LES PORTRAITS
Le portrait est la branche de l'art à laquelle les peintres s'adonnent le plus volontiers. Très-peu cependant y savent briller. Les grands maîtres, Léonard de Vinci, Titien, Raphaël, Vélasquez, Holbein, Van- Dyck et M. Ingres, ont fait dans le genre des chefsd'œuvre, mais ces illustres artistes voyant dans le portrait autre chose qu'une ressemblance physique à reproduire, s'attachaient à fixer sur la toile la ressemblance morale. En même temps qu'ils poursuivaient la représentation exacte et minutieuse de l'extérieur
du modèle^ ils cherchaient et trouvaient son côté intellectuel et intime^ l'expression de son caractère ; ils remplissaient son regard de sa pensée^ ils répandaient sur son visage le reflet de ses passions^ et quelquefois en peignant un individu^ ils peignaient un pays, une race, une époque.
Si pour être excellent, un portrait devait n'être que rimage matérielle et littérale d'un homme, la photographie régnerait sans conteste, etles meilleurs peintres seraient détrônés. En effet, l'appareil de Daguerre transporte le personnage sur le papier avec une fidélité merveilleuse, et retrace, sans en oubUer aucun, tous les détails anecdotiques du masque et des mains, et les accidents innombrables des étoffés. Cependant c'est tout; sa perfection ne va pas au delà : elle accomplit un rôle mécanique auquel Fart doit fatalement rester étranger. Au contraire, Fart ne se contente pas de copier la nature. Sans raltérer,''sans la modifier, il invente un je ne sais quoi qui fait d'une figure laide et triviale un beau portrait, un chef-d'œuvre, quelle que soit Tempreinte do la réalité primitive.
Depuis la généralisation de la photographie, les Salons sont moins que par le passé encombrés de portraits burlesques et risibles. La finesse scrupuleuse et infaillible des produits photographiques, en suffisant aux yeux vulgaires, en satisfaisant la
curiosité ignorante^ a porté un rude coup aux fabricants de ressemblances. Aussi le nombre des braves gensqui ne manquaient jamais d'exposer des portraits de leur cru, tantôt pour flatter la vanité de leurs modèles, tantôt pour caresser la leur, diminue sensiblement. Ce n'est pas que l'Exposition de 1861. ne puisse montrer dans ce genre des cadres détestables ; au contraire, elle en contient beaucoup, et si la loi de Thèbes qui condamnait à l'amende Fauteur d'un mauvais portrait était appliquée aux Champs-Elysées, plus d'un exposant serait ruiné du coup; mais il est intéressant de constater que les portraits de pacotille, grâce à la photographie, ne figurent plus aux Salons dans les proportions envahissantes que la critique a si souvent signalées et déplorées.
n semblera inutile de parler de tous les portraits médiocres auxquels l'indulgence extrême du jury a permis de figurer au Salon. Leur liste serait aussi longue qu'ennuyeuse. 11 faut donc laisser dans un m. Lépauie. oubli bienveillant le portrait de Victor-Emmanuel, celui du général de Pontevès, et deux ou trois autres delà même force,' par M. Lépaule; celui du général
MM
C'ornillet vtH&rdtmuth.
M. Alophe.
M. Larivière.
MM. Pichat
et Yvon, BiM. Vidal et
Schopin.
MM. Biard et
Court.
M. Beaucé.
M* Kigo.
Caniou, par M. Cornilliel; celui de S. S. le pape Pie IX, par M. Hardtmuth; celui de Garibaldi, par je ne sais quel artiste italien, et le portrait d'une demoiselle, par M. Alophe, que le critique d'un grand journal a eu le courage de louer sans réserve, et qui, en fait, ne vaut absolument rien. Nous négligerons également les portraits des maréchaux Niel et Randon, par M. Larivière; les deux portraits du Prince impérial, Tun par M. Pichat, l'autre, par M. Yvon; celui de Mgr Coquereau, par M. Vidal; celui de Pierre le Grand, par M. Schopin; celui encore de l'empereur du Brésil, par M. Biard; les onze cadres de M. Court, une centaine d'autres également insignifiants, et' nous irons à des toiles plus dignes que celles dont il vient d'être parlé de Tattention des amateurs.
