucoup; du caractère, médiocrement; des formes, peu; de la solidité, point. Ah! Monsieur Leleux, si vous Youliez regarder comment M. Acbenbach s'y prend pour faire mouvoir ses petits personnages dans une harmonie simple et juste, si surtout TOUS consentiez à étudier la nature, comme votre démarche serait plus sûre, comme vos coups seraient mieux ajustés ! H. Leleux a exposé : une NocBy des Joueurs de boules et un Maréchal ferranty le tout venant, affirme le peintre, du fin fond de la Basse-Bretagne. Ce n'est pas à nous autres Bretons qu'on peut faire croire de ces choses-là.

Notre pays est encore le séjour des fées et des cor- Yan Dargent. rigans, des lutins et des poulpiquets. Le soir, à la veillée, on raconte des récits effrayants et très-véridiques dont la lande, la Ihière du bois et le sentier vert bordé de chênes ébranchés ont été le théâtre, sous les yeux béants de la lune et sans autre témoin que quelque gigantesque dol-men de granit. Interrogez plutôt M. Yan Dargent, et il vous dira quelle naïve croyance nos paysans accordent à ces belles histoires. Pour mon compte, je suis bien certain que si son tableau des Lavandières de nuU est jamais exposé un dimanche, à la sortie de la messe, à Plougastelou à Lesneven, les gars et les filles reconnaîtront

dans le pauvre tourmenté Yvonnic, deBanalec, ou bien Yvon, de Plounerez4e-Faou. A deux ou trois années seulement d'intervalle et dans des circonstances identiques ces pauvres garçons sont morts^ victimes diton, des laveuses. Une nuit, ils se virent cernés par ces blanchisseuses du diable ettoutaussitôt, pouréchapper à rhorrible vision, ils prirent la fuite,' franchissant les haies, les ajoncs, les fougères, mais toujours poursuivis par ces ombres implacables qui les frappaient sans relâche avec des fantômes de battoirs. Et ce qui ajoutait beaucoup à leur épouvante, c'est que, assure-t-on, les arbres des chemins se tordaient de rire sur leur passage. Bref, le lendemain, on les retrouvait, celui-ci, mort au pied d'un thym marin, sur des serpolets en fleur, celui-là expirant dans les touffes d'un genêt sauvage. D'ailleurs, durant cette course désordonnée, ils avaient, l'un comme l'autre, perdu leurs sabots en traversant une houssaie.

Le tableau de M. Yan Dargent représente la scène fantastique dont les deux Bretons furent les tristes héros. La toile, qui mesure quatre ou chiq mètres de large, eût été réduite à un ou deux que personne n'eût songé à réclamer, et si la peinture était moins lourde, le ton des lavandières moins opaque, chacun applaudirait des deux mains. Le pâtre des plaines deKerlonanrfnen-hir a des proportions plus modestes; l'aspect

de cette vaste lande plantée de pierres druidiques est saisissant. Les Pilleurs de mer, traînant au milieu des rochers de la côte ime Tache qui balance entre ses cornes une lanterne, afin de tromper les caboteurs en détresse, sont médiocrement peints, et la mer n'a pas de vérité.

M. Luminais est Breton lui aussi. On connaît de m. luminai». ce peintre fécond cent toiles d'un dessin peu sûr, d'un effet incohérent, d'une pratique plus cahotée que pittoresque, mais pleines de verve, très-expressives, et souvent d'une fort jolie couleur. Son Champ de foire, renferme de belles et spirituelles qualités. Pourquoi n'y a-t-il pas plus d'homogénéité dans la coloration, et auprès de tons solides, pourquoi trouve-t-on, par exemple, les bleus creux et vides des blouses de certains paysans? La brosse, toutefois, a de vaillantes allures et la peinture des empâtements énergiques. Avec plus de tenue dans l'exécution générale, un dessin plus senti, des attaches mieux sues, des accents plus corsés et moins de confusion dans cette foule de chevaux de tous poils et d'hommes en vestes, en blouses, en houseaux, le Champ de foire serait un morceau capital.

Nous lui préférons le Retour de chasse. Deux chenaux, — l'un blanc chargé d'un cerf mort, l'autre gris de fer portant son maître,— trois chiens, — deux

en couple^ tenus en laisse par un enfant^ le troisième blessé et sanglant, dans les bras du cavalier, — deux hommes, — celui-ci monté sur le bidet gris de fer, celui-là à pied et conduisant le bidet blanc par la bride. Bêtes et gens de grandeur naturelle ; chemin accidenté; ciel nuageux. Ce tableau fait beaucoup moins de tapage que le Champ de foire; mais comme il est plus intéressant, comme l'effet en est plus compacte et mieux raisonné !

M Guiiiemin. SctrouTantdémodé, M. Guillemin changea un beau matin son pantalon garance pour une veste bretonne; aujourd'hui il troque celle-ci contre un béret béarnais et demain il jettera le béret par la fenêtre, si le besoin d'une culotte nouvelle se fait généralement sentir. C'est bien, monsieur Guilllemin, de mettre ainsi en honneur les nippes nationales, d'autant mieux que vous n'êtes pas du tout maladroit à les peindre^ soit dans leur neuf, soit dans leur vieux.

