‹ La peinture et la sculpture aux salons de 1895Chapitre 2 sur 13 · La vie d’un artiste, p · texte numérisé non relu

La vie d’un artiste, p

le plus sensuel, ce sont à coup sûr J.-A.-D. Ingres et H.-G.-E. Degas. Cette classification n’a pas été proposée, qu’elle se trouve chez l’un et l’autre démentie, dès le premier examen, par la contre-partie de l-’œuvre : l’intellectualité s’impose des admirables portraits dans lesquels Ingres a défini la bourgeoisie, où il a prouvé une compréhension peut-être lente, laborieuse, mais intégrale de toute une classe. Vers d’autres milieux évolua l’étude de M. Degas; son enquête, vouée au peuple et au high-Hfe, est celle d’un psychologue autant que d’un peintre; les scènes de mœurs théâtresques, sportives, ouvrières ou marchandes qu’on lui doit, découvrent, à force de pénétration, l’au-delà du contemporain, dégagent le fantastique du réel, et de là vient leur extraordinaire beauté. En somme et de toute évidence, les peintres sociaux n’abdiquèrent pas plus que les romantiques la volonté de se replier sur soi-même et de soumettre le concept à l’épreuve du raisonnement; leur méditation put se tourner vers un autre objet; elle ne fut ni moins certaine, ni moins profonde...

Retenez maintenant quelle évolution fut celle du paysage. Les impressionnistes se forment à l’école des maîtres de 1830, le point est acquis aujourd’hui; mais leur dévotion à l’éternel modèle n’est plus la dévotion calme, réfléchie de Théodore Rousseau et de Diaz; plutôt que de reproduire de sang-froid et dans leur littéralité de durables spectacles, ils s’éprennent des plus passagers effets, des mirages et des harmonies, et leur enthousiasme, qui atteint au lyrisme, convie à la somptueuse et éblouissante féerie des diaprures et des ensoleillements. On les a rapprochés des Parnassiens, sans doute parce que le panthéisme leur est une foi commune, et qu’ici et là l’importance, la richesse, l’éclat vibrant des moyens d’expression est extrême. De toutes manières, nous voici loin du terre à terre réaliste! Entre Claude Monet et Courbet s’élèvent les différences qui séparent Leconte de. Lisle de Champfleury. L’ignorance et le parti pris seuls persisteraient à rendre tributaire du matérialisme le peintre de l’immatériel et de l’impalpable, le légitime héritier de Turner l’illuminé et du divin Corot, Claude Monet, que son œuvre montre de plus en plus attiré vers les exaspérations et les paradoxes de la lumière, vers le surnaturel de la nature.

Ainsi, de valables artistes purent s’inspirer de la société, de la mer ou des champs et s’attester quand même philosophes, poètes, dans le temps où la majorité compacte d’Ibsen, entraînée par la parole des rhéteurs, préférait la lettre qui tue à l’esprit qui vivifie et acceptait l’abdication de la personnalité. Pour la masse, l’ère s’ouvrit du réalisme laïque et obligatoire; une congrégation de l’index prohiba tous les genres, « sauf le paysage, le portrait, le tableau de mœurs », et par M. Émile Zola *, Corot fut décemment prié « de tuer, une fois pour toutes, les nymphes dont il peuplait ses bois et de les remplacer par des paysannes. » Ce n’est pas assez d’avoir banni l’idéal; certaines couleurs, certaines tonalités sont tenues pour suspectes et frappées d’anathème. Aussi bien, la mesure est comble et chacun se sent pris de dégoût, de lassitude et d’écœurement. Patience ! des excès mêmes de l’oppression viendra le salut. Ces preuves accumulées de notre néant, cette montre de l’humaine déchéance, cette mise à nu de la créature pantelante provoquent le désir de s’évader par moments du terrestre, et de chercher ailleurs un refuge ; elles exigent d’espérer en des destinées autres, meilleures ; elles réclament, pour alléger le faix de notre misère, les promesses de la foi et les illusions du rêve. Aux instances de cette requête la réaction se produit, l’œuvre d’affranchissement s’accomplit; une à une tombent les barrières qui limitaient le domaine de la pensée et dérobaient le ciel; le séquestre de l’imagination prend fin ; on libère les condamnés aux travaux forcés du plein air et sur notre détresse, dans l’intérieur clos, la pénombre de Carrière peut jeter son voile, étendre sa paix et son mystère.