M. Beaucé, si bien à Taise dans les figures de petite dimension, est gêné, paraît-il, quand il aborde les proportions mêmes de la nature. Le portrait du maréchal Canrobert dénote, en effet, de l'embarras chez le dessinateur comme chez le peintre. L'indication des formes manque de fermeté, le ton général d'aplomb, la peinture de personnalité et de hardiesse, les chairs n'ont pas d'existence, ni les demi-teintes de finesse. 11 y a, toutefois, dans la pose du maréchal une simplicité qui n'est pas sans grandeur.
Le portrait du général Espinasse, par M. Rigo, est
mieux peint que le précédent. On sent une brosse plus nourrie, plus sûre que celle de H. Beaucc. La tête du général est expressive : elle annonce une énergie solide et intelligente. Malheureusement le personnage paraît grêle et étriqué. On dira que le général étant d'une nature un peu sèche, il n'appartenait pas à M. Rigo de modifier le caractère de son modèle. A cela on peut répondre que l'artiste, tout en traduisant ce qu'il a sous les yeux, doit doTÎner des ressources que le vulgaire ne soupçonne pas, trouver le moyen d'élargir certains plans qui ajoutent àrampleur du portrait sans compromettre la ressemblance; enfin ne se bornant pas à une vérité absolue de l'imitation, conserver toutes les beautés de la nature en y ajoutant celles que lui dicte son goût et le sentiment qu'il a du style.
M. Faure a fait une assez bonne coniposition dans m. Faure. laquelle il a représenté une des Grâces dirigeant les premiers pas de Cupidon sous les yeux de Vénus. Son portrait déjeune fille est fort agréable,; la tête est jolie et bien peinte; les mains toutefois sont à refaire.
Nous donnerons aussi un mot aux portraits de m. Dumas. M. Michel Dumas, qui ne sont pas mal, mais où il y a de la dureté, et à celui de M. Doneaud (n° 898) : le regard m. Doneaud. est vif et pénétrant, la peinture un peu molle peutêtre, mais la main a été dessinée avec beaucoup de soin. Le tableau que le même artiste a exposé, la
— iU — Dernière \uU, n'a pas autant de mérite que ce por- MM.BrosMrd trait. Je noterai aussi les cadres de HH. Brossard et et Cœdèt. de M. Ccedès, qui ont le tort de rappeler le pinceau de M. Court ou de H. Dubuffe. Si Ton youlait se faire le complice de quelqu'un^ on pouvait^ je crois, mieux MM.Boichard, choisir. Je mentionnerai enfin les portraits de M. Boi- Gordigiani chard, ceux de H. Gordigiani, et surtout la toile que et Cabane. M. Cabane a appelée VÉtude. C'est le portrait d'un architecte. Debout, en vareuse brune, la main sur là hanche, il étudie le plan d'un édifice. Dans ce tableau on trouve les traces d'un talent qui s'est formé aux leçons des bons maîtres.
M. Gowe. Le portrait du docteur Bossi-Fanti, par M. Gosse, H. Jacquand. cst moius cstimable. Celui de la princesse 0. C, par H. Jacquand, l'est bien moins encore. H. Jacquand fait briller les chairs, les étoffes, les ameublements mieux que personne; à cet égard il obtient même des résultats que doivent jalouser les polisseurs de marbres et les fourbisseurs de casques. Lorsqu'il se prépare à peindre une joue ou un bras, je gage qu'il s'excite à la besogne en disant : « Il faut que ça reluise ! » Le portrait que M. Jacquand a fait de lui-même procède du même ordre d'idées, et son tableau, dont le sujet est tiré de l'histoire de Gaston de Foix, épousseté, brossé, astiqué partout, est d'une propreté aigre comme une ponune verte.
Non loin des tableaux de M. Jacquand^ nous avons m. a. Ue%se le portrait de M. le premier président Bartlie. M. Al. . Hesse Fa bien dessiné ; l'attitude est bonnc^ quoiqu'il y ait dans la main gauche^ posée sur le bras du fauteuil^ une pointe de coquetterie concordant assez mal avec la gravité du personnage; les chairs sont, dans les ombres, d'un ton de bel acajou, et, dans les lumières, d'un modelé morne et dur.
