INGRES. — MADAME DE SÉNONNES
(Musée de Nantes.)
Ce qui rend ces tableaux inoubliables, ce n’est pas, comme chez les Flamands et nombre de modernes, la reproduction illusionnante de la chair, avec son grain, sa moiteur, sa mollesse, ses plis gras et souples, sa matière en un mot; c’est la ligne enveloppante.qui suit, du vertex au talon, les saillies, les rentrants, les mille sinuosités du corps, et le moule en quelque sorte comme une étoffe collante et invisible; c’est la forme, pour tout dire, profilant sur les fonds cette courbe suave, cette ondulation serpentine, qu’élève et abaisse insensiblement le rythme mystérieux de la vie. Ces nus sont, avec les portraits : la Belle Zélie (1806, musée de Rouen), Mme Devaucay (1807, musée Coudé), M'"e de Sénonnes [rig. 27] (musée de Nantes), M. Cordier et M. Bocliet[ 1 8 1 1 , musée du Louvre), lepeintre Granet (musée d’Aix), les monuments mémorables de la période romaine, bien plus que les froides compositions du fjnême temps : Romulus vainqueur d"‘Acron{ 1812, école des Beaux-Arts), sorte de bas-relief coloré, sans plans, et Jésus- Ghrist remettant les clefs à saint Pierre (1820, musée du Couvre), que le Guide n’eût pas désavoué. On peut se faire une autre conception du portrait, le vouloir moins arrangé, surpris dans la familiarité de la pose et l’inconscient du geste. Mais il n’est pas moins légitime d’y chercher une expression voulue de la personnalité, abstraction faite des états fugitifs et des effets accidentels. Dans cette donnée, nul n’a dépassé les réussites d’Ingres : la nonchalance parée de la créole, l’aisance spirituelle ou la gravité un peu distante de la femme du monde, sont écrites, dvec une irrécusable éloquence, dans les effigies de femmes citées plus haut; quant à l’exécution, elle a parfois été accusée de sécheresse, mais le « poussé » ainsi incriminé n’est-il point défendable, dès lors qu’il s’agit non de donner la sensation chaude d’un moment, mais l’image résumée et définitive d’une vie? Pour ce qui est de la tonalité, elle manque assurément de ces accents chaleureux,
de ces touches vibrantes qui distinguent les coloristes proprement dits; la robe grenat et le châle jaune de Mme de
Sénonnes, le coussin bleu [et l’écharpe crème de Mme Rivière, le costume bariolé de la Belle Zélie, n’en réalisent
apothéose d’homère. (Musée du Louvre.)
pas moins des harmonies non seulement en accord avec le caractère propre du modèle, mais intéressantes et artistes , en elles-mêmes, et dont la vivacité un peu crue, l’éclat minéral, tranchent heureusement sur les sauces et les bitumes de l’époque.
De retour à Home, Ingres exposa un projet de plafond : V Apothéose d'Homère [fi g. 28] (1827, musée du Louvre) où il voulait faire tenir toute sa poétique, et qu’il n’a cessé de remanier jusqu’à sa mort, au gré de ses préférences et de ses antipathies changeantes pour telle ou telle des personnalités qui entourent le poète déifié. Les morceaux supérieurs abondent dans cet ouvrage : les figures allégoriques de l’Iliade et de l’Odyssée, par exemple, sont des trouvailles d’expression et d’attitude, mais l’ensemble, trop encombré, est singulièrement inerte et figé; la coloration semble, auprès des portraits, pauvre et cartonneuse. Il y a plus de nerf dans le Saint Symphorien de la cathédrale d’Autun [fig. 29] (1834), qui contient de nobles parties, comme le martyr illuminé de foi, les bras élargis pour le pardon, le geste magnifique dont sa mère lui ouvre le ciel, et les puissantes musculatures des licteurs. Mais outre qu’ici encore l'entassement est excessif, et, gênant les mimiques, produit une sensation d’immobilité, la couleur est par trop neutre et abstraite pour traduire la violence et l’émotion d’une telle scène. La technique particulière d’Ingres, son horreur de l’inachevé, de l’à peu près, si naturellement de mise pourtant dans les arrière-plans du tableau, ont glacé tout le pathétique du sujet.
Le Saint Symphorien a été la dernière grande composition d’Ingres, si l’on omet le plafond brûlé à l’Hôtel de Ville en 1871 : Napoléon triomphant des ennemis et des factions, dont la composition, ramassée et robuste, se retrouve dans l’esquisse du Louvre, et l'Age d’or, resté inachevé, après maintes reprises, qui décore le château de Dampierre, alignant de fières figures, de beaux groupes
harmonieusement construits, mais mal reliés ensemble, où la fatigue d’un travail trop hésitant et trop prolongé a