‹ La peinture française au début du dix-huitième siècleChapitre 159 sur 273 · LA PEINTURE MYTHOLOGIQUE A TRIANON · texte numérisé non relu

LA PEINTURE MYTHOLOGIQUE A TRIANON

disparu; mais un curieux rapport manuscrit de Boullogne en décrit les projets : « Dans le premier et le plus grand tableau je feré Europe caressant le taureau et ses compagnes qui la veullent mettre dessu après avoir fait des festons et des guirlandes de fleure don il orne la teste et le corp du taureau. Se sujet me parois assé agréable à trestcr. Dans le second, je peindre Europe qui est enlevez par le taureau et déjà avancé en mer avec de petit Amour qui le guide et

ses compagnes paresteron sur le bord de la mer, surprize et afligé de son ravisement. Je croit que ses deux sujets ne seront pas désagréable à peindre * ».

Ce texte est important : il indique que dès 1688 les artistes choisissent euxmêmes leurs sujets ", — Le Brun tout-puissant leur refusait cette liberté, — et qu'un peintre jeune, comme Boulta^^^^H|H«wgHrHs,«KSBHH^H logue , imagïnc dès lors,

sans hésiter, des mythologies amoureuses.

La décoration de Trianon offre un témoignage plus caractéristique encore de révolution qui s'accom- '(iravé par cb. Diiiios. pift. Noël et Antoine Coy- ^'^^- ^7- pel sont chargés tous deux

NICOLAS DE LARGILLIERE. — PORTRAIT DE J. F. P. DE i i • + '+ i i '

BONNE DE cRÉQui, DUC DE LESDiGuiÈREs. '-^ mtcipietei la iêgenue

d'Apollon pour le palais, et tandis que Noël néglige les épisodes galants et peint Apollon couronné pa?^ la Victoire après la défaite du serpent Python et deux petits tableaux ovales : Apollon qui g-arde les troupeaux d'Admète, Apollon qui reçoit de Mercure soji carquois et ses flèches^, Antoine au

1. EngeranJ, Inv. de Bciilly, p. 44<», d'après les Archives Nationales O' 1974.

2. On trouvera d'autres preuves de ceci dans les projets publiés d'après les manuscrits des Archives Nationales (O* 1704) par J.-J. Guiffrey, dans les Noiiv. Arch. de l'Art franc., 1892, p. 77 et suiv.

3. Dans la salle de Repos. Le tableau qui se trouvait sur la cheminée est aujourd'hui au Musée de Bordeaux; les deux petits tableaux ovales sont au château de

LA PEINTURE .MYTH(3L0(Î[QUE A IRIANON ,95

contraire s'intéresse uniquement à la légende amoureuse du dieu et propose à la surintendance de représenter : Apollon, tout fier de la victoire qu'il a remportée sur le serpent Python, rencontre V Amour, le brave, mais le petit dieu menace de se venger, Apollon à la poursuite de Daphné, Apollon se déguise en berger pour mieux séduire Issé, Apollon amoureux de Leucothoé prend la forme de sa mère pour s'en approcher^. Si deux artistes devaient se ressembler cependant, c'étaient bien Noël et Antoine Coypel. Antoine est l'élève de Noël, et celui-ci, quoiqu'il ait collaboré avec Le Brun, a toujours gardé son indépendance et a goûté les Flamands avant tous ses contemporains; mais, d'une génération différente, les deux hommes ne parlent déjà plus le même langage en 1688.

L'exécution des tableaux de Trianon est aussi nouvelle que leur invention. Si quelques morceaux sont encore ennuyeux et froids, d'une composition rigoureusement balancée, d'un dessin sec, d'une couleur pauvre, dans la décoration du palais, d'autres sont au contraire déjà très colorés, vivants et souriants. Dans Y Apollon et Thétis de La Fosse, la nudité de Thétis est amoureusement caressée, les chairs sont roses, la tonalité est fraîche; Boucher ne renierait pas les amours et les colombes de la ]^énus et Adonis àc L. de Boullogne (n" 61); la toile de Bon Boullogne, l^émts et Amours qui aiguisent des flèches, est importante entre toutes malgré sa médiocrité : peinte dans la manière des derniers Bolonais, elle témoigne que le Guide et l'Albane contribuent au rajeunissement de la peinture mythologique. Ces maîtres collaborent avec les Flamands à détacher nos artistes des compositions sévères et donnent aux hommes de la Régence des exemples dont le libertinage ne sera pas dépassé.