n se fait autour de M. Bonnegrace beaucoup de Bonne^ace. bruit. Quelques amis de l'artiste prétendent que sa peinture est excellente. Au fond il nous semble qu'il manque au peintre la science du dessin, la naïveté, la distinction et une palette variée. Si M. Bonnegrace était dessinateur, les mains de ses portraits ne seraient pas boudinées : on y verrait les os, les muscles, les tendons, les méplats, les saillies et les creux que montre la nature ; d'autre part les têtes seraient tout à fait d'ensemble, et sous les habits on retrouverait les bras et les torses qu'ils couvrent. S'il était naïf, il ne badigeonnerait pas du même enduit tous les visages, les jeunes comme les vieux, mastiquant les clairs et les ombres suivant un procédé unique, et bornant ses efforts à crépir les fronts et les pommettes d'une lumière qui emprunte invariablement de l'obscurité des tons voisins le même éclat, la même intensité. S'il avait la distinction en partage, M. Bonne-
^racc éviterait de donner aux gens comme il faut qu'il représente l'apparence d'hommes de rien, avec la peau fripée, Ja barbe et les cheveux en broussailles; au contraire, quand il ferait poser des natures communes, il trouverait sans peine le moyen de les ennoblir. Enfin au lieu d'être limitée à trois notes, le noir réservé aux habits et aux ombres, le rouge clair à l'usage des lumières des carnations, et le vert bouteille pour les fonds et les demi-teintes des Joues, des fronts et des doigts, si sa palette possédait la gamme complète avec les bémols intermédiaires, on vanterait, peut-être avec quelque raison, l'étendue et le charme dé ses ressources.
Après cela, il faut avouer que ce n'est pas sans motif si cette peinture, que des aveugles font descendre en ligne droite de Rembrandt et de Ribera, ne provoque aucune sympathie sérieuse. La foule laJélaisse parce qu'elle ne peut croire à des qualités sous tout ce gâchis, et les connaisseurs s'en éloignent parce qu'ils l'apprécient à sa juste valeur.
Des trois portraits exposés par M. Ronnegrace, le plus acceptable est, sans contredit, celui de M. Tchoumahoff. Le tableau dans lequel M. Ronnegrace a représenté la Pudeur vaincue par rAmourne place . pas le taJient de l'artiste dans im jour plus ^avoraJ)le que les portraits dont nous venons de nous occuper.
Entre M. Bonnegrace et M. Amaury Duval il y a un m. a. dut»i. monde. Le caractère du second affecte autant de retenue que le tempérament du premier montre de violence. M. Amaury-Duval aime les contours purs et suivis, il les nettoie avec une minutie qui dégénère en fadeur; il a le goût de la distinction^ mais à la condition qu'elle revête des formes aplaties que son pinceau se plaît à amincir encore pour arriver en définitive à la sveltesse épuisée des phthisiques; enfin, économisant la couleur, il modèle ses portraits avec la plus stricte correction et l'humeur la plus égale, ce qui leur donne presque toujours l'aspect froidement lisse d'une peinture sur porcelaine. C'est ainsi que les vertus deviennent des vices. Le portrait de mademoiselle Emma Fleury, de la Comédie-Française, renferme les qualités aussi bien que les défauts de l'artiste.
Les premiers travaux de M. Chaplin furent très- M. ChapUn. bien accueillis, et l'on se souvient de l'excellent effet que produisirent les portraits exposés par cet artiste en 1852 et en 1853. On y trouva une grâce naturelle, une saveur et une personnalité qui firent croire à une vocation des plus heureuses. M. Chaplin n'a plus retrouvé le succès de ses débuts. Je crois aussi qu'il a tout fait pour que Tattetition des hommes compétents se détournât de lui. Précisément à propos de M. Cha-
plin un critique à dit avec beaucoup de justesse : « On a le tort dans notre époque de confondre trop souvent la lâcheté et la négligence dans l'exécution avec la largeur. » Voilà, en effet, ce qui perd M. Chaplin. Il est devenu frivole, léger, insouciant; il s'est inspiré de mauvais modèles, et, par exemple, la nature lui semblant mal faite et triste de couleur, il s'est adressé au souvenir de Boucher pour en fabriquer une plus séduisante et plus harmonieuse.