M.Forttn. Ce u'cst pas M. Fortin qui délaisserait jamais ses chers Bretons du Finistère et du Morbihan. Il les aime bien trop pour cela. Ce qui plaît dans cet amour, c'est qu'il est sincère, réservé, exempt de sensiblerie et de pleurnicherie, de déclamation et de coups de théâtre. Les héros de M. Fortin sont des paysans naïfs, des mendiants déguenillés, des gars à forte encolure et des villageoises sans coquetterie. Les

sites que choisit l'artiste ne font pas grand 43talage : une cabane délabrée qu'abrite à peine un grand orme à moitié dépouillé^ ou bien des roches nues et âpres balayées par FOcéan en fureur, ou caressées par la mer tranquille et Weue. Les intérieurs qu'il préfère sont ceux de cabanes pauvres avec un toit de chaume, la terre mal battue pour plancher, un escabeau boiteux dans un coin, un bahut aux ais disjoints près de l'âtre, des images saintes accrochées aux murs lézardés, la statue enluminée de la Vierge, entourée de brins de buis, perchée sur la cheminée ; des poules et des poussins courant par-ci par-là; la cage aux serins, — ou à la pie, — pendue à une poutre vermoulue, et quelquefois des moutons, la lèvre allongée et la laine sale, couchés silencieusement dans un angle, à côté de leurs auges.

Cette année, M. Fortin à exposé : la Tempéle^ un Tailleur de campagne. Vieille histoire, Intérieur^ Scène familière , et la Bouillie, total : six bons tableaux, d'une vérité franchement accusée, d'une couleur forte et harmonieuse. Le plus remarquable c'est la Tempête. Une femme et des enfants s'avancent sur les roches jusqu'au milieu des flots déchaînés, au risque de se faire emporter par le vent ou la vague. A leurs gestes pleins d'angoisses, on devine qu'ils assistent, témoins impuissants, à quelque drame sur

lequel ils auront bientôt à verser d'abondantes et inutiles larmes, et qui^se passe en dehors du cadre. Cette toile, qui sort un peu des habitudes du peintre, est enlevée d'une main hardie, d'un pinceau chaleureux, et dénote même chez M. Fortin, comme couleur et conune exécution, un progrès considérable.

Après les Bretons, les Picards.

Et pourquoi pas? La Picardie a son charme; le ciel n'y est pas laid, les arbres y poussent de larges branches, elle a de grands champs de colza qui s'étendent à perte de vue, et de belles filles taillées à l'antique. N'en voilà-t-il pas autant qu'il faut ipour exercer le génie et la verve des poètes? La Picardie peut donc avoir, elle aussi, ses peintres ordinaires. M. Laugée. Lcs Espagnols prétendent que la langue portugaise n'est que du castillan désossé. On ne s'éloignerait peutêtre guère de la vérité en disant que les tableaux de M. Laugée sont des tableaux de H. Breton, mais désossés. Non pas que la Récolte des œilleUes soit une œuvre médiocre; mais on la croirait née de M. Breton, un jour que celui-ci, ne voulant peindre ni large ni simple, aurait cherché des gestes et des types

d'une distinction affadie^ un aspect moins ample^ une coloration moins solide que d'habitude. Si M. Langée n'a pas le tempérament original et robuste de M. Breton^ son dessin est fm^ délicat et châtié ^ ses ajustements décèlent Tartiste qui a fait dans le temps des Grecs et des Romains, et il a de plus le sentiment de rélégance. Dans la Récolle des œillettes, on voit, au premier plan, entre autres personnages bien posés et d'un beau caractère, une jeune fille debout, d'une excellente tournure. L'ensemble est, du reste, d'une harmonie suave et douce. — La, Bonne nouvelle : une jeune fille s'évanouit de joie en apprenant que son fiancé a échappé aux balles autrichiennes, pendant la journée de Magenta. Sujet sentimental destiné à décorer plus tard le frontispice d'une romance. Toile langoureuse, en rapport avec le sujet.

A propos des travaux exécutés dans les monuments publics* le livret énumère les compositions murales récemment achevées par M. Laugée, dans la collégiale de Saint-Quentin. Dans un article publié par la Revue Européenne^, nous avons parlé avec éloge de ces belles peintures.

