CHAPITRE XIV
PIERRE BRUEGHEL LE VIEUX
Au moment où presque tous les peintres flamands se faisaient Romains ou Florentins, « un artiste à qui Phistoire, mieux informe'e, accordera tôt ou tard une importance considérable, Pierre Brueghel le Vieux^ — ou le Drôle — se chargeait de faire parler la vérité flamande presque aussi haut que le mensonge de la mythologie italienne. » Le nom sous lequel il s'est illustré, il le tient du petit village où il naquit, vers i526 : Brueghel, près Breda, dans Tancien Brabant ; il n'en signa et nous n'en connaissons pas d'autre.
Il étudia à Anvers, d'abord chez Pierre Coucke, puis chez Jérôme Cock, le graveur-paysagiste ; aucun de ces deux maîtres ne paraît avoir eu sur son éducation une influence déterminante. L'élève resta avant tout le disciple de la nature et s'il se forma sur quelqu'un, ce
I. Œuvres principales. — Vienne: Le portement de la Croix (Musée); la Tour de Babel (id.); le Massacre des Innocents (id.) ; la Kermesse (id.); le Banquet de Noce (id.). — Bàle : Prédication de saint Jean-Baptiste (Musée). — Dresde : Bataille de paysans (Musée). — Naples : les Aveugles (Musée). — Anvers : l'Alchimiste. (Coll. Lagye.)
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fut sur Jérôme Bosch, dont il étudia les tableaux fantas-
tiques et imita souvent les écarts et les folles concep-
dons. Selon la mode du temps, il fit le voyage d'Italie. Il a laissé dans son œuvre de nombreux souvenirs de son passage le long du Rhin, à travers les Alpes, à Rome et à Naples. Mais son séjour par delà les monts ne modifia ni ses prédilections, ni son style, ni sa couleur. Tandis que ses contemporains s'italianisaient dans Textase de Raphaël, il restait, lui, ce que la nature Favait fait : peintre flamand.
Revenu dans son pays, il s'établit à Anvers, où, au port, dans les cabarets, à travers les foires et les kermesses des environs, parmi les ivrognes trébuchant ou les couples dansant, il s'en fut rechercher l'humble spectacle des choses naïves, la bruyante gaieté des fêtes champêtres, en quête de sujets familiers qui devaient le faire surnommer par la postérité le Brueghel des Paysans. En i563, voulant se marier, il vint se fixer à Bruxelles. La cour et la commune employèrent aussitôt son pinceau. A cette époque, un des plus vifs admirateurs de son talent et de ses ouvrages fut l'empereur Rodolphe II, grand amateur d'art, et qui formait à Prague une remarquable collection. Il l'enrichit d'un nombre considérable de tableaux de notre Brueghel et alla jusqu'à payer, pour les acquérir, des sommes énormes ^
C'est à Vienne qu'on peut le mieux apprécier le peintre, dont l'œuvre — très considérable — est éparpillé dans l'Europe entière : le musée impérial qui, comme onlesait, eut pour noyau la collection de Rodolphe II, doit à celle-ci de nombreux et magnifiques spécimens du talent si varié de notre artiste. Parmi eux, la Tour