‹ La peinture française au début du dix-huitième siècleChapitre 186 sur 273 · PORTRAIT DE FEMME · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE FEMME

tions directes, c'est d'éléments réels qu'il compose le décor idéal de ses fêtes galantes.

« Si Watteau n'a pas notre sentiment de la nature, c'est à elle qu'il demande ses inspirations, son paysage attend la présence de l'homme, n'a de sens que par elle, mais ce qu'il a d'agrément, de mesure, n'en altère ni la vérité, ni même la grandeur...

<-' Rattachés à ses études attentives {de la nature), remplis de

.yy, Lt: l^AYSAGE APRES LA MORT DE WATTEAU

traits choisis mais observés, ses paysages ne sont pas des fantaisies superficielles, imaginées de toute pièce pour varier le fonds des scènes qui s'y encadrent. Sans doute il les accorde à ses personnages, il les subordonne à ses fins décoratives, mais il ne les improvise pas, il les compose des impressions où se résume en son souvenir le charme des choses...

« De ses visions premières il a gardé l'amour des grands ciels, de Fair, de Tespace; dans ses parcs jamais il ne ferme les ombrages, il enfonce les perspectives, il laisse le chemin libre à la lumière qui vient de l'horizon... ; parfois il développe toute une campagne aux vastes étendues, parfois, à la lisière d'un bois il ouvre la plaine où dans un bouquet d'arbres apparaît un village que domine un clocher pointue >/

Les belles années que vit le paysage au début du xviir" siècle durent peu : la convention reparaît vite dans l'interprétation de la nature. L'œuvre de Watteau était d'un exemple dangereux. La simplicité des éléments qu'elle met en œuvre, la vérité des effets qu'elle traduit, la puissance des synthèses qu'elle exprime échappent à ses imitateurs : les visions du Maître deviennent de vulgaires plantations décoratives pour son école, le paysage, abâtardi de nouveau, tombe en défaveur auprès du public, et Gersaint, au souvenirsans doute du beau temps de son ami Watteau, se lamente : « On sent assez de nos jours combien on a trop négligé depuis quelque temps la partie du paysage. 11 ne se forme dans aucun pays nul élève en ce genre qui est agréable ettrèssouvent nécessaire pour les autres parties de la peinture. Rarement nos meilleurs maîtres s'appliquent-ils à cette étude; ils ne regardent que comme un amusement et comme un délassement les morceaux de paysage auxquels ils veulent bien par hasard passer quelques moments. Il n'est pas commun d'en voir sortir de leurs mains. /•/ Si Gersaint ne fait pas le procès des paysagistes de profession, mais de tous les artistes, c'est qu'un progrès au moins reste acquis : la nature n'est plus dédaigneusement abandonnée à quelques peintres d'histoire impuissants : tous les artistes continuent à l'interpréter pendant le xviir siècle. La séparation entre le paysage et la grande peinture est définitive et ce divorce a pour conséquence la transformation de la peinture de nature morte.

Quoi qu'en aient dit les critiques du xviiT siècle, Chardin n'est pas né directement des petits maîtres ilamands : la peinture de

1. G. Scaillcs, \}'allcaii, Paris, kjoS; Laurens, édit., p. 87 et suiv.

LA PKINTURK DE NATURE M(3RTE AU XVIT SIECLE 233

nature morte existait en France avant lui. Monnoyer a été son principal représentant au xviT siècle et Desportes, puis Oudry rattachent Monnoyer à Chardin. Les historiens ont méconnu cette filiation parce qu'ils ont longtemps considéré la nature morte du xvir siècle comme une peinture exclusivement ornementale '. Les éléments décoratifs dominent en effet dans les tableaux de Monnoyer. L'artiste ne fait état que des objets nobles, des beaux meubles, des armes richement ciselées, des étoffes précieuses, des vases d'or et d'argent, des fleurs surtout — peut-être parce que Louis XlV est grand amateur de jardins". Mais il ne traite jamais la fleur pour elle-même^; ses gerbes sont majestueuses comme des héros de Le Brun et sortent en un désordre étudié de vases d'or ou d'argent ciselé, de potiches de jade, de coupes de cristal posées sur des tapis somptueux, ou sur des damas brochés dont les plis lourds glissent de consoles trop ornées. La vraisemblance lui importe si peu qu'il représente sur la même toile des corbeilles de fruits d'automne et des bouquets de Heurs printanières \ Son coloris est exact, mais dans le sens le plus étroit et le moins pittoresque ; jamais il ne soupçonne que dans un bouquet chaque lleur modifie ses voisines : la science des reflets dont Chardin tirera un si merveilleux parti lui est inconnue. Ses successeurs, Baptiste Monnoyer, son fils, Belin de Fontenay, son gendre, François, fils de Nicolas Baudesson, maintiennent encore sa tradition en 1715 : ils ne font aucune concession au réalisme, parce qu'ils sont unis aux tleuristes de la génération précédente par des liens de famille étroits, mais des artistes étrangers aux dynasties

I. Les fleuristes sont surtout occupés à des décorations parle roi. Quand ils ne travaillent pas pour les Gobelins, ils composent des dessus de portes ou de cheminées. Ils collaborent aussi avec les peintres d'histoire, avec les portraitistes qui encadrent volontiers de guirlandes leurs tigures et leurs compositions. De La Fosse, par exemple, emploie souvent Monnoyer qui travaille avec lui à Londres, chez lord Montagu, et qui peint les guirlandes entourant son Aunonciation Je la Vierge du Louvre et sa Salutation angélique, jadis à Chantilly. On peut signaler encore la collaboration de Monnoyer avec Houasse (Voy. Engerand, Inventaire de Baillr., p. 479-480) et celle de Belin de Fontenay avec Jouvenet dans le Printemps et l'Hiver au grand Trianon, n"" 10 1 et 102. Les guirlandes qui entourent les cartons de l'Histoire de don Quichotte aux Gobelins, commencées par Belin de Fontenay, sont l'expression la plus parfaite de la décoration florale au début du xvni^ siècle.

2. A Versailles, à Trianon, les massifs de tubéreuses, de jacinthes, de jasmins toujours fleuris abondent. Les Tuileries sont décorées de palissades de grenadiers, de jasmins et les parterres en broderies y alternent avec les parterres de fleurs. (Voy. Guiff'rey, Comptes, t. I. Introd., p. xxxix.)

3. Pas plus que ses contemporains : A.-B. Dubois, Denis Parmentier, Jean Garnier, Pierre Dupuis, les sœurs BouUogne, Claude Huilliot, Nicolas Baudesson.

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