‹ La peinture et la sculpture aux salons de 1895Chapitre 3 sur 13 · De la France. Le Salon de · texte numérisé non relu

De la France. Le Salon de

A l’ouverture des Salons, il n’était pas sans intérêt de chercher l’orientation des tendances, de consulter l’état des esprits, afin de connaître la genèse des œuvres et de se préparer à les mieux comprendre. On a enregistré de la sorte l’agonie d’un système qui, poussé jusqu’à ses conséquences extrêmes, tendait à l’immolation de l’idée, au déni de la personnalité. En même temps s’est constatée une évolution vers un art de synthèse et de pensée jaloux de la révélation des au-delà par des images de vérité ou de songe. Entre la nature et la fiction, nul ne songerait 'à se prononcer; l’esprit souffle où il veut, la liberté de l’inventeur demeure pleine et entière. Mais protester contre l’exil du rêve, c’était, à la minute présente, continuer le combat pour la franchise des initiatives, et voilà pourquoi la revendication fut ici agréée et soutenue. Que deviendraient les lettres françaises si, pour mieux exalter la forte prose, on se prenait à vouloir honnir les poètes? A quelle déchéance notre école ne se trouverait-elle pas condamnée, le jour où lui serait ravie la gloire de Poussin et de Watteau, de Prudhon et de Delacroix? Au surplus, l’ordre des sujets importe peu; la question est dans l’originalité créatrice qui anime et spiritualise la matière. Sachons donc lui être accueillants et, au souvenir de tant d’injustices et de méprises célèbres, gardons-nous de professer le dédain coutumier à l’endroit des novateurs. Pourquoi faire injure à notre temps, supposer un terme à l’élan du génie, et à qui donc appartient-il de fermer avant l’heure le livre de l’Histoire? Autant vaudrait évoquer la désolation d’une fin de monde, les sources taries, la sève épuisée, la floraison à jamais interrompue, et sonner à travers la campagne morte le glas de l’art et de l’esprit.

« Nous vivons dans un temps étrange, au milieu d’inexplicables contrastes. Le mal et le bien sont partout ; il n’est pas un instant du jour où nous n’ayons sujet de perdre ou de prendre courage, d’espérer ou de désespérer. Pour parler de la peinture, n’est-elle pas tout à la fois en progrès et en déclin? Au Salon, cette Bourse des peintres, la décadence est visible. C’est le métier qui triomphe ; l’esprit, le talent, l’adresse se prostituent, à qui mieux mieux, aux exigences de la mode et aux caprices de l’argent. L’enthousiasme et les couronnes vont de droit au procédé, à la manière, au faire de convention, à de plates réalités mesquinement traduites, tantôt par un imperceptible pinceau, tantôt par une brosse gigantesque. Qu’attendre d’un tel art ou d’une telle industrie? » C’est le sage Vitet qui s’emporte de la sorte et émet ces plaintes virulentes. Qn les pourrait encore ouïr aujourd’hui, tant elles n’ont rien perdu, après quarante années, de leur justesse et 'de leur opportunité. Mais l’historien ne veut pas, en fin de compte, qu’un doute alarmant plane sur les destinées de l’école nationale. Sa censure trouve ailleurs les compensations nécessaires: il prend à témoin de la vitalité de notre génie les murailles fraîchement parées des palais et des temples. Là, lui semble-t-il, « l’art, plus à l’aise et plus libre, loin du bruit et du trafic, réapparaît dans sa dignité » et la chapelle des Saints-Anges le console du néant de la production éphémère. Ainsi, aux heures de trouble, d’incertitude et de controverse, plus d’un s’en vient quérir auprès de YÉté, auprès de YEnfance de Sainte-Geneviève, l’oubli de la vanité et du tumulte, l’apaisement et les réconfortantes assurances.