Cette année, la foule semble accueillir avec moins m. J.Breton. de faveur que lors des Salons précédents les travaux

1 Livraison du 15 février 1861. — Le Musée de Saint-Quentin»

de M. Jules Breton. Dans un sens elle a raison. Ne sera-t-on pas bien venu, en effet, de dire que la muse de l'artiste ne varie guère ses mélodies, qu'elle tourne trop volontiers autour do la même impression? que nous avons toujours à peu près le même résultat obtenu par les mêmes moyens, c'est-à-dire la même campagne, les mêmes arbres, les mêmes costumes et les mêmes acteurs se silhouettant sur le même ciel, dans lequel vibrent ordinairement les derniers rayons du soleil qui disparaît à l'horizon? Nous ne demandons pas sans doute au verger de se décorer conune un parc, au poirier de faire naître des roses, au clos de pommes de terre de se couvrir de renoncules et de jacinthes; mais à la longue, des types trop fréquemment reproduits ne cessent-ils pas de nous plaire? La poésie d'un rhythme trop égal ne devientelle pas monotone? Le parfum des mêmes fleurs, la senteur des mêmes feuillages, l'arôme des mêmes ^herbages ne finissent-ils pas par donner mal à la tête? Ce qui fait croire d'ailleurs que M. Breton se rend compte de la situation, et qu'il songe sérieusement à labourer d'autres champs que celui d'où il n'est pas jusqu'à présent sorti, c'est qu'en peignant • Ylncendie on voit bien qu'il a voulu essayer d'un mode nouveau. Mais où son imagination Je mènera, soyons certains qu'il rencontrera la bonne voiej car

si les sympathies du public ont eu cette fois peu d'élan, ce n'est pas qu'on ait trou\é que le talent du peintre ait faibli. Nous sommes tous d'accord, au contraire, pour reconnaître qu'il ne s'était pas encore manifesté avec autant de force. Sans avoir rien perdu de leur simplicité, de leur mâle concision, les accents de l'artiste ont gagné en tenue, en solidité; la pensée est toujours aussi élevée, mais l'exécution est plus serrée, plus suivie qu'autrefois; elle a même acquis de l'habileté tout en restant singulièrement vraie, énergiquement sincère, profondement naïve. On commence seulement à désirer un autre air et une autre chanson. Voilà tout.

M. Breton a exposé quatre toiles. Dans celle intitulée Ylncendie, il a représenté une foule de village s'empressant auprès d'une chaumière en feu. Il y a beaucoup de mouvement dans cette composition, peinte du reste avec autant de vigueur que de vérité.

Le Soir. — Due jeune flUe s'est assise à la fin d'une journée de rude, labeur, et, la tête dans la main, elle songe sans doute à ce qui fait rêver les jeunes filles, même celles des champs, qui battent en grange, scient le blé, et fanent dans les prés. Au second plan, à gauche, des compagnes plus folâtres se tiennent les mains et dansent en rond. Le peintre a exécuté la figure principale de ce tableau^dans des proportions

-^ 294 — plus grandes que celles qui lui sont familières, et l'essai n'a pas été malheureux. La tête est belle et trèsexpressive.

Le Colza. — Dans l'angle de gauche trois hommes battent au fléau; des femmes étendent le colza dans Taire; l'une d'elles, vue de dos, appprte une grosse gerbe. Au premier plan, une jeune fenrnie, de profil, les bras nus et solidement plantée sur les hanches, crible le grain qu'une vieille, accroupie, recueille dans un vase; une autre femme, à droite, fait des paquets, et une petite fille tient dans les bras un enfant endormi. Le soleil se couche, colorant la campagne d'une teinte mystérieuse et recueiUie. Je trouve que les batteurs manquent d'action et qu'ils ne sont pas assez dégourdis. Quant à la cribleuse, comme ensemble et comme détails, elle est parfaite, et les autres personnages du tableau sont presque tous remarquables au même degré.

Les Sarcleuses.— Voilà le chef-d'œuvre de M. Breton. Cinq femmes, agenouillées ou penchées vers la terre, sarclent im champ. Elles vont de gauche à droite, en rang, c'est-à-dire la première masquant à demi la deuxième, et ainsi de suite jusqu'à la cinquième. Au second plan à gauche, une jeune fille s'est redressée; les mains réunies derrière le dos, elle reprend haleine. Au fond, le disque rougi du so-

leil est en partie caché par la ligne de l'horizon. Tout cela est fort saisissant. Quelle impassible solennité dans l'effet général ! Quel calme s'étend sur ce paysage^ qui passe des joies d'un beau jour au sein des langueurs silencieuses de la nuit! Quelles tendres fraîcheurs sur las herbes, quelles palpitations sereines dans le ciel! Le groupe actif des travailleuses n'esWl pas d'un noble agencement? Et surtout la jeune flUe debout, les cheveux légèrement agités par le souffle du soir, n'est-elle pas superbe? Jamais femme d'Âlbano ou du Transtevère a-t-elle dessiné une silhouetté plus grave et plus imposante ? Ah ! voilà le réalisme qu'il faut chercher, non plus fouillant les laideurs et les guenilles qui pourrissent dans la fange, mais retrouvant la nature élégante et fière jusque sous les rustiques habits d'une humble fille des champs. Ce tableau, dont le charme est si heureux qu'on ne songe pas à se demander si l'œuvre a des défauts, montre cependant une distraction très-étrange de la part d'un artiste qui ne travaille certainement que le modèle sous les yeux : la belle figure du second plan a deux mains droites. Je m'explique : au bout du bras gauche, le peintre a, par mégarde, attaché la main qui conviendrait au bras opposé, ce qui n'empêche pas celui-ei de se terminer comme il faut, c'est-à-dire avec la main qui lui appartient.