a Boucher, disait Reynolds, a souvent joint la grâce et la beauté à une bonne manière de composer, mais dirigé, suivant moi, par un mauvais goût, tandis que ses imitateurs sont réellement abominables. » David disait aussi : « N'est pas Boucher qui veut. » A ces paroles de Reynolds et de David, on peut ajouter celles-ci qui sont de Guérin; M. Chaplin et beaucoup d'artistes avec lui devraient en faire leur profit : a Les études ne sont plus ce qu'elles ont été , ni ce qu'elles pourraient être ; tout se ressent de la précipitation du siècle. De même que l'on veut faire sa fortune sans travailler, on veut produire sans avoir appris ; on prend un sujet, une toile, un modèle, et l'on se met à faire un tableau sans réfléchir que le modèle n'est pas plus la nature qu'une idée n'est une composition : qu'en arrive-t-il? que le pauvre cavalier perd les étriers au premier temps de ga-
— i«9 — lop et qu'il est tout à fait désarçonné au second. N'aurait-il pas mieux fait de rester au manège? »
Quoi qu'il en soit, M. Chaplin n'est que le contrefacteur insipide du peintre des pastorales galantes, des femmes nues, des paysannes et des marquises sans pudeur, de l'amour ou plutôt de la débauche. Il suit de là que n'arrivant jamais à l'esprit de son maître, ni à son élégance, ni à sa liberté, au lieu de faire des travaux agréables, il ne produit que des boites de bonbons, qui font peut-être la joie des amateurs de friandises et des lorettes, mais dont nous nous affligeons , nous qui attendions de l'artiste autre chose que des confiseries sucrées à blanc avec rehauts de gelée de groseille. M. Chaplin a exposé deux portraits et un groupe d'enfants. Boucher a peint immensément d'enfants qu'il a souvent réussis; il a peint aussi le portrait de la marquise de Pompadour, dont il a fait presque un chef-d'œuvre.
Gustave Planche, un maître critique , écrivait en m. Dubufe. 1831 ce qu'on va lire à propos de la peinture de M. Dubufe. « S'il faut parler franchement, s'il faut dire toute notre pensée et ne rien déguiser aux curieux , qui se soucient d'approuver comme de désapprouver pourvu qu'ils voient du nouveau; aux jeunes gens que cette bruyante et scandaleuse réputa-
lion pourrait égarer et séduire, nous résumerons notre avis en deux mots : Ce n'est pas même de la mauvaise peinture. Que cela plaise, qu'on s'arrête pour regarder, qu'on regarde et qu'on s'en aille content, nous ne le nierons pas; il y aurait folie à le nier; au contraire,
nous serions fort étonnés qu'il en fût autrement
Que voulez-vous dire à ceux qui admirent la peinture d'un homme qui n'est pas peintre? Qu'ils ne s'y connaissent pas ? ils vous riraient au nez et se moqueraient de vous M. Dubufe peut continuer en paix
à peindre. Il ne faut pas s'en inquiéter; mais qu'il ne s'y trompe pas, les artistes qui prennent l'art au sérieux le renient. Il n'a pas de peine à s'en consoler sans doute, mais pour nous la question n'est pas là; la peinture est-elle bonne ou détestable? C'est la dernière qu'il faut dire; est-ce temps perdu que de la regarder? assurément oui, si c'est de peinture qu'on s'occupe. Mais nous ne regretterons pas les lignes que nous avons consacrées à M. Dubufe, si nous réussissons à inspirer aux promeneurs de l'Exposition le goût de la réflexion et de la critique, peu conciliable, il est vrai, avec l'examen des toilettes et des coiffures. » 11 estquestion ici de M. Dubufe père. Il n'y apeut-être pas exagération à dire que les lignes qui précèdent, en baissant seulement d'un ton la rude critique de Gustave Planche, peuvent aussi bien s'adresser à
~ 134 — M. Dubufe fils. Ce peintre possède, il est vnii, une pratique très-intéressante; je connais même des artistes excellents qui , à l'égard du pinceau , sont de beaucoup ses inférieurs. Malheureusement, au lieu de charmer et de plaire, il irrite, il agace. Ainsi, il a de la distinction et de l'élégance une idée si erronée que, pour paraître élégant et distingué, il se figure qu'il suffit de satiner et de moirer son tableau du haut en bas, les étoffes et les têtes, les parquets et les meubles, les colonnes et les marbres. Il pense aussi qu'il ne faut jamais manquer de contorsionner les doigts dans des mouvements qui ne sont pas humains, de casser les poignets et encore, à titre de suprême raffinement, de semer d'une telle abondance de fossettes les mains, les coudes, les joues et les épaules, qu'on puisse croire les chairs comme capitonnées.