Jamais le bienfait du mensonge ne s’imposa aussi impérieux qu’à l’instant où l’on vit la poésie sortir victorieuse du redoutable combat. Contre elle rien n’avait pu prévaloir. Dès longtemps, alors que le réalisme assurait avoir converti toutes les consciences, plié tous les talents à sa loi, des peintres s’étaient rencontrés en chaque pays, sous les plus diverses latitudes, pour infliger à cette suprématie illusoire l’affront du plus formel démenti, pour exprimer ce besoin d’infini, ancré au plus profond de notre âme et qui ne saurait sombrer qu’avec elle. C’étaient les préraphaélites en Angleterre, Arnold Bocklin en Suisse, Max Klinger en Allemagne; en France, Puvis de Chavannes et Gustave Moreau.

« Symbolistes, saluez votre maître », s’exclame M. E. Melchiorde Vogüé, et il désigne M. Puvisde Chavannes. On ne saurait découvrir avec plus de certitude une ascendance, ni plus logiquement rattacher au passé une évolution née d’un besoin imprescriptible d’affranchissement et de la fidélité à des aspirations traditionnelles. Ni le fond de la doctrine, d’une primitive simplicité, ni le terme même de symbolisme ne doivent embarrasser l’esprit ou le surprendre. « Les œuvres de l’artiste sont les symboles à l’aide desquels il communique aux autres ses propres idées », écrivait, dès 1831, Henri Heine '. Il s’est trouvé, il se trouvera toujours des peintres, des sculpteurs pour vouloir éveiller l’idée par le ton ou par la forme , et elle n’était pas autre l’ambition qui hanta les glorieux imagiers du moyen âge. Plus avides de suggérer que de copier, ils ne visèrent qu’à incarner leur rêve et on s’abuse à taxer de réalisme ceux qui firent ricaner sur les parois les danseurs macabres et veiller dans la pierre les monstres et les chimères. Aujourd’hui, une pareille volonté de subordonner le signe à l’idée possède la jeunesse; ses préférences vont aux maîtres qui ont atteint à l’expressivité extrême par le dessin ou la couleur, à Delacroix et à Daumier, à Corot et à Manet ; les ouvrages de Rodin, de Puvis de Chavannes et de Degas la ravissent et la passionnent ; elle convoite l’enseignement de Gustave Moreau, d’Eugène Carrière et de PaulGauguin. Sans exclusion ni réserve, leschamps de l’esprit sont ensemencés dans tous les sillons. Que parle-t-on seulement d’exotisme, de mysticité? Sans doute, il en est qui surent rapporter de leurs expéditions lointaines des caractérisations saisissantes, ou qui célébrèrent, avec des accents attendris et touchants, le cantique de la foi retrouvée; mais chez d’autres s’attesta le don de l’humour, de l’ironie acerbe, et à d’autres encore il appartint de dégager le charme des intimités ou de combiner des ordonnances décoratives imprévues. Entre des tempéraments si divers, le seul lien est l’ardeur à réagir contre l’absence d’intellectualité, contre l’exactitude anonyme du daguerréotype; on s’autorise des techniques les plus propres à extérioriser l’idée et à en préciser le sens ; on invoque les exemples du moyen âge et de l’extrême Orient, et, selon la loi des contraires, la notation mathématique du détail est remplacée par la mise en valeur de l’arabesque, par l’écriture sommaire, qui abrège et simplifie, qui accentue et déforme.

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