Après les picards, les alsaciens. Et vive !

M.c.Marchai. H. Charles Marchai peint tout uniment ce qu'il voit, sans malice, sans raffinement. Pour lui, du rouge doit être rouge, et le vert ne peut être que vert. Ne lui parlez pas de glacer le bleu ou d'éteindre le jaune ; non, s'il faut du bleu, il en mettra et du meilleur; si c'est du jaune qui convient, il en donnera et du plus clinquant. Et puis, que l'Alsacienne soit large comme une armoire, ne craignez rien, il ne lui enlèvera pas un centimètre de circonférence, pas un once de graisse. Voilà sa méthode à lui : la vérité, rien que la vérité, — comme dans les images d'Épinal. Nous ne voulons pas dire que V Intérieur du cabaret soit un tableau fâcheux; mais nous expliquons comme quoi ce cadre, conçu d'après le système brutal que l'on sait maintenant, coloré au vif, n'a pas rapporté, malgré d'incontestables qualités d'expression et de pantomime, le quart d'honneur que le peintre en attendait.

Voyons ce qu'il y a dans ce cabaret de Bouxwiller. Une grosse jeune fille en grande tenue des dimanches.

debout au milieu de la composition^ se laisse courtiser par un coq de village qui se dandine à sa droite. Tout en prêtant l'oreille aux propos du galant, la belle fait tourner entre ses doigts une petite fleur et sourit en dessous avec une coquetterie niaise et câline. A droite, un jaloux assis et attablé se ronge les ongles; sa prunelle étincelante ne quitte pas le couple amoureux. Gare aux coups ! De l'autre côté, une seconde campagnarde se laisse prendre le menton et je crois aussi un baiser par un rustre audacieux ; une servante apporte une chope de bière; un forestier allume sa pipe. Je ne parle pas de quelques buveurs qui garnissent les coins et le fond.

Ce tableau, au demeurant, est curieux, et le peintre y fait preuve de talent. Les masques ont de la finesse, les types de la physionomie, les attitudes du naturel. D'un autre côté, si vous desirez savoir où en sont les costumes en Alsace, quelle est la forme des brassières des femmes, la couleur des gilets des hommes, de quelle façon les meubles sont tournés, quelle société fréquente le cabaret protestant de Bouxwiller, et quelles images en tapissent les murs, examinez la toile de M. Marchai : l'artiste n'a rien oublié, rien omis, rien atténué , rien escamoté, tout s'y trouve dans son expression la plus franche et la plus crue.

Au fait, je préfère les Alsaciens de M. Brion. Je les m. Brion.

tiens pour d'aussi bonne race que ceux de M. Marchai ; mais ils sont mieux peints^ mieux groupés et de couleurs moins hurlantes que ceux du cabaret de Bquxwiller. M. Brion a représenté une Noce et un Repas de Noce tels que ces deux intéressantes cérémonies se passent sur les bords du Rhin. Ce n'est pas que dans le Poitou ou dans le Limousin^ les choses se pratiquent d*ime manière bien différente; mais elles n*ont pas toujours eu un interprète aussi fin dans ses observations, aussi loyal dans sa façon de traduire ce qu'il voit et ce qu'il sait. M. Brion est naïf, ce qui ne veut pas dire qu'il fasse des paysanneries dans le goût de Berquin; il est réaliste, ce qui ne saurait signifier qu'il est maniaque, malade et chagrin, à l'instar de M. Millet. Il y a bien quelque part, sur sa palette, des tons un peu terreux et lourds. Le cas, toutefois, n'est pas damnable : ce sont péchés véniels. D'ailleurs le peintre compte au moins une vertu de poids, l'originalité, et celle-là, en compagnie de quelques autres qu'il possède encore, emportera certainement le plateau en sa faveur le jour du grand jugement.

Donc M. Brion a peint une Noce en Alsace. Le cortège se présente de face, comme s'il devait sortir du cadre. En tête marchent trois musiciens. La mariée et la fille d'honneur, tenant, l'une un rouet, l'autre une quenouille, viennent ensuite; elles sont assises

— â99 — sur le devant d'une charrette traînée par une belle paire de bœufs et chargée des meubles et des ustensiles du nouveau ménage : l'armoire enjolivée de couleurs voyantes, le lit enguirlandé, les chaudrons de cuivre jaune et de fer étamé, et le berceau qui ne sera pas longtemps vide. La mariée tient un citron dans lequel est piqué un brin de myrte.— Eh ! pourquoi ? — ^Histoire d'avertir les époux qu'il n'y a pas icibas d'amour si vif qui n'ait ses heures d'amertume. A la gauche de la charrette s'avance le marié et ses invités, tous à cheval, le chapeau garni de cocardes de rubans, et la boutonnière opulemment fleurie. Le mari jette des pièces de monnaie à des mendiants qui sortent du coin de droite. De l'autre côté^ la mariée reçoit au passage les félicitations et les vœux de quelques paysans. La scène se passe dans ime rue de village. L'efifet de ce tableau est des plus agréables; cependant les accessoires paraissent traités avec trop de scrupule et de symétrie, et Tartiste ferait bien d*en adoucir la moitié.