On comprend qu'avec de pareils principes, pratiqués tous les jours, appliqués en toute circonstance, on ne fasse pas de progrès dans l'estime des connaisseurs. M. Dubùfe, qui est laborieux et qui produit sans relâche, s'en étonne peut-être; cependant, s'il en était autrement, il faudrait désespérer de la peinture, je dis mieux, la peinture n'existerait plus.
Quoi qu'il en soit, si ce n'est pas un bon artiste qui a peint les portraits de S. A. 1. la princesse Mathilde et de la duchesse de Medina-Çeli, c'est au moins un ou-
vrier adroit à chiffonner le ruban et la dentelle. M. Dubiife a exposé cinq portraits; le mieux combiné semble être celui de madame la marquise de Galifet.
M. GaaUer. H. Gauticr a fait quelques portraits que Ton a justement remarqués. Ils ont un aspect original et neuf qui attire tout d'abord^ et comme ils sont exécutés avec talent, on y reste volontiers. Il ne faudrait pas cependant que le peintre usât toujours des mêmes moyens, le public s'en lasserait, et M. Gautier, qui prétend sans doute à une réputation solide, doit veiller à ne pas compromettre ses espérances en ne se préoccupant pas assez du soin de varier ses formules. Le portrait de M. Tailhardat et celui du docteur Gachet sont bien dessinés, carrément posés, suffisamment colorés, et peints avec conscience. On y voit, néanmoins, quelque tendance à la mollesse ; mais il est probable qu'il suffira d'avertir Tartiste à cet égard pour, qu'il se tienne en garde contre un défaut trop commun de nos jours.
M RoUer. Lcs portraits de M. RoUer sont exécutés avec une
. minutie laborieuse. Le coloris en est agréable, mais à
force de fondre les tons ensemble, l'artiste affaiblit le
modelé et lui ôte son ressort.
Je passe sans m'arréter devant les nombreux por-
depommayrac traits sortis de l'atelier de M. de Pommayrac et de-
vant celui de mademoiselle Tordéus, dans lequel m. Vicunou M. Viennot nous ramène à Fart dégénéré du premier Empire. Le portrait de mademoiselle Tordéus est un modèle de ce genre ridicule ; c'est aussi une fort désagréable imitation de peinture sur porcelaine. U n'y m. de winnc. a également que peu de chose à dire des toiles de H. de Wimie. Dans le portrait de S. M. le roi des Belges, la tète n'est pas mauvaise, mais les bras, les mains, le corps, les jambes sont mal dessinés, et l'harmonie jaunâtre répandue sur le tableau est des plus fâcheuses. Le portrait de M. Roeland , par le même artiste , se tient un peu mieux. Un profil de femme par M. Smits m. smits. est assez bien réussi ; M. Philippe adopte des tons m. Phuippc. roux qui pèsent lourdement sur ses portraits ; un capitaine d'état-major par M. Linder a quelque mérite ; m. Linder. enfin M. Emile Lecomte, dans le portrait exposé sous M.E.Lecomte le n» 1862, montre un sentiment très-appréciable de distinction.
Le talent de M. Jalabert n'est pas d'une qualité ro- m. JaUbert. buste. Il est plutôt tendre et féminin, souvent mièvre et étiolé, et je crains que sa nature trop rêveuse ne le conduise, de tristesses en langueurs, à quelque état voisin de la consomption. D'ailleurs cela lui donne un air poitrinaire auquel on s'intéresse et qui lui permet de taire fructueusement son chemin dans le monde.
Le portrait que M. Jalabert a exposé est assez
bien. Cependant cette belle dame dont rembonpoini dénonce une santé raisonnablement florissante^ aurait bien plus d'attraits si le pinceau de l'artiste • ne l'avait pas gratifiée d'une carnation malade. Nous dirons aussi que la main posée sur le fauteuil se met à la torture pour se faire voir, et qu'au lieu d'appeler les regards sur l'épaule droite du personnage en y fixant le principal foyer de lumière du tableau^ H. Jalabert eût mieux fait de retirer la tête de la pénombre où elle se trouve. L'épaule est belle, mais là tête ne l'est pas moins, et c'est elle qui intéresse surtout le spectateur. M. Jalabert a aussi exposé une composition intitulée la Veuve, peinture mince et indécise du genre pbthisique dont je parlais à l'instant.
winterhaiter. Lcprofil de S. M. l'Impératrice, par M.Winterhalter, a beaucoup plu au public, parce que les traits sont fort beaux, et que l'expression de ce charmant visage respire une douceur et une bonté inaltérables. Si les artistes n'ont pas partagé toute la satisfaction de la foule, c'est que la peinture leur a semblé peu digne de l'auguste modèle de M. Winterhalter. La tête et les épaules sont exécutées avec un sans-gêne d'un goût au moins douteux.