La peinture monumentale se présente avec le prestige de la survie ; assurée de durer autant que la muraille qui la sertit, elle n’est conçue ni en vue d’une génération, ni en vue d’une classe; elle est dédiée à la postérité, elle s’adresse à l’àme universelle. C’est aussi son privilège d’inciter aux retours vers le passé, de rappeler le but initial de l’art de peindre, comment la décoration a constitué sa meilleure raison d’être le long des siècles de l’ère nouvelle, puis aux anciens temps, qui virent s’élever les hypogées et les apàdanas, la Lesché de Delphes et les villas pompéiennes. A la pratique

suivie de la fresque, Théophile Gautier attribuait l’éclatante fortune des écoles transalpines. Que ne doit pas de son côté notre art de France aux peintures des châteaux, à celles des églises surtout, d’une ferveur si communicative, si efficace, selon la ballade :

Femme je suis povrette et ancienne,

Ne rien ne scay ; oncques lettres ne leuz ;

Au moustier voy, dont je suis paroisienne,

Paradis painct, où sont harpes et luz,

Et ung enfer où damnez .sont boulluz :

L’ung me fait paour, l’aultre joye et liesse.

La joye avoir fais moy, haulte Déesse,

À qui pescheurs doibvent tous recourir,

Comblez de foy, sans faincte ne paresse,

En ceste foy je veuil vivre et mourir.

La suggestion de ces images ne saurait être moins édifiante pour les peintres d’aujourd’hui que pour la vieille de Yillon. A nulle époque ne se succédèrent à aussi brefs intervalles les travaux de décoration architectonique. Qu’on se rappelle le Panthéon, l’Hôtel de Yille, la Sorbonne, les mairies suburbaines. Tout édifice public réclame d’être embelli. Par malheur, la faveur exclusive du tableau a entraîné l’oubli des principes de la peinture murale. D’aucuns sourient de la naïveté du moyen âge; mais les règles primitives énoncées par le moine Théophile dans sa Schédule ou par Yillard de Honnecourt sont méconnues à plaisir par nos chargés de commandes. Ah! s’ils voulaient jeter un regard sur les relevés fidèles dont la Commission desmonuments historiques a si grand’raison d’enrichir chaque année ses archives1 ! Yoilà les modèles à étudier, l’enseignement à retenir, la tradition â renouer ! Mais le peintre émancipé ne se résigne plus à être le vassal, l’humble auxiliaire de l’architecte. L’un et l’autre, talonnés par le désir de prédominer, ont cessé dès longtemps de s’entr’aider, de faire mutuellement ‘valoir leurs ouvrages au profit de l’entreprise commune. Nos prétendues décorations sont de simples tableaux brossés à l’atelier et incapables de former corps avec la muraille, en dépit du marouflage. Comment pourrait-il en aller autrement? Les questions de technique, les façons de procéder indif-

1. Voir au Salon des Champs-Elysées (section d’architecture) : la Danse macabre de Kermaria, par M. Guédy, et Peintures murales de la cathédrale d'Amiens, par M Laffillée, les Fresques du château de Valprivas, de la cathédrale du Puy, des abbayes de Sainte-Seine et de la Cliaise-Dieu, par M. Yperman.

fèrent. C’est une exceptionnelle aventure, si un artiste tente la restauration de la fresque, comme M. Bastien-Lepage, ou supplée, par un calcul mental, à l’exécution sur place et s’astreint à varier sa manière selon l’entour, le point de vue, la lumière. Ici, la conséquence des errements réalistes a été, plus que partout ailleurs, funeste. Qui dit décoration, entend respect de ladestination, sacrifice des détails, subordination de chaque partie à l’ensemble; il s’agit non plus d’imiter, mais d’interpréter ; littéralité de la copie, littéralité de l’observation demeurent également intolérables et de là vient notre malaise devant les Halles de M. Lhermitte. Le panneau préparé pour l’Hôtel de Ville, et qui parait inspiré par le Ventre de Paris, possède la précision rigoureuse, documentaire, d’un instantané ; il en offre aussi le caractère épisodique, anecdotique, accidentel, incompatible avec la durée promise à l’oeuvre. La déformation des premiers plans, leur grossissement, ne constituent pas une violation moins flagrante des lois qui interdisent à la peinture murale les artifices du trompe-l’œil. Tout de même, il fut peut-être trop recommandé aux artistes de se tenir à la stricte reproduction des apparences, et mal en prit à M. Lhermitte de suivre la formule. On regrette tant de soins, tant de savoir employés en pure perte, et, avide de consolation, la pensée se reporte aux fusains dans lesquels M. Lhermitte a donné sa pleine mesure et qui suffisent à sa gloire.