Mais allons au Repas de noce. Les époux se tiennent à l'ouverture d'un escalier qui débouche, d'une pièce inférieure, dans la salle du festin. Le fameux citron symbolique, orné de son petit panache de myrte, se trouve entre les mains du marié, qui donne un baiser aux filles, tandis que sa conjointe en reçoit des

gîirçons, à mesure que les uns et les autres arrivent. Comme de juste^ ces embrassades se prennent et s'octroient sans façon^ sans bégueulerie. Ceci se passe un peu à gauche du tableau. A droite se prolonge l'aimable perspective de la table bien servie, serrée entre deux files de chaises à dossier de bois^ et^ au fond^ dans l'embrasure d'une fenêtre, les ménétriers font joyeusement grincer leurs violons. D'une composition amusante et originale, d'une exécution solide, cette toile est l'une des meilleures de l'artiste.

M. Brion a exposé en outre le Bénédicité. Nous ne quittons pas l'Alsace. Un père de famille, assis, lit la prière dans un gros livre, pendant que les enfants se tiennent debout, en face de lui, auprès de la table chargée d'un grand plat de pommes de terre fumantes. Conune les précédentes, cette toile est remarquable par l'excellent esprit de la mise en scène, le caractère des types, la justesse des expressions. Malheureusement la couleur en est un peu terreuse.

M. Brion a plus d'une corde à son arc, et comme il n'a pas fait serment de fidélité à sa chère Alsace, il s'est permis une petite excursion dans le domaine de l'archéologie. Bien lui en a pris : le Siège d'une ville par les Romains, sous Jules César; — batterie de 6alistes et de catapultes y est une pièce fort curieuse que les savants aussi bien que les artistes examineront

avec intérêt. Quels engins! quelles machines! que de poutres ! que de cordes ! Ajoutez que ces formidables appareils sont entourés de petits personnages bien agissants, bien vivants, et surtout bien romains. On dirait autant de figures détachées de la colonne Tra~ jane. Il y a entre autres, sur le devant, un vieux soldat d'une physionomie très-crâne, avec sa chamarrure de décorations qui lui pendent sur la poitrine.

M. Schuler a mis aux Champs-Elysées un tableau : m. Schuier. Èmigrants alsaciens en Amérique, et deux grands dessins : Soldats défricheurs et le Cavalier d'alarme dans les Vosges. Le tableau est d'un sentiment trèsjuste; les dessins, Je premier surtout, méritent de vifs éloges. Il y a quelques années, à Strasbourg, cet artiste a publié une série de croquis sur le schlittage (exploitation des forêts dans les Vosges) d'une belle accentuation.

Depuis que Decamps a découvert l'Orient, beaucoup d'artistes se mettent en route, ou plutôt en pèlerinage vers le pays du soleil, des grands déserts, des cigognes et des minarets blancs. Puis ils reviennent, les uns rapportant de leur excursion l'habitude des ombres noires , les autres la passion des lumières factices, ou

— 302 ~ bien encore celle des sables trop rouges ou des ciels trop bleus^

Plusieurs^ cependant^ se font les traducteurs bien inspirés de cette nature grandiose^ qui porte encore l'empreinte des premiers pas de l'humanité. Champions de la peinture pittoresque—ou de la sensation, ils assurent à notre école une gloire qui lui est personnelle, qui ne dérive en quelque sorte d'aucune autre, c'est-à-dire qu'aucune école n'a possédée, au moins à l'état défini. Cet art, qu'ils mettent ainsi en honneur, ne vient pas en première ligne sans doute; il ne saurait marcher l'égal du grand art, et ses fantaisies qui semblent créer des difficultés pour le seul plaisir de les vaincre, délassent l'esprit plutôt qu'elles ne touchent le cœur; mais par le piquant de ses procédés, l'étrangeté de ses saillies, l'audace de ses entreprises, régal de gourmets, joie de raffinés, il repose les imaginations surmenées et séduit avant qu'on ait pensé à lui reprocher ce qui lui manque.

Ne l'oublions pas, d'ailleurs, à côté de ces riches caprices «où l'on sent passer, comme on l'a dit quelque part, le souffle orageux du khamsin et ruisseler les rayons fondus du soleil d'Egypte, » le pèlerinage d'Orient fait parfois éclore des talents que la phosphorescence des tons et le pittoresque des figures débraillées du Caire ou de Constantinople ne préoccupent pas

exclusivement. Ceux-là recherchent aussi le caractère, le dessin, l'élégance, la ligne et le style, et plusieurs, à la suite de Marilhat, n'ont-ils pas rencontré, en effet, les accents d'une poésie fière et d'une imposante originalité?