M.A. Tissier. M. Augc Tissier, dont nous avons apprécié un tableau important dans un des chapitres qui précèdent, a mis au Salon quelques portraits et une toile : Algé-
rimne et son esclave. M. Tissier a fait dans le temps des portraits remarquables ; mais c'est un artiste de peu d'audace. On dirait qu*il craint toujours de risquer des coups de brosse trop hardis^ d'oser un effet trop Tif. dessine avec quelque correction^ il peint avec propreté^ et par-ci par-là la couleur a des agréments piquants. Avec un caractère plus entreprenant il serait allé très-loin. Dans V Algérienne, l'effet n'est pas assez concentré; il s'éparpille en toutes sortes de dissonnances et pour vouloir trop dire, il ne prouve rien. Il ne faut pas sans doute se montrer trop sévère pour un peintre dont les prétentions sont modérées^ je veux engager néanmoins M. Tissier à remettre sous le pinceau l'odalisque et son esclave. Le portrait d'enfant (n** 2968) est peu de chose. Le portrait de femme (n" 2965) gagnerait beaucoup si la moitié de la tête n'était pas couverte d'un ombre opaque. Je n'aime pas ce nez cpii se découpe en clair très-intense sur Tombre trop noire de la joue. La main et le bras gauche sont d'une maigreur que l'artiste eût pu dissimuler, et le bras droit est si court que sans beaucoup de peine on croirait la main emmanchée au coude, ce qui n'est pas naturel. Dans ce portrait, l'ajustement est très-élégant, plein de distinction et de grâce.
Les autres portraits de M. Ange Tissier ne sont pas
dépourvus de charme. Ils annoncent sinon un artiste ca|)able de s'élever bien haut, du moins un peintre en mesure de répondre honorablement à la confiance de sa clientèle.
H. Fiandrin. M. H. Flaudriu est un artiste dans la plus grande acception du mot. Développées aux leçons de M. Ingres, ses facultés portent sans doute les marques visibles de renseignement dont elles se sont nourries, mais elles ont conservé un cachet assez original pour que les œuvres du disciple ne puissent jamais être prises pour celles du maître.
La foule se trompe souvent ; inintelligente ou vulgaire elle aime le tapage des instruments sonores, elle court aux tableaux pailletés de tons voyants. Cependant, cette fois, M. Fiandrin a été plus fort qu'elle : il l'a obligée à stationner devant le portrait de S. A. I. le prince Napoléon et à Tadmirer. Et qu'a donc ce portrait pour exercer un tel empire? Est-ce l'éclat des accessoires, la vivacité de l'expression, le luxe des ajustements, le pittoresque de l'attitude, le brillant du travail? Non. Le Prince est assis dans un fauteuil sans dorures; il est vêtu d'une simple redingote
noire; son beau et noble visage est calme et réfléchi.
Je vais essayer de dire ce qui a attiré le public.
H. Flandrin place le principal intérêt de l'art dans le culte du beau combiné avec celui de la nature. Ceci n*est pas seulement le résultat d'une doctrine fortement raisonnée, c'est encore celui d'un goût natif, j'ajouterai d'une conviction fervente qui maintient Tartiste dans un milieu moitié idéal, moitié réel. Ainsi, avec lui, le dessin est exact sans puérilité, le modelé juste sans brutalité, le coloris vrai sans éclat, la ligne savante sans ostentation, l'expression incisive sans effort. C'est-à-dire que le peintre, écartant tout ce qui pourrait briser le voile de calme et de sérénité qu'il interpose entre la nature et lui, et qui dégage comme une mélodie rêveuse et méditailTe, interprète la réalité humaine tout en restant IK)ête, et aussi, tout en représentant la tète d'un homme, il exprime sa pensée.
