‹ La peinture française au début du dix-huitième siècleChapitre 187 sur 273 · DESPORTES, OUDRY ET LA PEINTURE DE NATURE MORTE · texte numérisé non relu

DESPORTES, OUDRY ET LA PEINTURE DE NATURE MORTE

établies ne pouvaient plus à cette époque admettre leur manière. Desportes, et après lui Oudry, transforment la nature morte, élargissent son cadre '.

Dans la Conférence sur le Coloris qu'il prononce à l'Académie, Oudrv rapporte ce souvenir de jeunesse. Largillière lui ayant commandé un jour de peindre des fleurs, il disposa dans un vase un bouquet bigarré ; mais Largillière lui dit : « C'est pour vous former dans la couleur que je vous ai proposé cette étude-là... Croyez-vous que le choix que vous venez de faire soit bien propre pour remplir cet objetPAUez chercherunpaquetde fleurs qui soienttoutesblanches». Qiiand l'élève revint avec la gerbe blanche, le maître lui fit remarquer que du côté de l'ombre les fleurs sont brunes, que sur un fond de lumière elles se détachent en demi-teintes et que les plus blanches sont moins blanches que le blanc pur; il lui montra que les bruns sont aussi divers et aussi subtils, lui indiqua les endroits qui s'éclairent de reflets, et lui exposa la science du clair-obscur; il lui ordonna enfin de peindre après avoir placé sur la table, à côté des fleurs, deux ou trois objets d'un blanc différent comme termes de comparaison. Oudry se mit au travail, et il nous dit son étonnement à voir les fleurs éclatantes naître d'un ensemble de demi-teintes, et la seule magie des ombres donner sa forme, son relief à la gerbe. Jamais Monnoyer, jamais Belin de Fontenay ne s'étaient préoccupé des principes que Largillière enseigne à Oudry et que connaissait déjà Desportes. Par contre, Desportes et Oudry ne peignent plus exclusivement les meubles riches et les fleurs cultivées de leurs pré^ décesseurs: ils représententvolontiers des objets familiers empruntés aux intérieurs bourgeois; avec un quartier de viande, un fruit près d'un gobelet sur une nappe blanche, un poisson sur un plat de cuivre, un lièvre, des perdrix mortes ils composent un tableau : Desportes exécute pour le Régent trois trumeaux représentant du gibier, des légumes et de la viande piquée prête à mettre en broche-. Les fleurs deviennent de plus en plus rares sous son pinceau.

1. Ils trouvent sans doute, dans la maîtrise, d'obscurs auxiliaires : ce Spoëde par exemple, qui peignit surtout la nature morte et qu'on a déjà considéré comme un ancêtre de Chardin.

2. « En 1717, [le duc d'Orléans] lui demanda pour une pièce du Palais-Royal où il faisait quelquefois par divertissement de légers essais de cuisine, trois tableaux dont il donna lui-même les sujets. L'un devait être de gibier en plume, l'autre de toutes sortes de légumes et le troisième de viandes prêtes à mettre en broche. Tous les trois furent extrêmement applaudis et le dernier surtout, original dans son espèce, fit dire à son Altesse Royale qu'il fallait que le peintre eût été dix ans chez la Guerbois pour piquer si bien » (Mém. inéd., t. II. p. 107).

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