Si l'évolution de la mythologie n'était pas inévitable dès 1688,

(Zompiègne. Apollon couronne par h r/c^o/rt? était un sujet favori.de Noël Coypel, sans doute parce qu'il symbolisait Louis XIV victorieux. « Le 3i décembre 1891, un tableau attribué à Coypel et intitulé Le Triomphe d'Apollon était envoyé par l'État au Musée d'Amboise... Deux autres tableaux de Coypel, Triomphe d'Apollon ... et Apollon couronne par la F/cfo?Vc'... étaient placés le 20 juin i833 dans la Vénerie de l'Empereur. En 1872, un tableau de Noël Coypel, Triomphe d'Apollon... était également envoyé au Musée de Bordeaux. » (Engerand, Inventaire de Bailly, p. 393.) I. Il ne les exécute sans doute pas tous, au moins M. Engerand le croit, et avec raison, semble-t-il. On ne trouve trace que d'un Apollon et Daphné, la seule toile achevée en 1693 lorsque Villacerf donna au peintre l'ordre de surseoir à l'exécution de la commande. (Voy. Engerand, Inventaire de Bailly, p. 455-436.) Il y eut encore à Trianon d'autres peintures réprésentant l'histoire d'Apollon. Ch. de La Fosse peignit dans le Cabinet du Couchant Apollon et Thétis, encore en place. Jouvenet donna le même sujet, aujourd'hui au Musée de Caen, et Louis de Boullogne peignit deux autres scènes de la légende du dieu, aujourd'hui à Fontainebleau.

igô l.A PEINTURE MYTHOLOGIQUE A LA MÉNACÎERIE

ce n'est pas dans un palais royal, autemps où MmcdeMaintenon est toute-puissante, qu'on en noterait les premiers symptômes. 11 était impossible cependant qu'elle s'accomplît définitivement sans provoquer quelque opposition à la Cour. Les sujets les plus libres, voilés sous le masque mythologique, ne choquèrent pas d'abord Louis XIV, mais l'audace des interprétations inquiéta sa dévotion dès la livraison des premières commandes ; aussi plusieurs toiles achevées ne furentelles jamais posées ' : Apollon et Daphné d'Ant. Coypel, par exemple, et le Triomphe de Bacchus de Bon Boullogne, sont signalés dès 170g au Cabinet des tableaux de Versailles"-. Les séries commencées par les deux peintres furent même interrompues en pleine exécution.

Après i(-)88, Louis XIV n'ordonne plus une seule décoration mythologique importante pour lui-même; il apporte cependant un concours inattendu, et involontaire, à la jeune école. En 1699 il donne à la petite duchesse de Bourgogne, âgée de douze ans et demi, la Ménagerie du parc de Versailles"'', et « fait la dépense de la faire accommoder comme elle le souhaitera »'. Mansart commande pour cette décoration des arabesques, des paysages, des animaux, quelques peintures de genre, mais surtout des mythologies; et le roi écrit en marge d'un des projets qui lui sont soumis : <^ Il me paroist... que les sujets sont trop sérieux... il faut qu'il y ait de la jeunesse meslée dans ce que l'on fera >/. Cette simple phrase condamne l'art de Le Brun. Pour rajeunir les sujets mythologiques, les artistes représentent la jeunesse des dieux au lieu de leur maturité, et cette jeunesse est essentiellement amotireuse ; pour rajeunir l'exécution, ils adoptent l'interprétation galante, la couleur vive ou voluptueuse des peintres vénitiens ou des peintres flamands : aussi trois tableaux à peine rappellent encore l'art de Le Brun à la Ménagerie : deux scènes de la Légende de Minerve et d'Arachné par l'ennuyeux Ubeleski, et

1. Toutes les toiles de la décoration primitive ne sont plus en place; mais il en reste assez cependant pour permettre de se former une opinion. Quelques morceaux ont été transportés dans divers palais nationaux, h Compiégne par exemple, ou dans les musées de provinces. On trouvera le détail de cette répartition dans Engerand, Inventaire de Bailly, passim.

2. Voy. Engerand, luv. de Bailly, p. 455-45G, pour VApollon et Daphné de Coypel, et Ibid., p. 443-444, pour la toile de Bon Boullogne, aujourd'hui au Musée de Caen. Louis XIV semble s'être aussi débarrassé des tableaux de Louis de Boullogne représentant VEnlévement d'Europe: ils ne restèrent pas àTrianonen tout cas; le premier fut donné le 12 novembre 1707 à la duchesse d'Orléans, le deuxième passa au Cabinet des tableaux de Versailles. (Voy. Engerand, Inv. de Bailly, p. 448.)

3. Pour l'histoire de la Ménagerie, voir Revue d'histoire de Versailles, 1899, p. 81 et suiv., Marquet de Vasselot : La Ménagerie du château de Versailles, la grotte et les pavillons.

Page 1