INGRES. — ŒDIPE ET
(Musée du Louvre.)
cellents esprits au sujet d’Ingres, en qui Th. Silvestre et Paul Mantz ne voyaient qu’un continuateur attardé des Guérin et des Girodet, avec un métier plus sec encore et une déplaisante affectation d’archaïsme, nepeut s’expliquer que par un examen vraiment trop superficiel de son œuvre, ou un excès de ressentiment causé par les étroitesses de vues et les injustices de langage du peintre vieilli. La vérité est qu’il s’affirma de bonne heure original. Élève de David, prix de Rome en 1801, il ne put se rendre en Italie, la dotation affectée à l’entretien des pensionnaires ayant disparu dans le désordre financier d’alors. Mais attiré, hantépar l’Italie, il ne songeait qu’à elle, et s’adonnait passionnément à l’étude des maîtres de la Renaissance. Le portrait du Premier Consul (musée de Liège), ceuxde M., Mme et MUo Rivière (an XIII, musée du Louvre) datent de cette période; la facture en est singulièrement incisive, si lemodeléoffre quelques maigreurs, et degrands noms florentins viennent aux lèvres en les regardant.
En 1806, Ingres put enfin satisfaire sa passion; l’Italie le prit, l’absorba tout entier; il y resta dix-huit années consécutives 1. Léger d’argent dans les premiers temps, il faisait, pour vivre, des portraits au crayon, croqués en deux ou trois séances; ce sont d’inestimables chefsd’œuvre que les collectionneurs se disputent à prix d’or, et dont le Louvre offre heureusement une réunion importante. Déjà s’y manifestaient, avec une intensité qu’il n’a pas dépassée, l’amour religieux de la forme humaine, le sens de l’expression physionomique, et surtout, ce qui distingue et illustre toutes les effigies qu’il a tracées, la recherche passionnée et le scrupuleux respect du caractère individuel. Néanmoins, ses compositions idéales affirmaient dès lors un parti pris décoratif qui cherchait l’effet,
1. Il devait, dix ans à peine écoulés, y retourner comme directeur de l’Académie de France.
L’EPOQUE ROMANTIQUE 6j
FIG. 26. — LA famille forestier. (Dessin d’Ingres. — Musée du Louvre.)
non comme chez Delacroix, dans l’ardente conspiration des tons, mais dans l’accord contrasté des lignes, le savant balancement des masses, l’assiette solide de la composition formant un tout compact et indissoluble. C’est de cette préoccupation que relèvent l 'Œdipe et le Sphinx .de 1808 [fig. 25] (musée du Louvre), la Thétis implorant Jupiter de. 1 8 r 1 (musée d’Aix). Dans ces deux ouvrages l’inspiration de l’Antiquité est évidente : le calme des attitudes, le choix épuré des formes, la discrétion du coloris maintenu dans une gamme neutre, l’absence presque totale de perspective, reportent l’esprit aux camées et aux intailles grecques dont on y retrouve l’idéale et impersonnelle beauté.
Néanmoins Raphaël avait déjà fait brèche dans le cœur d’Ingres et s’y était établi pour la vie; l’artiste, installé dans les «Chambres» du Vatican, ne cessait d’en méditer, d’en copier les motifs. Raphaël et la Fornarina , Franchise de Rimini , Raphaël et le Cardinal Bibbiéna. l’admirable étude de la Chapelle Sixtine (musée du Louvre) sortirent de ce colloque, acheminements, préparations pour la toile maîtresse : le Vœu de Louis XIII (1824) qui est à la cathédrale de Montauban. La disposition du sujet, entre des rideaux fictifs, rappelle de très près certains ouvrages du Sanzio; la Vierge mère, puissante et tranquille, est aussi un emprunt direct, trop direct; les angelots viennent d’un modèle inégalé, celui de l’église Sant-Agostino, à Rome; seul le Louis XIII, plein de fermeté et de caractère, dans la belle tradition française de Philippe de Champaigne et de Simon Guillain, relève, et très haut, cette œuvre, fruit d’une obsession trop intense, où la personnalité d’Ingres s’est un moment éclipsée. Cependant, avec leur cortège, les charmantes petites Vénus du Louvre, le Roger délivrant Angélique (181 9, musée du Louvre), imprégnés d’un féminisme exquisement maniéré et déjà tout personnel, voici les morceaux magnifiques où Ingres s’est révélé prodigieux
Louvre), la Baigneuse assise, de dos, sur son lit (1826, musée du Louvre), et V Odalisque 'à 'V enclave' (1 839).
peintre du nu : Y Odalisque couchée de 1814. (musée du
Cliché Guenault, iNuntes.