M. Ziem est un des pèlerins orientaux qui ont eu m. ziem. le plus de succès. En passant, il s'était arrêté à Venise ; puis il avait fait station dans les îles de l'Adriatique. Finalement, à son retour de Turquie, il était riche d'un fort agréable assortiment de jolis tons qui se mirent à trembloter sur la toile comme de petits échantillons de soie agités par la brise. Cela plaisait et n'était pas, à bien considérer, sans charme. Cependant la provision des jolis tons est, parait-il, épuisée, les échantillons ne tremblotent plus, et les trois Vues de Venise que nous donne cette année le peintre ne sont que de lourdes et molles ébauches du caractère le plus vulgaire.

Un autre Oriental, M. Th. Frère , dont la palette a m. Th. Frère. souvent incendié le sable du désert et passé au bleu indigo le ciel de Balbek ou de Smyrne, nous conduit en une seule fois dans la haute Egypte, au Caire et à Constantinople. Au premier abord, si ces tableaux vous plaisent, tant mieux, mais partez vite; autrement vous ne tarderiez pas à reconnaître que la

couleur est veule et discordante, que les personnages sont flasques, sans os et sans muscles.

^'ef FiSîdïî*' N'allons pas oublier M. Dauzats, ni M. Flandin, le premier trop froid, le second trop incandescent.

MM. Huguet Mentionnons H. Huguet, trop brutal dans la Halle

et

Washington, de Btcharis ; M. Washington, trop confus dans les Nomades du Sahara, et signalons deux bons débuis : celui de H. Brest et celui de M. Houchot.

M. Brest. La Place de VAt-JUeidan à Constantinople, par M. Brest, est d'un aspect vif, net, écrit avec une heureuse franchise. Les lumières paraissent d'or et d'argent, le ciel est d'azur. Partout circulent des petits personnages bien touchés, et, au centre, à l'entour d'une manière de boutique, se forment des groupes bigarrés de costumes pittoresques et brillants. L'exécution est originale. Dans le côté droit, il y a des constructions blanches, dont les demi-teintes sont d'une bonne localité. La Pointe du sérail renferme également des qualités tout à fait intéressantes. Mais j'aime moins le Bazar des drogues.

M. Mouchot. L'autre nouveau venu, M. Mouchot, ne nous embarrasse pas plus que M. Brest. La Rue du Caire et le Bazar des marchands d'étoffes au Caire sont d'un pinceau un peu timide peut-être, mais qui sait fort bien déjà creuser une toile. La couleur est charmante, l'harmonie a de l'unité et les ombres sont d'une lim-

pidité chaude et sereine. Que Tarliste, maintenant, prenne ses personnages un peu plus au sérieux; qu'il s'applique à les peindre d'une manière précise et ferme; qu'il accuse, en même temps, ses premiers plans avec plus de solidité, les choses iront bien mieux encore. Le paysage intitulé Bords du Nil a beaucoup de physionomie, et Y Intérieur de forge est d'un effet senti avec une spirituelle vigueur.

Le Souvenir de Voasis de Tolga (Sahara algérien) et m. Beiiei. la Route d'El-Kantara (province de Constantine), par M. Bellel, sont d'un caractère grave et distingué. Li ligne est belle, cadencée toujours dans le sens de la simplicité et de la grandeur.

Le Passage d'une caravane au gué de la mer Rouge, m. Berchère. par M. Berchère, paraît lourd et dur. Des Environs de Damiette, il faut en dire autant; mais dans les Ruines du temple de Rhamsès le Grand, à Louqsor, le temple est beau et son massif profil se découpe en contours puissants, majestueux. Quant au fond, il faudrait le refaire, ainsi que les animaux qui errent au milieu de ces énormes débris de granit. Le Temple d'Hermonlhis (haute Egypte) est le meilleur des tableaux exposés par M. Berchère. Le monument dessine sur le ciel une silhouette d'une mâle élégance, d'une noble sévérité; les troupeaux qui viennent se

désaltérer à la mare du premier plan sont d'une heureuse composition; la couleur a beaucoup de finesse et de profondeur; enfin le travail est sobre, sérieux, correct, sans sécheresse ni froideur.

M. Beiiy. Mais uu artiste qui prend une place importante, la première à certains égards, dans le cycle des Orientaux, c'est M. Belly. Voyez surtout ses Pèlerins allant à la Mecque. Quelle gravité dans ce défilé d'hommes et de chameaux, qui du premier plan se prolonge à l'infini pour s'enfoncer dans les dernières vapeurs de l'horizon ! Les hôtes marchent d'un pas placide et régulier; les hommes : Cophtes, fellahs, Nubiens, nègres du Soudan, Turcs, Bédouins, Maugrabins, Abyssiniens, habitants du Sennaar et du Darfour, de la haute et basse Egypte, chacun portant fortement énoncés sur le visage et dans le costume les caractères particuliers à sa race ou à sa nationalité, s'avancent avec une impassibilité fataliste et gardent un religieux mutisme. Plusieurs vont à pied; quelques-uns sont assis sur la gibbosité des animaux aux longs cols; tous suivent, sans s'écarter d'un pas, le chemin que tracent sur la plaine les os blanchis des bêtes abandonnées par les caravanes des années précédentes. Le sol est effroyablement aride. Le soleil grille les yeux, calcine la peau, brûle les étoffes, et ses rayons tombent perpendiculairement sur les pèlerins, qui ne projet-

tent que des ombres courtes et maigres. Quelle chaleur, ou plutôt quelle fournaise! Quel étouffement! quelle poussière de feu ! quelle silencieuse inunensité ! quelle épouvantable solitude !

