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valeur singulièrement renseignante, et nul ne saurait se méprendre sur les aspirations d’une jeunesse qu’un commun élan entraîne vers les maîtres les plus soucieux de spiritualisme et d’intellectualité.
Elle est allée à M. Gustave Moreau d’instinct, sans connaître son œuvre mystérieuse et dominatrice qui se soustrait à la curiosité et redoute, à l’égal d’une profanation, l’éclat des vitrines et des Salons. Quelques galeries privées, d’accès peu facile, en cèlent une partie ; l’autre, plus récente, se trouve jalousement gardée dans l’atelier au seuil inviolable; l’unique tableau du Musée du Luxembourg, la mélancolique Jeune fille de Thrace retrouvant la tête d’Orphée ne marque ni la carrière parcourue, ni le large essor que prit, depuis 1866, le génie du peintre-poète. Cependant, malgré la nuit impénétrable qui dérobe sa création, toute une élite se presse autour de lui. Comment admettre que les eaux-fortes de Bracquemond, les émaux de Garnier-Grandhomme, si peu répandus, aient suffi à ces disciples ardents pour fonder leur foi, et dicter le choix de leur directeur ? Peut-être le mépris altier des contingences a-t-il semblé le gage d’un enseignement libre, approprié au don de chacun et respectueux des initiatives individuelles? Peut-être encore les pages magnifiques de J. -K. Huysmans dans l 'Art Moderne , dans A Rebours , ont-elles révélé à ces débutants le secret de correspondances étroites, la promesse d’un écho aux balbutiements de leur vague idéal?
Un fait demeure hors de conteste : parce qu’il transporte loin de l’écœurante banalité, au pays enchanté de la chimère et du songe, l’art visionnaire, féerique de M. Gustave Moreau répond aux intimes hantises de l’âme contemporaine, satisfait l’âpre désir d’infini qui la tourmente. Aussi l’admiration n’a-t-elle jamais éclaté plus fervente. Le temps est loin où l’on concédait à M. Gustave Moreau, comme à Baudelaire, un kiosque à la pointe de quelque Kamtchatka. Son originalité s’est développée logiquement et l’ordre très littéraire de ses concepts certifie « l’état spirituel d’un siècle dans lequel les arts tendent non pas à se suppléer l’un l’autre, mais à se prêter réciproquement des forces nouvelles ». De Chàteaubriand à Edmond de Goncourt, le profit tiré par les lettres françaises des emprunts à la plastique s’impose avec la rigueur du fait accompli. Pourquoi refuser à l’art des latitudes similaires et lui interdire les bénéfices d’acquisitions et de progrès précieux? Entre l’appel aux facultés cérébrales et les moyens offerts au peintre, nulle incompatibilité n’existe, et dans les tableaux, les aquarelles de M. Gustave Moreau,
le luxe des beautés techniques ne le cède en rien au faste du symbole.
Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques,
proposait André Chénier; au rebours, M. Gustave Moreau entend ressusciter les vieux mythes oubliés de l’Orient, de la Grèce, et il les pare d’une jeunesse éternelle par une compréhension renouvelée, par l’imprévu de la mise en scène et du métier. Comme Chassériau, son maître, il souhaite enfermer la puissance évocatrice d’Eugène Delacroix dans la forme hiératique d’Ingres ; un trait impassible inscrit le contour de ses placides figures, et vous pourriez entendre chacune murmurer avec le poète:
Je trône dans l’azur, comme un sphinx incompris,
J’unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes ;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes;
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.
