L’INSPIRATION, PAR M. HENRI MARTIN
( aloa des Champs-Élysée? .)
planantes, apportent le lys glorifiant ou confient à l'espace un long baiser... Muses, anges ou génies, le charme est ineffable de ces blancs fantômes dont les grandes ailes déployées s’irisent, se nacrent aux reflets du couchant; et, comme des échos à travers la tiède et molle vapeur qui baigne la campagne, les tons précieux se répondent, l’orangé pâli au roso-thé, le vert jaunissant au bleu-turquoise. Cette délicatesse s’accorde le mieux du monde avec la qualité des expressions physionomiques, avec la recherche des gestes tout de grâce et d’aristocratique beauté. Mais, plus encore, on est conquis par l’union de ces figures de vérité et de songe, touchante comme en certaine plaquette de M. Roty. Libre à ceux qui bannirent le merveilleux de la peinture, qui déclarèrent, à la suite de Courbet, importune « l’idée qui ne s’incarne pas dans un fait humain » de ratiociner sur l’œuvre de M. Henri Martin. Il est seulement demandé qu’on ne s’autorise pas, pources chicanes, d’un prétendu manquement à la tradition. Qu’afait, peut-être à son insu, M. Henri Martin, peintre toulousain? Ceci seulement: il a repris, poursuivi, tenu à jour l’œuvre commencée en sa ville natale, voici cinq siècles, par les admirables artistes qui retracèrent la Vision de saint Jean sur les voûtes de la chapelle Saint-Antonin, au couvent des Jacobins.
I A nouveau, l’art de France se révèle à nous, surnaturaliste durant
j. le moyen âge et, dans la suite, on le saurait moins encore suspecter d’un attachement excessif au réel; c’est pourquoi les doctrinaires ont contesté sa valeur du xvie jusqu’au xixe siècle, attribuant cet amoindrissement au jeu des influences extérieures. L'instant n’est pas d’examiner si l’art gothique et celui de maintenant sont indemnes de tout emprunt au dehors et s’il n’y eut pas, à ces époques trop lointaines ou trop proches pour livrer leur secret, assimilation d’éléments, non plus italiens, mais quand même étrangers. Tout au plus rappellera-t-on, en passant, que l’originalité de notre école, à l’avis du mieux informé de ses historiens, M. Ph. de Chennèvières, « est de digérer les principes les plus divers en demeurant constamment elle-même et en fondant tout dans un caractère à elle bien propre de noblesse, de clarté, d’élégance ». De là l’extraordinaire richesse dont certains voudraient lui faire un grief, tandis qu’elle est tout à l’honneur du génie français. L’exemple de M. Fantin-Latour intervient utilement à l’appui de notre dire; son cas ne laisse pas que de mettre les théoriciens dans un embarras extrême; ils voudraient à la fois lui faire fête et le honnir, à cause de la diversité de^son œuvre ; en conscience,
tout s’accorde en elle à proclamer un peintre de vraie lignée française. Avec une douceur toute prudhonienne, le rayon lunaire effleure le corps souple de la Nuit qui vogue lasse, ensommeillée sur le nuage qui fuit ; dans le tableau des Baigneuses , l’ami de Manet se reconnaît à l’aisance des poses, à la fine transparence de l’enveloppe lu mineuse ; mais le style du paysage, son importance calculée à souhait pour la mise en valeur des figures, ne sont-ils pas pareils que dans telle scène mythologique du siècle passé? La nature semblait à Eugène Delacroix un dictionnaire que les pauvres d’esprit copient et où les imaginatifs trouvent une substance qu’ils accommodent au gré de leur conception; M. Fantin-Latour se range parmi ces « imaginatifs »; en ce temps de photographisme à outrance, il veut, il entend composer. Ce n’est pas à dire que l’exécution se trouve sacrifiée à l’idée, au sentiment; celui qui vécut dans l’admiration fervente et la fréquentation assidue des maîtres vénitiens, sait tirer des effets inattendus, très particuliers, du grain de la toile, de la pierre, du pastel, et chaque jour se fortifie sa prédilection pour les éclats et les ruissellements, pour les diaprures étincelantes des nuances riches ou graves.
Les pai’fums, les couleurs et les sons se répondent.
Cependant les affinités entre les divers arts ne suffiraient pas à expliquer de quelle façon il advint à M. Fantin-Latour de commenter par le pinceau ou par le crayon l'œuvre des Schumann et des Brahms, des Berlioz et des Wagner. Passionné de musique, lé désir l’a possédé de consacrer la gloire de ses maîtres préférés par de saisissantes apothéoses [Dernier thème de Schumann , A Berlioz ), puis de rivaliser avec la mélodie pour incorporer leurs créations, évoquer leurs mythes éplorés ou radieux; aujourd’hui il montre « l’extase infinie » de Didon s’abandonnant à Énée, le ravissement de Huon à l’apparition de Rezia. Cette scène d 'Oberon, le catalogue la désigne sous le titre générique de Vision , et c’est vraiment l’éternelle amante, soudain entrevue, dans le sillage d’un éclair, par son chevalier ébloui ; le lien avec le romantisme est évident, et par delà le xvme siècle, vous reconnaîtrez encore ce goût des ordonnances « amples et sensibles », en faveur sous le grand roi, tant il est patent que chaque œuvre ramène M. Fantin « au vrai sentier de notre école, à ces pures traditions de l’esprit français qui demandent à l’art, non la puérile imitation de l’apparence des corps, mais l’expression de la pensée ».
Désabusé sur les engouements de la mode, et en rébellion ouverte
contre elle, fermé aux bruits du dehors afin de mieux entendre sa propre inspiration, M. Fantin-Latour donne, dans son isolement volontaire, l'exemple d’une hautaine indépendance d’attitude et de talent. On le voit, fort d’une originalité qui partout s’illustre et s’impose, aborder toutes les techniques, cultiver sans forfanterie tous les genres, l’intérieur et le plein air, le nu et la fleur, le portrait et l’allégorie, s’éprendre tour à tour de l’humble vérité et des mirages somptueux du rêve. Il n’est guère arrivéde trouver ainsi réunis les dons contradictoires de l’analyse patiente et des envolées lyriques, de rencontrer un artiste d’esprit assez large, de sensibilité assez vive pour s’intéresser à l’œuvre de l’homme, non moins qu’à l’œuvre de Dieu, pour pénétrer la nature dans sa simple intimité et dire le geste des épopées, la passion mouvementée des drames. Tel paraît le partage de M. Fantin-Latour ; avec la belle indifférence d’un philosophe, avec le tranquille dédain de la louange ou du blâme, victorieusement il parcourt toutes les avenues de l’art,' édifiant au jour le jour l’œuvre la plus une et la plus complexe, œuvre d’observateur et de poète, qui participe de notre temps et tout ensemble le domine.
i Les derniers Salons ont établi à l’évidence l’ascendant exercé sur les générations nouvelles par M. Puvis de Chavannes et par M. Eugène Carrière. En l’an 1895, une autre influence prédomine, non moins symptomatique, celle de M. Gustave Moreau. La copie servile, quel que soit le modèle, se trouve condamnée, vouée au néant ; elle répugne autant que la paresse ; on la hait comme un dol. Mais gardons-nous de crier à la contrefaçon sans examen, sans preuve, 1 sans délai surtout. La hâte sied si maL à qui souhaite tirer l’horoscope d’un avenir ou juger un talent en voie de formation ! Au résumé, des préférences coup sur coup affirmées dans un même sens, prennent, au regard de l’observateur, une