La caravane arrive sur le spectateur. Si le peintre avait donné aux premières figures les proportions de la nature, instinctivement on se jetterait à droite ou à gauche pour laisser le champ libre, et dans l'idée qu'on verra passer de profil cette procession qui se présente d*abord de face. Un chameau du second plan allonge son col mélancoUque, pour atteindre, sans sortir du rang, une herbe qui pousse, rabougrie, à un mètre en dehors du chemin. A ce détail, on reconnaît que l'artiste, tout en restant sincère, ne néglige pas les ressources de l'habileté; car ce col ne se développe ainsi que pour rompre la ligne et ajouter adroitement à la profondeur de la perspective. Je ne me plains pas de ce trait, monsieur Belly; au contraire, je vous en félicite, parce qu'il est heureusement rencontré.

Maintenant, le dessin des animaux et des hommes offre-t-il des points faibles que la critique puisse faire ressortir? Nous n'en savons absolument rien. Le tableau impressionne vivement par ses dispositions d'ensemble et sa magistrale harmonie; les personnages paraissent marcher avec aisance, ou bien être

assis sans contrainte; on voit des types facilement saisissables; la charpente des bêtes semble affirmée en touches robustes^ significatives^ mises en toute connaissance de cause; la pâte est solide, ni trop rugueuse, ni trop lisse; la couleur est superbe avec des lumières intenses sans dureté, des ombres vigoureuses sans lourdeur; de plus, il y a sous le ventre des chameaux de larges reflets d'une localité magnifique, n'en voilà-t-il pas autant qu'il faut pour faire déclarer le tableau excellent, sans se donner la peine de l'éplucher dans ses menus détails? L'affirmative n'est pas douteuse. Aussi la toile de M. Belly est-elle unanimement proclamée l'une des meilleures du Salon.

L'Effet du soir dans le désert de Tyh (Sinai) présente des lignes qui s'équilibrent parfaitement bien. Une caravane chemine dans la plaine. Couleur trèsfine et très-locale. L'Avenue de Choubrah, environs du Caire, est aussi un bon tableau. Toutefois la tendance qu'aurait la coloration de M. Belly de se teindre d'un ton vague de chocolat ne se manifeste-t-elle pas ici d'une manière sensible, et ne peut-on pas faire la même observation à propos des. Bords du Nil ? Ce dernier cadre, d'ailleurs, est plein de mouvement, et la foule des barques, dont les mâts et les cordages paraissent emmêlés, est d'un effet très-curieux, A ces

derniers 'tableaux, il faut préférer les Abords d'un village égyptien. Le terrain qui s'abaisse au premier plan se perd dans une mare vers laquelle se dirige un beau groupe de buffles fortement dessinés et largement peints. A droite, au sommet de la berge, il y a des bouquets d'arbres et des huttes. Au fond, des palmiers et quelques habitations découpent sur le ciel leurs bruns contours. Celte toile est d'un beau style. M. de Tournemine est un peintre fort agréable. Il M.deToume-

mine.

a la touche leste, le trait facile, la répartie vive, et de sa palette jaillissent à tout instant des étincelles d'es-«> prit. Aussi ses tableaux sont-ils des bouquets de Jolis tons, assemblés avec goût, accouplés d'une main légère. Les Flamants et Ibis (bas Danube), avec leurs ailes roses et leurs pattes longues comme des échasses, ont un aspect neuf, inattendu et tout à fait réjouissant; le Café à Adalia, avec sa terrasse qui domine une mare où s'ébattent des canards, avec ses arcades qui laissent apercevoir, à droite, la cité tur que, est d'un agencement bizarre; et dans le Soleil couchant (bas Danube), il y a des roseaux et des ajoncs, au fond une ligne rocheuse, et dans le ciel un vol de canards qui produisent un piquant effet. Ces trois tableaux sont des meilleurs et des plus intéressants que nous connaissions de M. de Tournemine. Par Allah, voici des cavaliers qui passent comme un M.Fromentin.

torrent! Ils reviennent de la fantasia. A l'humeur qu'ils en rapportent on voit bien que, pour eux, la fête continue jusque dans ce chemin creux. M. Fromentin a vraiment l'instinct du mouvement. Les chevaux bondissent, les draperies fouaillent l'air, les armes jettent des feux de prismes, les honmies se tiennent droits sur les étriers, ou bien se couchent sur la selle, ou bien encore s'inclinent fortement à droite ou à gauche, et ce tourbillon d'hommes, de bêtes, d'armes et d'étoffes, se précipite avec une furie ^ étrange. Ce n'est pas que le peintre ne sache être calme à l'occasion et tracer des contours reposés. Regardez plutôt le Berger kabyle tenant dans ses bras un agneau trop faible encore pour une longue marche. Le cavalier n'est-il pas admirablement assis sur sa belle monture grise, à l'œil chaud, au crin noir, à la croupe un peu avalée, aux membres sains comme l'acier? Ne dirait-on pas une figure de Phidias? Quelle simplicité hardie, quelle grâce dans ce noble profil ! Aucune voix ne s'élèvera contre cette tpile charmante, le chef-d'œuvre de Tartiste, car il n'est pas possible de désirer plus de souplesse dans l'allure, plus d'élégance dans la silhouette, plus d'unité dans l'effet. On dira peut-être que la peinture est mince, que les reliefs ne sont pas assez ressortis, et puis que les moutons que pousse le cavalier devant

