‹ La peinture et la sculpture aux salons de 1895Chapitre 4 sur 13 · THÉÂTRE POPULAIRE, PAR M. EUGÈNE CARRIÈRE · texte numérisé non relu

THÉÂTRE POPULAIRE, PAR M. EUGÈNE CARRIÈRE

(Salon du Champ-de-Mars.)

empressée à paraître généreuse, ne s’est pas fait scrupule de morceler à l’infini les ensembles pour accroître le nombre de ses faveurs. Faut-il s’étonner si l’accouplement de talents contraires, si l’union indissoluble d’œuvres incompatibles , a engendré une détestable discordance, une babélique confusion? Avec les maîtresses peintures de M. Puvis de Chavannes, quelques rares parties — le plafond de M. Besnard, les écoinçons de M. Carrière — tranchent et s’imposent par l’originalité foncière et la vertu ornementale. Voici, par bonheur, qu’on y doit ajouter la frise de M. Henri Martin. Chacun sait quelle manière est la sienne, comment, pour rendre dans leur ténuité les jeux de la lumière, il procède par petits points ou par touches virgulées qui, juxtaposés, se fondent à distance. L’uniformité même de l’exécution partout égale, semblable, n’est pas sans servir le but décoratif, sans donner à la peinture de M. Henri Martin l’aspect

d’une tapisserie d’où se trouvent bannies les illusions inopportunes des reliefs et des raccourcis violents. A l’appropriation de la technique, au respect spontané des convenances décoratives s’ajoute, chez M. Henri Martin, le privilège d’une imagination jeune, émue, qui déborde de tendresse, de fraîcheur. On dirait de lui quelque Alfred de Musset jaloux de surprendre le dialogue du poète et des muses, non plus par les nuits ténébreuses, mais au crépuscule, lorsque le dernier rayon laisse tomber l’adieu d$ ses lueurs rougeoyantes sur la cime des grands pins. C’est, pour la nature, pour la pensée, l'heure du mystère : l’ombre a envahi la futaie où les troncs fusent pareils à des piliers. Regardez, dans l’atmosphère qui s’embrume, regardez les chères révélatrices des voix intérieures, suivre le rêveur solitaire et verser Y Inspiration divine au troubadour errant par la forêt hantée.

L’irrésistible penchant qui intéresse M. Henri Martin au labeur -de l’esprit lui a aussi suggéré l’allégorie de sa frise; elle initie à l’effort de l’inventeur en mal de conception, elle découvre les affres saintes aux prix desquelles s’enfante l’œuvre qu’attend l’indifférence, la haine ou l’oubli. Le thème seul aurait de quoi attirer à M. Henri Martin la sympathie de ceux que le destin voue à la peine du cerveau. Quand avait-on pris garde à leur tourment et qui donc s’était avisé d’en exprimer, avec des accents si persuasifs, toute la déchirante douceur? Le prix du succès s’augmente ici du mérite des difficultés vaincues, de l’avantage tiré d’un emplacement irrégulier, ingrat. La frise de M. Henri Martin se développe entre les archivoltes d’une galerie, et la logique de l’ordonnance justifie la trouée des baies, et les lignes de la composition, qui suivent les courbes de l’architecture, garantissent dès aujourd’hui la fusion, toujours vainement désirée, de la structure et du décor.

A la lisière du bois, ci et là illuminé, devant le rideau d’arbres qui se silhouettent sur le ciel teinté *de pourpre, les séraphiques apparitions voltigent autour d’humaines créatures, modernes par le type, le vêtement même; n’ayez crainte, si contemporaines d’allures soient-elles, l’expression, l’attitude, sauront quand même évoquer l’éternel renouveau de l’esprit, le désespoir secret de la méditation, la fatigante lourdeur d’un front chargé de pensées. De tels êtres, abîmés en de tels soucis, sont bien pour tenir commerce avec les purs esprits : une muse, descendue à l’appel du peintre qu’elle domine, égrène les sons d’un luth; une seconde frôle le sol, et, penchée sur le poète, l’enveloppe tout entier dans une caresse d’amante et de mère. Puis, au-dessus des cintres, d’autres muses

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