Il n’était pas sans curiosité de voir M. Roll aux prises avec la même tâche. Allait-il, pour exprimer les Joies de la vie, retracer, selon l’accoutumée, une scène populaire, rééditer, sous d’autres espèces, quelque Fêle nationale du 14 juillet , renouveler la faillite de M. Lhermitte ? Le calice du fac-similé photographique a été épargné; non pas que M. Roll se soit révélé poète: c’est toujours chez lui le même dédain de l’invention ; les femmes, les enfants nus qui s’ébattent dans la clairière parmi les hautes herbes et les roses, les couples enlacés aperçus au travers des ramures, le trio des joueurs de violons constituent une allégorie réelle, comme on eût dit à Ornans ; M. Roll y parait le disciple de Jordaëns prévu par J. -K. Huysmans, le peintre de la chair ensoleillée et de la lumière limpide. Il n’y a eu ni surprise, ni déception : une gaie toile de fond, un clair rideau de théâtre, telle devait bien être la décoration émanée de l’artiste qui continue avec le plus d’éclat Courbet parmi nous.

Que M. Roll, en dévêtant les figures de son paysage, ait prémédité plusieurs de ces morceaux de bravoure où il excelle, qu’il se soit offert le plaisir de noter le glissement, la caresse du rayon à la surface des épidermes, je n’y contredis pas; cependant, par le nu, il a encore entendu échapper à l’actuel et soustraire son œuvre à la marque d’une époque. Son parti, très simple, très classique pour un réaliste impénitent, est celui adopté par M. Bonis, lorsqu’il a exprimé, avec une course d’adultes, le bienfait des exercices physiques, et par M. Desvallières dans un carton pastellé d’une allure pollajuolesque, les Chasseurs. Faut-il conclure que le contemporain est impuissant à fournir l’élément d’un thème ornemental? Non, certes, et Dieu nous garde, après avoir revendiqué toutes les libertés, de verser à notre tour dans aucun ostracisme. Prenez parmi les tableaux de M. Cazin celui de votre choix; vous êtes assuré d’y rencontrer, mieux que le texte d’une distraction passagère, l’invite à une songerie douce, vague comme la mélodie lointaine à peine perçue à la tombée du jour. Quelles contrées furent cette fois parcourues? L’Artois, la Picardie, j’imagine, puis qu’importe! Ne vous suffit-il pas de partager les « états d’àme » que sont, selon la définition d’Amiel, ces paysages et de soupirer avec le peintre, délicieusement? Une coutume inexorable rapproche, confond sa vision assombrie, désenchantée, et le rêve souriant de Corot; mais depuis un quart de siècle, dans l’humeur une évolution s’est produite et l’art de M. Cazin en porte justement la trace. Si âpre soit le tourment moderne, nous aimons retrouver l’écho de notre pessimisme et de notre désespérance dans cette campagne endeuillée, obscurcie par les nuées, où la lumière agonise et défaille. De loin, à première vue, avant qu’il soit loisible de discerner les réalités cachées sous leur voile de brume et de mélancolie, les tableaux de M. Cazin affectent par la seule vertu de leur tonalité; l’impression morale précède l’examen du détail et c’est elle qui, finalement, demeure. Si je cherche en cet instant à évoquer les paysages présents au Salon, plutôt que le dispositif me revient en mémoire l’émotion éprouvée, la tristesse des longues routes dont le ruban se déroule infini au travers de la plaine, le sommeil des eaux où la lune se reflète, l’isolement de masures

(Salon des Champs-Élysées.)

ensablées au faite de la dune, puis la placidité de la lecture auprès de la chaumière, à l’ombre des grands bois... La campagne ne prête pas seule à ces généralisations expressément demandées par la peinture décorative, et un esprit supérieur sait pareillement rattacher à l’ordre universel une scène de mœurs, un portrait même.

Tandis que l’homme se livre volontiers, il y a du sphinx dans l’éternel féminin; à résoudre ses énigmes s’exerce et triomphe l’analyse aiguë, subtile, de M. Aman-Jean. Il dérobe les secrets d’âme, divulgue le sentiment intime, et poursuit, à travers la diversité des effigies, une même enquête d’humanité ; les attitudes, à la fois graves et simples, sont celles de chaque jour, d’hier et de demain ; un fond neutre achève de mettre autour de ces délicates créatures une atmosphère imprécise de calme, de silence, bien propre à la contemplation : l’une tient quelque fleur, l’autre va lentement, une troisième se complaît en son recueillement ; pour dire la grâce souple et fragile, les gestes sont demi-las, les mains aux doigts fuselés s’abandonnent paresseusement, et sur les visages, le mystère insondable du regard et le vague sourire — ironie, interrogation ou regret — décèlent l’envol de la pensée inquiète. Les notations exquises abondent; il est tel repos des yeux, tel ondoiement de chevelure que M. Aman- Jean a rendu avec la tendresse compréhensive, divinatrice d’un poète, d’un Baudelaire ou d’un Maeterlinck. On peut évoquer sans crainte ces souvenirs à propos de portraits qui bénéficient heureusement de tout ce que peut ajouter à l’art la psychologie la plus affinée, la plus pénétrante.