C’est que, selon M. Gustave Moreau, l’expression ne se doit pas acquérir aux dépens de l’eurythmie et le recours aux grossiers artifices n’est pas obligé pour déterminer le sujet et faire saillir l’idée; l’ordonnance, la pose et le coloris y sauront bien réussir. A l’heure même où le matérialisme triomphait, M. Gustave Moreau s’est employé, on le sait, à défendre les droits de l’esprit ; faut-il donc s’étonner si des écrivains pieux les premiers surent célébrer, comme il convient, le peintre des légendes païennes? « Le seul nom d’Ingres brille en ce moment au-dessus du nom, hier inconnu, de M. Gustave Moreau, lit-on dès 1864 dans le Mémorial catholique. Mais, entre eux, quelle différence! Ingres, savant dessinateur, bien pénétré du grand air de l’art antique, mais apparemment étranger à toute philosophie, a lutté contre le monstre pseudo-classique de l’école de David et débrouillé l’énigme du beau dessin ; c’est assez pour sa gloire. A chacun son œuvre : à l’auteur du Virgile et du Saint Syfnphorien, la restauration laborieuse et sincère des traditions d’Athènes; àM. Gus-
1. Appel aux artistes contre le Sphinx et Satan pour le Christ, la Madone et le Paradis, par Désiré Laverdant. (Extrait du Mémorial catholique, 1864, p. 21.) Un des cinq chapitres est consacré presque dans son entier à M. Gustave Moreau et au tableau par lui exposé au Salon de 1864, Œdipe et le Sphinx.
tave Moreau, l’interprétation intelligente et moderne de l’humaine antiquité. » Ainsi disait M. Désiré Laverdant, durant que les sectaires railleurs isolaient le peintre, comme un mage dans sa
I* O R T R A I T , I» A R M . IlENNER.
(Salon des Champs-Elysées.)
zigurat. Les jours ont coulé, les croyances du mage se sont répandues, une génération s’est convertie à sa doctrine, et demain les historiens s’accorderont à reconnaître en M. Gustave Moreau à la fois un initiateur inspiré et l’artiste prédestiné pour servir de lien entre l’école romantique et le symbolisme nouveau.
Aussi bien n’est-ce pas l’œuvre du peintre, mais le rôle de l’éducateur qui est en question, et sur ce point, les Salons, la réunion des travaux annuels à l’École des Beaux-Arts apportent les éclaircissements nécessaires. Depuis que M. Gustave Moreau a remplacé Elie Delaunay comme professeur au quai Malaquais, son atelier est devenu l’asile de l’originalité militante; les ouvrages qui s’y élaborent sont en accord absolu avec ceux des novateurs du dehors réputés les plus audacieux. Cette analogie de tendances a frappé dès longtemps les curieux qui épient l’évolution de l’art nouveau, partout où il peut apparaître en toute liberté, sans le contrôle d’aucun jury, aux Indépendants ou chez M.Le Barc de Boutteville. Plusieurs, entre les disciples deM. Moreau, ne craignent pas de participer à ces manifestations subversives et l’on ne songe pas sans sourire à l’ironie des effets, à ce foyer de révolte allumé dans le sanctuaire officiel: En somme, une si franche expansion des individualités porte à bien augurer de l’enseignement distribué. Cet enseignement, quel est-il? Nous l’imaginons volontiers basé sur l’étude parallèle des maîtres classiques et de la nature, tendant au développement simultané des dons de l’esprit et des connaissances techniques. Parfois, au cours de leurs promenades, les fidèles du Louvre s’arrêtent devant une copie qui détonne par la profonde intelligence de l’original et l’accent enthousiaste de la traduction. Point n’est besoin de se perdre en conjectures! Sans nul doute, la réplique a pour auteur un étudiant de l’atelier Moreau. La méditation des peintres anciens ne saurait prêter à la critique : Delacroix, Manet, artistes affranchis entre tous, n’ont-ils pas laissé d’irrécusables témoignages des leçons demandées à Rubens et à Velâzquez? L’allégation qui représente M. Gustave Moreau comme pastiché sans merci par ses élèves est à peine plus soutenable; le contraste des talents découvre trop bien à quel point est léger le joug de la discipline commune. Pourétablir au juste cequ’elle vaut, il manque aux Salons plusieurs de ceux qui mirent en éveil nos espérances : M. Lehmann, auquel la vie militaire suggère des observations inédites, M. René Piot, l’auteur des Mages tant aimés l’an passé, M. Bourbon, qui a obtenu contre toute raison, avec une peu banale Judith , ce que Bürger-Thoré appelait «les honneurs du refus ». Malgré ces absences, les deux palais contiennent encore de quoi réduire à
néant les imputations de plagiat. Un premier argument pourrait être tiré de l’opposition de genres abordés avecun égal succès : M. Vigoureux se distingue à traiter le nu, M. E.-F. Martel note la lumière assoupie