James Weale : Notes sur Jean Van Eyck, 1861, p. 8, note
son service, « en quojr il prendrait trè^ grant desplaisir, » car il le veut entretenir pour « certains grans ou-
FIG. 8. JEAN VAN EYCK
La Vierge adorera par le chancelier Rollin. (Musée du Louvre. H. 0,66 L, 0,62.)
vrages », pour lesquels il ne trouverait point « de pareil à son gré, ni si excellent en son art et science. »
Longtemps même après le décès de Jean, Philippe pensait encore à son excellent peintre., car nous le
EAN VAN EYCK.
voyons doter, en 1449, Liévine, la fille de Tartiste, qui
FIG. 9. JEAN VAN EYCK
Portraits d'Ariioulfini et de sa femme. (National Gallery à Londres. H. 0,85. L. 0,62.)
prit le voile au monastère de Maesyck. Cette circon-
ja QUINZIEME SIECLE.
stance justifie la tradition qui désigne cette petite ville comme le berceau du grand artiste.
Les tableaux datés de la dernière partie de la vie de Jean Van Eyck, c'est-à-dire de celle qui s'étend entre 1432 et 1440, sont assez nombreux. On en connaît de chacune de ces neuf années, sauf de 1435, époque où Phomme de confiance de Philippe fit, pour le service du duc, « certains voyages lointains et étrangers pour matières secrètes ». Plusieurs de ces panneaux possèdent encore leur cadre primitif, où est inscrit le nom de « Johanes van Eyck », souvent accompagné de sa célèbre devise : Als ik kan. (Gomme je peux.)
La plus grande partie de Toeuvre religieuse de Jean consiste en des représentations delà Vierge et de TEnfant Jésus, tantôt seuls, tantôt adorés par des donateurs recommandés par leurs patrons. Parmi celles qui occupent la place d'honneur, qui montrent sous le jour le plus éclatant l'immense talent de leur auteur, qui caractérisent le mieux sa manière, son style et ses tendances, il faut citer en première lieu : la grande Vierge glorieuse adorée par le chanoine Van der Pale, de l'académie des Beaux-Arts de Bruges, et la petite Vierge glorieuse adorée par le chancelier Rollin, du Louvre (fig. 8). Le fond du second de ces tableaux offre la vue d'une ville située sur les deux rives d'un fleuve et dont les places publiques, les quais et les rues sont animés d'une foule de personnages microscopiques; à l'horizon, des cimes neigeuses. Rien ne surpasse en vérité, en fini, en intérêt et en pittoresque ce merveilleux panorama. Le même éloge peut s'adresser au paysage
JEAN VAN EYCK
SJ
qui sert de cadre à deux représentations de Saint
Fie. lO. JEAN VAN EYCK.
L'Homme aux œillets. (Musée de Berlin. H. 0,40. L. 0,31.)
François recevant les stigmates, que conservent la pi-
nacothèque de Turin et la galerie de lord Heytesbury (Wiltshire)i.
Van Eyck, grand paysagiste, peignit aussi en maître le portrait. On en connaît huit à dix, d^hommes et de femmes, qui sont à Londres, Vienne, Berlin, Bruges, Copenhague, etc. Les plus remarquables sont les portraits en pied d^Arnoulfini et de sa femme, à la National Gallery (fig. 9), et le buste d''un Inconnu tenant en main des œillets, au musée de Berlin (fig. 10).
Jean Van Eyck a créé Tart flamand. Il Fa créé vivant, réel, profond, énergique, physionomique et somptueux. Il a inventé le paysage et la perspective aérienne; il a donné la première forme vraie et belle aux hommes, aux animaux, aux fleurs, à tous les accessoires. Son dessin est serré, patient, concis, fouillé; sa couleur pleine, abondante, forte et d^une vibrante gravité; sa facture magistrale et savante, inimitable de modelé, de simplicité et de fermeté. Sa mise en scène revêt toujours un caractère solennel, profondément imposant. Ses madones, ses anges et ses saintes présentent un mélange de rêverie élégante et de naturalisme qui déroute ; ses donateurs et ses donatrices sont des merveilles de physionomie, des portraits vrais jusqu^à la rudesse. Les grandes cathédrales ou les petits oratoires dans lesquels il nous les montre sont tout entiers baignés dans un clair-obscur ingénu, d^une tonalité
I. H, Hymans : Un tableau retrouvé de Jean Van Eyck. {Bulletin des Commissions royales d'art et d'archéologie, i883, p. 108.) — A.-J. Wauters : Les deux saint François de Jean Van Eyck. (Écho du Parlement du 7 août i883.)
JEAN VAN EYCK
SS
chaude, transparente, puissante et dorée, qui lui est restée tout à fait personnelle. En vérité, comme Ta dit Fromentin, il semble que sous le pinceau de cet homme, Tart de peindre ait dit son dernier mot, et cela dès sa première heure.
Jean Van Eyck mourut à Bruges, le 9 juillet 1440 ^, dans un âge très avancé, assure Van Mander, ce qui ferait supposer qu'il est né antérieurement à la date généralement admise de 1 380-90.
Les Van Eyck eurent une sœurnommée Marguerite, qui paraît s'être également adonnée à la peinture, mais dont aucun ouvrage, tableau ni miniature, n'est sérieusement connu. Ils eurent aussi un frère nommé Lambert, que Philippe le Bon employa en 143 1 pour « certames besongnes ^), disent les vieux comptes 2. C'est' tout ce que l'on en sait, et rien ne prouve que ces « besongnes » aient été travaux d'art, ainsi qu'on l'a supposé quelquefois.
Après Van Eyck tout ce qui est à faire paraît fait. Une même main vient à la fois de trouver la formule de la peinture moderne et d'en porter la pratique à un apogée lumineux. Cependant, pour que l'œuvre fût complète et féconde, il fallait encore un disciple qui s'en fît l'apôtre et le propagateur. Ce fut la mission de Roger Van der Weyden ; et l'école de Bruxelles remplaça l'école de Bruges.