J.-B. SANTERRE ET LE PORTRAIT ANECDOTIQUE
Louvre) (fig. n'' 60). Mais, chez Largillière, l'anecdote n'est jamais qu'un lien discret, elle n'attire pas l'attention aux dépens des personnages; chez ses contemporains, au contraire, les figures isolées même jouent un rôle, et ce rôle préoccupe plus les peintres que la ressemblance du modèle. C'est dans l'œuvre de Santerre que le portrait anecdotique se développe d'abord et qu'il revêt aussi ses formes les plus variées. Tantôt Santerre suit simplement sa fantaisie : il représente Mme de Bolotte en Espagnolette ou Louise-Adélaïde d'Orléans en bergère, coiffée d'un chapeau de paille, lisant un livre pendant que ses moutons paissent dans la prairie ; tantôt il emprunte ses types à la vie contemporaine : si la Femme turque du Musée de Perpignan est bien son œuvre, c'est à lui que remonte la mode des pachas et des sultanes, entretenue par les ambassades orientales du xviir siècle'. Il est regrettable que sa Liseuse à la chandelle, sa Cacheteuse, sa Donneuse de billets soient perdues- : elles inauguraient, si l'on en juge par les titres, une importante série d'œuvres dont la plus connue est la Liseuse de Raoux, au Musée du Louvre, cette jeune femme en corsage bleu à manches jaunes, de trois quarts à droite, lisant unelettre qu'elle tient à deux mains. Raoux est comme Santerre un fei'vent de ces sujets : il peint une Jeune fille surprise par sa grand'mèreau moment oii elle lit unelettre" (Musée de Marseille), une Liseuse (Musée de Toulon), une Jeune Jîlle qui cacheté un billet ilsiusée de Béziers)... Ces figures séduisent les contemporains parce qu'elles prêtent aux interprétations galantes: les billets que lisent ou que c achètent les jeunes femmes attentives sont, à n'en pas douter, des billets d'amour. Parfois l'originalité de Santerre se traduit dans des œuvres d'une fantaisie plus réaliste encore. Après la Jeune amoureuse pensive auprès de laquelle sont posés des accessoires familiers, une cruche d'eau et un petit pain (Musée de Reims, n"gi), l'artiste imagine la Cuisinière du Musée de Bordeaux, la Cuisinière épluchant des carottes du Musée de Nantes ou cette Coupeuse de choux, dont le Musée de Reims possède une bonne copie ancienne\ Un seul
1. \'ov. A. Boppe, La mode des portraits turcs au XVI IP siècle (Rew de l'Art anc. et mod., i<)02, t. II, p. 212 et suiv.)
2. Signalées par Moreri, Grand Dictionnaire historique, t. IX, p. 146-147.
3. Le Musée de Marseille conserve aussi une Liseuse de François de Troy. Il existe au Musée de Toulouse une Jeune fille lisant, attribuée à Grimou, mais qui ressemble singulièrement à une peinture de Raoux. C'est, en tout cas, une œuvre fort jolie, fine et délicate de dessin, d'un moelleux remarquable, avec un effet de clair-obscur très heureux.
4. D'autres œuvres de Santerre, dont nous n'avons plus que le titre, seraient à rapprocher de celles-ci : le Tireur d'épée. le Ramoneur, le Fumeur, etc.