lui sont d'un ton sourd ^ que les fumées pointant des foyers du plateau donnent aux montagnes du fond une échelle impossible ; mais rien de plus, je pense, et chacun trouvera le dessin très-bien entendu, la couleur d'une exquise finesse, l'exécution d'une originalité singulièrement distinguée, merveilleusement spirituelle.

H. Fromentin possède un tempérament de coloriste. Cependant les tons qu'il manie le mieux, ce sont les clairs et les demi-teintes. Dans les ombres, au contraire, il semble gêné, inquiet, comme enclin à tomber dans l'opacité. J'ai déjà parlé des moutons du Berger kabyle. Dans les Cavaliers revenant de la fantasia, j'aurais pu signaler également les chevaux du coin de droite : ils sont d'un jaune plombé qui jure dans l'harmonie si limpide de la toile, et en continuant I51 revue des tableaux de M. Fromentin, on aurait plus d'une occasion, peut-être, de remarquer que la palette de l'artiste pèche effectivement sous le rapport des notes graves.

Aux Cavaliers revenant de la fantasia on a repro^ ché rindécision des formes et le lâché apparent du travail. La critique s'égare cette fois, parce que cette indécision et ce lâché sont comme voulus par la circonstance. Ne contribuent-ils pas beaucoup, en effet> à traduire la rapidité désordonnée de ces hommes et

de ees animaux? Quand nous voyons défiler au galop un escadron de hussards, saisissons-nous les contours des chevaux et des cavaliers? Évidemment non. Cependant ils existent dans la nature; mais Tagitation de la course fait qu'on ne peut les apercevoir. Puis, si l'escadron se met au trot, ils commencent à devenir plus distincts; ils le sont davantage s'il prend le pas; ils ne le sont tout à fait que s'il reste immobile. En sacrifiant la précision des formes et du rendu, M. Fromentin a donc bien mieux exprimé l'élan de son groupe et s'est approché de plus près de l'imitation littérale de la nature, que s'il avait accentué chaque muscle, chaque os, chaque chiflbn que soulève le vent. Aussi ce qui peut manquer à son cadre en exactitude de détail est-il largement compensé par la vérité de l'ensemble.Le sujet ne réclamait qu'un efifet, qu'une simple apparence. Cet effet et cette apparence expriment-ils suffisamment l'idée que l'artiste a eue en vue ? Là est toute la question.

Maintenant, ce mode d'interprétation n'offre-t-il pas des périls? Oui, sans doute, si le peintre, par exemple, devait en faire usage avec moins d'à-propos que dans les Cavaliers revenant d'une fantasia, et si des imitateurs l'appliquaient à tort et à travers. En ce qui concerne M. Fromentin, le Berger kabyle montre que l'artisle sait se conformer à d'autres exigences. Quant

aux imitateurs, ils en seront quittes pour apprendre à leurs dépens que la force de l'un peut devenir une cause de faiblesse chez les autres; et ce que M. Fromentin a admis par intuition, déduction ou souvenir, ils s'useront les doigts et l'esprit à le poser comme un principe pouvant s'appliquer indistinctement à toutes les conditions de lieu, de mouvement et d'effet.

Les Courriers du pays des Ouled-Nayls et le Lit de VOued'Mzi sont encore deux belles toiles, quoique la dernière paraisse un peu trop traitée en esquisse. Au Salon je n'aime pas les esquisses, parce qu'elles ont le tort de ne donner de l'art qu'une idée incomplète. Les connaisseurs les apprécient sans doute, mais elles déroutent le public qui n'y comprend rien et les raille, ou bien elles faussent certains esprits qui s'en engouent par système et s'en vont alors plus que jamais à la dérive. Quoi qu'il en soit, celle-ci est remarquable et les Courriers sont d'un grand effet. Lancés au galop,, de profil, de gauche à droite, sur un terrain parsemé de hautes plantes sauvages, ces trois Arabes ont une vigoureuse allure, et le ciel qui se colore des teintes rougeâtres du soir est trèsbeau.

Quand nous aurons cité les Maisons turques à Mustapha d'Alger, d'une puissante intensité de ton

— su — et d'une hannonie parfaite^ et Y Ancienne mosquée à Tibesêa, petit panneau excellemment bien touché^ nous serons quittes avec M. Fromentin, l'un des artistes les plus finement vrais, les plus délicats et les plus originaux de ce temps-ci.

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