Baudelaire encore énonce, dans un de ses poèmes en prose, le principe qui, jusqu’ici, régit l’œuvre de M. Eugène Carrière : « Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou luminéux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie ». Le drame s’y évoque avec d’autant plus degrandeur qu’il apparaît indéterminé, dégagé des contingences : le nuage des ténèbres dérobe les superfluités qui datent et localisent, pour ne laisser émerger que le geste de l’humanité dans son rythme éternel. Sans doute, depuis l’origine des temps, l’ordonnance de l’architecture, les mœurs des sociétés ont pu changer le cadre, l’apparence des représentations théâtrales ; mais, à travers les âges, le spectateur est demeuré pareil à lui-même; l’attention anxieuse, haletante, le partage de l’enthousiasme, la passivité de l’être tout entier absorbé par l'émotion qui l’étreint, le poinct, se sont traduits par les mêmes stigmates, par les mêmes tensions du col, par les mêmes

poses verticales ou infléchies, par les mêmes accoudements ou la même prostration. Ce sont ces marques, toujours identiques, du trouble intérieur que M. Carrière a fixées avec la clairvoyance et la compassion d’un philosophe. Pour atteindre à l’expression extrême, il s’est inspiré, comme le veut Michelet, du peuple qui ressent plus

ROUTE KATIOKAI.E, PAR M . J . - C . C A Z l N .

(Salon du Champ-de-Mars.)

profondément et manifeste sans contrainte de tenue, en toute spontanéité, avec des mouvements libres et caractéristiques ; le théâtre de quelque faubourg lui a servi de champ d’expériences : et des longues veilles passées à épier l’agitation de la salle houleuse, enfiévrée, de l’amas des observations graphiques et intellectuelles, est résulté ce tableau, d’une cohésion telle que les personnages sem-

blent ne pas exister isolément, former un seul être, et que ce qui se trouve là, mis à nu, confessé, c’est l’âme même de la foule. Le vieux Poussin n’eût pas manqué de dire du Théâtre Populaire : «Voilà des choses que l’on ne peut pas faire en sifflant, comme les peintres de Paris qui, en se jouant, font des tableaux en vingt-quatre heures... Il ne faut pas les voir à la hâte, mais avec tems, jugement et intelligence. » Sur une œuvre aussi longuement mûrie, toute en retrait, un regard furtif, jeté au passage, est impuissant à rien apprendre ; mais une contemplation moins hâtive découvre, à travers la pénombre, pour l’esprit d’amples sujets d’étude, et pour les yeux de rares séductions. Cette enveloppe tant reprochée, c’est celle qui donne à l’ensemble son extraordinaire unité ; dans cette gamme aux modulations bistrées, les nuances s’avivent ou se dégradent, le modelé s’écrit avec puissance et douceur, tout à la fois. Quelle autorité saurait contester à M. Carrière le droit d’élire une tonalité et de n’en point vouloir chercher de seconde, et pourquoi blâmer chez lui ce qui fut admis, loué chez d’autres ?« Au point de vue technique, rapporte M. Paul Girard, Zeuxis a rang de novateur. Il s’essaya à rendre les jeux de la lumière et de l’ombre ; il cultiva le monochi'ome, mais un monochrome d’une nature particulière et très différent des silhouettes à teintes plates où se dépensait la science rudimentaire des peintres d’autrefois. C’étaient des espèces de grisailles dans lesquelles le modelé des corps était exprimé à l’aide d’une seule couleur additionnée de blanc en quantités variables. » L’art de M. Carrière est-il si différent? Mais un système qui exige la vérité brutale, réclame la lumière crue, aveuglante et des témoignages précis comme des procès-verbaux, devait fatalement s’effarer de cette vision magique, proscrire la pénombre où les couleurs s’atténuent, où les contours flottent et s’estompent, où la forme semble s’anéantir et disparaître.

