JACQUES JORDAENS
coloriste, débuter humblement. Mais il ne s^y attarda pas ; déjà en 1620, sa réputation comme peintre de tableaux était établie et il recevait des élèves. Il en forma par la suite un grand nombre ; les noms de vingtdeux d'entre eux nous ont été conservés, et parmi eux celui de Jean Bockhorst de Munster, qui fut un peintre de grand mérite.
A diverses reprises, Jordaens fut sollicité par des princes étrangers. Il peignit différents tableaux pour 'le roi de Suède, et, en i652, la princesse douairière d'Orange, Amélie de Solm, veuve du stathouder- Frédéric-Henri, le fit appeler à La Haye, pour concourir à la décoration de la célèbre Maison du Bois. C'est là qu'on peut admirer la plus vaste de ses toiles, celle que certains auteurs tiennent pour son chef-d'œuvre : le Triomphe de Frédéric-Henri. Le musée de Bruxelles possède l'esquisse de cette œuvre imposante.
Jordaens a également travaillé pour les tapissiers bruxellois. On voit encore, dans le palais impérial de Vienne, une suite de grandes tentures portant la marîque de Bruxelles et représentant des natures mortes avec des personnages et des chiens. Les figures sont de Jordaens, les animaux et les accessoires de Fyt. Les deux puissants coloristes devaient se comprendre et paraissent avoir été des collaborateurs assidus. Le musée de Cologne possède, de leurs pinceaux réunis, une toile aux proportions colossales qui montre un aigle aux ailes déployées, déchirant le flanc du titan Prométhée. A l'exemple d'une grande partie de la population anversoise, Jordaens, orangiste et gueux, avait abjuré la religion catholique. On ne sait pas exacte-
ment à quelle époque; mais ce n'est pas, comme on l'a répété si souvent, dans les toutes dernières années de sa vie. Il la combattit même avec une telle ardeur, qu'un jour — c'était en i65i-8, par conséquent^ vers l'époque oti il peignit V Apothéose et plus de vingt ans avant sa mort — il fut poursuivi et condamné à une forte amende pour avoir écrit, dit l'arrêt de l'écoutète, a un libelle scandaleux * ». Il mourut en 1678, âgé de quatre-vingt-cinq ans, le même jour que sa fille Elisabeth. Son fils Jacques, né en i625 et qui fut peintre aussi, se fixa en Danemark.
L'œuvre de Jordaens est aussi considérable que varié. Sujets religieux et sujets populaires, histoire, allégorie, portraits, il a abordé tous les genres avec un égal talent et une égale ardeur, sans atteindre néanmoins à l'universalité de Rubens. Qui ne les connaît pour les avoir rencontrées dans tant de musées, ces grandes scènes de famille, ces sujets de genre en grand, où l'artiste a réuni autour d'une vaste table, abondamment chargée de victuailles et de brocs, des vieux qui fredonnent en battant la mesure, des jeunes qui trinquent ou jouent de la cornemuse, d'adorables enfants qui boivent et mangent, de belles jeunes femmes qui, l'œil provocant, les lèvres et le corsage entr'ouverts, s'épanouissent en un éclat de rire sonore. Ici, c'est un Concert de famille; là, le Roi de la fève, qu'on honore le verre en main; ailleurs, c'est l'illustration du proverbe flamand Comme les vieux chantent ^ les jeunes sifflent, ou de la fable le Satyre et le Paysan. Voyez,
T. Pinchart : Archives des Arts, t. III, p. 214.
à Munich, ce satyre de bronze et ce manant en casaque rouge qui conversent dans un rayon de soleil (fig. 63), A-t-on souvent poussé aussi loin et si haut la puissance et l'audace de la couleur?
On sait à quelle magnificence Jordaens s^élève dans Tallégorie historique du Triomphe du prince d'Orange. Le musée de Bruxelles possède un spécimen de peinture religieuse non moins frappant : Saint Martin guérissant un possédé. En fait de tradition catholique, son sujet de prédilection a été V Adoration des bergers. Il aimait à grouper autour de la crèche de l'enfant Jésus des paysans et des paysannes amenant leurs troupeaux de vaches, de chèvres, de moutons, leurs chiens haletants et leurs enfants chargés d^offrandes, de fruits, de gibier, de laitage... de toutes choses bonnes à manger. Que nous sommes loin de la mystique Nativité de Memling! Comme portraitiste, Jordaens est moins connu; il se révèle néanmoins comme un maître dans le portrait de sa femme (coll. Darnley) et le sien propre, aux Offices ; dans les portraits en pied du prince et de la princesse d'Orange, chez le duc de Devonshire; dans celui de l'amiral de Ruyter, au Louvre; dans les deux pendants du musée de Cologne; dans les portraits de famille du Prado (fig. 64) et du musée de Cassel.
Mais dans aucun genre il ne déploya sa surabondance de vie et la magnificence de sa palette avec plus de fougue et d'éclat que dans les sujets mythologiques, qui lui permettaient de grouper en de larges paysages et parmi des amoncellements de fruits, de fleurs ou d'animaux, des bacchantes et des nymphes sensuelles, des satyres lubriques et des silènes