Poussé à ce point, l'art du portraitiste prouve une
Tcritable puissance. Faisant ressortir des qualités de
Tordre le plus rare, il rend attrayantes des œuvres où
Texécution semble vouloir se faire oublier. Il laisse
apparaître, auprès de la beauté matérielle, la beauté
intellectuelle; il met à côté des ressources du talent
celles que conseille une sagesse pleine de quiétude,
illuminée seulement d'un demi-sourire de l'esprit.
Ne visant ni à Toriginalité des moyens^ ni aux effets étranges, il ne brille d'aucun artifice mondain. Au lieu d'abandonner Timagination à elle-même, il la contient, et sans compromettre sa force productive, il la modère et la guide. En se tenant également éloigné des caprices de la fantaiâie, des maquillages de la mode, des hasards du pittoresque, des effronteries orgueilleuses du réalisme, il entrevoit la région qu'habite le beau infini, source des trésors inépuisables^ des inspirations étemelles, il reste sur la trace des traditions glorieuses. Enfin austère de contour et de pinceau, de forme et de couleur, de style et de pensée, c'est un art, si je puis ainsi parler, de paix et de doux recueillement, et naturellement les peintres qui en ont le mieux compris et suivi les préceptes sont aussi ceux qu'il faut placer au degré supérieur de la hiérarchie.
Pour mettre un seul en lumière, je ne prétends pas rejeter tous les autres dans l'obscurité. Sous toutes les écorces, même sous les plus rebutantes, se trouvent quelquefois des germes précieux qu'il serait injuste de méconnaître; j'ai voulu seulement m'incUner devant une certaine manifestation de l'art que je considère comme un sanctuaire, et que le public a salué instinctivement de ses hommages.
Voilà pourquoi je jàortraijt du prince Napoléon a obtenif un succès générai.
Ce portrait est fort beau. L'allure en est large^ le faire simple et rationnel^ le dessin ample et distingué. Le ton est gris ; mais cette teinte a beaucoup de charme et d'harmonie^ et le yisage^ les mains^ les habits montrent la noblesse et la pureté d'exécution qui sont le secret de l'artiste. La tête surtout est superbe. Les demi-teintes ardoisées y jouent peutêtre un rôle trop accusé; mais le regard calme, annonçant une intelligence mâle et confiante en soi, laissant deviner une vie d'étude et le travail d'une pensée active; le contour sérieux et légèrement rêveur de la lèvre, l'aménité un peu grave de l'expression, nuances délicates et fugitives qu'eussent négligées tant de peintres, tout cela est admirablement rendu.
J'aime gioins le portrait de M. le comte Walewski. Conçu à peu près comme celui du Prince, les qualités de M. Flandrin ne s'y prononcent pas à un degré aussi élevé. Le portrait de M. le comte Duchâtel n'est pas non plus complètement satisfaisant, de même que celui de M. le comte S....; enfin celui de M. Gatteaux manque d'un peu de largeur. Mais le portrait d'une dame vêtue de noir, assise de face, les mains l'une dans l'autre, est parfaitement réussi. Si la tête un peu osseuse n'est pas jolie, il ne faut pas en faire un reproche à l'artiste, et ce qu'il faut louer sans restriction.
c'est la justesse et la suavité du modelé, la finesse des contours, le calme de Texpression et Télégante simplicité de la pose.
Quoi qu'il en soit, M. Flandrin peut être offert comme modèle aux jeunes gens qui, entrant dans la voie sérieuse, veulent perfectionner leur talent. Son exemple leur apprendra à préférer les graves préceptes des ma!tres.aux conseils de la fantaisie, les traditions immuables de Tart au goût éphémère de la mode. Il leur apprendra aussi à concilier ces grandes leçons avec le sentiment moderne, et quand à leur tour ils voudront peindre un portrait, il leur donnera le goût de qualités précieuses : la sobriété des ajustements et des accessoires, la gravité sans emphase, la dignité sans morgue, la grâce sans afféterie, et cette unité d'exécution qui fait que la personne représentée semble avoir été peinte d'un seul jet.
Flandrin. Lc frère de M. H. Flandrin, dans le portrait de madame la baronne H., a fait preuve d'un talent trèsdistingué : le modelé est sérieux, la pose bien trouvée et la poitrine est d'une belle exécution; seulement les chairs sont d'un ton bleuâtre un peu froid et la main droite ne s'attache pas très-correctement au bras.