Sans doute aucun, accepter la tyrannie du réalisme équivaudrait à nier les poètes, les penseurs, à décréter la fin de lapeinture murale, à répudier la gloire d’Eugène Delacroix et de Puvis de Chavannes. Le génie décoratif leur promet à tous deux une égale survie, mais combien il les révèle dissemblables : Delacroix, 'fiévreux, passionné de couleur, de mouvement, de drame, Puvis de Chavannes aimant à méditer sous la douce lumière d’un ciel apaisé, au bord calme des rives ou à

Panneau décoratif par M. Aman-Jean.

(Salon du Champ-dc-Mars.) j

l’orée des forêts tranquilles ; ladiaprure éclatante appelle chez l’un le cadre des dorures, le luxe d’un palais, d’une galerie d’Apollon ; la peinture de l’autre, plus humble avec ses matités et ses pâleurs, se subordonne à la pierre grise ou crayeuse des édifices élevés pour exalter le devoir civique et social, pour glorifier l’art et la pensée. A la différence d’Eugène Delacroix, le peintre de la Sorbonne n’est pas sollicité par les exploits turbulents des héros et des dieux; de la mythologie, il a retenu moins les fabuleuses aventures que les créations figuratives propresà extérioriser son rêve, à «faire concevoir à autruy ce qu’il avoit dans l’esprit ». De même, les épisodes de l’histoire religieuse ou profane ne l’ont arrêté que par exception (malgré lui, semble-t-il, sice n’est dans ses tableaux), et chaque fois cela a été son ambition et son honneur de dégager d’un fait isolé la portée générale. Sans arrêt, M. Puvisde Chavannes s’est affranchi, élevé; de plus en plus il a tendu vers le symbole qui dépasse les limites d’un temps, les frontières d’un pays, et il lui fut ainsi donné de conduire à terme, avec un éclat grandissant, la série de ses vastes pages décoratives . empreintes de la noblesse . que l’universalité emporte toujours avec elle.

Ceux qui graviront, à Boston, l’escalier de la Bibliothèque et dont le regard vaguera sur la muraille durant la lente ascension des degrés, sont certains de devoir à M. Puvis de Chavannes la grâce d’un état d’esprit propice, la salutaire prédisposition au travail tout à l’heure requis. Dans un lieu de lutte contre l’obscurantisme, il convenait de célébrer le génie de la lumière et c’est bien lui qu’on acclame. Soudain, parmi la nue dorée que barrent à l’horizon les eaux bleues, il est apparu, et vers lui, au-dessus du rivage gris, hérissé de rares pousses, où les peupliers dressent leur mâture, où les feuillages argentés abritent les statues de la Lecture , de la Réflexion, doucement volent les neuf sœurs ; réparties en deux groupes aériens symétriquement balancés, elles agitent des lauriers, tendent des lyres avec un fier enthousiasme et, au gré de la bise, leurs amples robes blanches ou azurées ondoient et flottent en' larges plis harmonieux. Les Muses, dit Hésiode, « portent dans leur poitrine un cœur exempt de trouble »; c'est ce caractère de sérénité, de quiétude qui se dégage avec une autorité, un charme souverain de l’œuvre nouvelle; c’est lui que fait prédominer l’accord de la lumière, des figures et du paysage ; c’est lui qui nous arrache à nous-mêmes pour nous entraîner n’importe où, hors du monde, any where out of the world; c’est lui. enfin qui despotiquement suggère, malgré la destination laïque et le

sujet païen, l’illusion du labeur accompli sans témoin par quelque moine, dans la retraite du cloître, loin du tourbillon des affaires humaines et des orages de la vie.

L’appel adressé à M. Puvis de Chavannes certifie la rayonnante beauté de ses inventions, et il nous plaît que le Nouveau Monde consacre une suprématie dont nos édifices de France étaient seuls jusqu’ici à porter la trace. Quelle ne serait pas la détresse de l’Hôtel de Ville sans les peintures de M. Puvis de Chavannes? On s’est insurgé ferme au palais municipal contre le principe de l’unité déco rative, et loin de le défendre, l’architecte n’a eu souci que de polychromer les murs sans délai ; la Ville, de son côté, tout aussi

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