‹ La peinture française au début du dix-huitième siècleChapitre 3 sur 273 · L^HISTOIRE · texte numérisé non relu

L^HISTOIRE

uand Louis XIV écrit dans ses Mémoires pour son fils : « ...il est constant que dans l'État où vous devez régner après moi, vous ne trouverez point d'autorité qui ne se fasse honneur de tirer de vous son origine et son caractère... », il n'entend pas seulement l'autorité matérielle et directe, mais aussi morale, religieuse, philosophique, littéraire ou artistique. La ruine des libertés de la noblesse asservit les artistes au pouvoir : les grands vivent autour du roi, de ses largesses, et les peintres qu'ils employaient dans leurs châteaux seraient sans travail si le monarque n'y pourvoyait pas.

En 1690 Louis XIV n'est plus le souverain jeune et victorieux qui bâtit Versailles en vingt ans, dont l'imagination prodigieusement riche occupe l'activité d'un Le Brun; cependant sa passion pour les arts est toujours vive. Malgré les revers militaires, la détresse financière, les deuils de famille, il commande des œuvres et il en

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revoit lui-même les esquisses. V'crs 1704 il s'éprend du talent de Desportes; le peintre croque les chiens au vif pcndantles chasses, et c'est le roi qui choisit les dessins dont on fera des tableaux'. A la mort de Mansart (i7o8;i Mme des Ursins écrit au duc de Grammont que le poste de surintendant des Bâtiments est très envié parce que le roi n'aime rien autant que les constructions et la décoration-.

Toute sa vie, Louis XIV considère l'art en roi. Les artistes n'ont qu'une mission dans sa pensée : concourir à la grandeur du règne : '( ...Ceux qui ont excellé dans la peinture — lit-on dans les lettres d'ennoblissement de Le Brun — ont toujours esté, dans

IIG. I. — l'exposition W. PEINTl'RK DIÎ iGqQ, d'aPRÈS UNK GRAVURK CONTEMPORAINE.

tous les temps, très favorablement traitez dans la Cour des plus grands princes, où non seulement leurs ouvrages ont servi à l'embellissement de leurs palais, mais encore de monuments à leur icloire, exprimant par un lani^xii^e muet leurs plus belles et plus héroïques actions. »

Les administrateurs et les artistes de Louis XIV comprennent et réalisent admirablement ses idées. En 1691, La Teulière, directeur de l'Académie de France à Rome, demande au surintendant Villacerf s'il doit faire copier au Vatican deux fresques qu'on ne possède pas encore : le Couronnement de Charlemagne^ et le Serment de Lé<m III ; ces œuvres, dit-il, consacrent deux pages glorieuses

1. Mémoires Inédits sur la vie et les ouvrages des membres de l'Académie royale de peinture et de sculpture. Paris, 1854, in-8°, t. II, p. 104.

2. Cité dans Saint-Simon, édition Boislisle, t. XVI, p. 49, note 4.

IMPORTANCK POLITIQUE DK LART POUR LK ROI ij

des rapports entre les rois et les papes. Villacerf consulte Mignard qui répond : <-< On ne peut rien faire copier à Rome de plus important que ces deux tableaux du Couronnement de Charlemaij^ue et du Serment de Léon III. Les plus grands biens que nos rois ont donnés à l'Eglise ont commencé par l'exarchat de Ravenne que l'ingratitude des Romains attribue à Constantin, cependant ce tableau peint au Vatican est une preuve contre eux... Le Serment de Léon III n'est pas moins important, parce qu'il fait voir que les rois de France étaient souverains dans Rome et que ce pape estant accusé parles seigneurs et barons romains fut obligé de se purger par serment public devant Charlemagne qu'il nomme son souverain seigneur' ».

Après 1690 même l'Académie de France à Rome devient surtout un instrument politique et diplomatique. Elle ne remplit plus le rôle qui lui avait été attribué jadis". Le nombre normal des pensionnaires n'est plus atteint : il n'y a que deux peintres, Bocquet et Duvernet; Duvernet rentre en France en ibcjo, des sculpteurs le suivent et La Teulière se réjouit : « L'Académie sera délivrée de trois pensionnaires..."'». On ne copie plus les chefsd'œuvre : les sculptures coûtent trop cher; l'argent manque pour payer le marbre et les praticiens. La mauvaise volonté du pape et des cardinaux ferme aux jeunes peintres les portes du Vatican et des palais. Il n'est plus question d'acquisitions. Quand, à la mort de Christine de Suède en 1689, La Teulière propose l'achat de sa collection; Louvois lui répond : € Le roi a dans les conjonctures présentes d'autres occasions de dépenser son argent' ». D'ailleurs l'expédition des antiques et des tableaux en France est devenue difficile. En 1686, déjà, les Romains'' protestent contre les rafles des

1. Correspondance des directeurs de l'Académie de France à Rome, x.A,\). 11^-22?.

2. On trouve souvent dans la Correspondance des directeurs des preuves de l'importance politique que prit l'institution à la fin du règne de Louis XIV. Un jour, le pape voulut à son tour employer TAcadémie au profit de sa politique et fit nommer le directeur, Poerson, vice-prince de l'Académie de Saint-Luc. L'élection se fit a tout d'une voye sans passer par la voye ordinaire du scrutin». Poerson en fut très fier. Mais Louis XIV comprit la manœuvre du pape qui voulait, en provoquant cette élection, éviter la promotion de l'abbé de Polignac au cardinalat et il écrivit au cardinal de La Trémoille à Rome : « Votre Eminence me fait attendre avec impatience le courrier de la Promotion, et j'espère de la manière dont elle a parlé au pape qu'elle emportera la déclaration de celle de M. l'abbé de Polignac, pourveu que Sa Sainteté ne veuille pas tirer en ligne de compte ce qu'elle a fait pour M. Poerson, et dire qu'un viceprince de l'Académie des Peintres vaut bien un cardinal national. »

3. Corresp. des direct.^ t. I, p. 190-191, Lettre de La Teulière du 21 mars iGjo.

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