‹ La peinture française au XIXe siècleChapitre 14 sur 52 · FIG. 3 O. — INGRES. — PORTRAIT DE M. B E R T I N · texte numérisé non relu

FIG. 3 O. — INGRES. — PORTRAIT DE M. B E R T I N

(Musée du Louvre.)

sa propre substance, si, comme l’a dit un penseur, nous sommes faits de l’étoffe de nos rêves.

B. — Les Années.

On peut dire de Delacroix en peinture, comme on l'a fait, à d’autres titres, de Victor Hugo, qu’il est tout le Romantisme. Mais Charlemagne eut ses douze pairs, Hugo apparaît à la postérité entouré d’un cortège de satellites de premier rang : Vigny, Gautier, Soumet, Gérard de Nerval, Banville font vraiment figure de paladins, certains même avec leur fief séparé, original, conquis par avance. Il n’en est point ainsi de l’entourage de Delacroix, qui a donné beaucoup de promesses et fourni peu d’œuvres. Eugène Devéria, Louis Boulanger, Ary Scheffer même, n’ont été que des étoiles filantes aux feux vite éclip ses; les Johann ot, Nanteuil, Roqueplan sont à peine des nébuleuses. Seul. Decamps a su se faire, à mi-chemin du paysage, un domaine à lui, étroit à la vérité et pierreux. Il faut attendre la fin du Romantisme pour voir surgir la jeune gloire, si tôt fauchée, de Chassériau, que devait prolonger, avec Puvis de Chavannes et Gustave Moreau, une postérité plus heureuse.

A quoi tient cette quasi-stérilité du Romantisme en peinture? Peut-être à son caractère improvisé et hâtif. Le principe même sur lequel il repose était des plus contestables : en face d'une école appauvrie, d'où tout sentiment de la réalité et de la diversité humaines s’était de bonne heure retiré, ce ne sont pas les droits de la vérité qu’il revendique, objectif précis, solide, à l’abri des fantaisies et des vicissitudes; c’est uniquement l’individualisme, c’est-à-dire le droit pour l’artiste d’exprimer son moi, sa conception personnelle ou d’emprunt de la vie et du monde, par le moyen de son art. C’était trop d’ambition, tout ensemble, et d’arbitraire. On s’en aperçut dès le début. Le caprice individuel, érigé en unique critérium,

FIG. 3 I. — DEVÉR1A. — LA NAISSANCE DE HENRI IV. (Musée du Louvre.)

enfanta des bizarreries et des pauvretés en fouie, l’indispensable soutien de l’observation et de l’étude manquant à la plupart de ces créations. De courtes hardiesses, des énergies mal réglées, une composition creuse et chiquée, surtout une érudition superficielle et de troisième main, il y avait là de quoi susciter d’heureuses esquisses, de rapides et brillants tours de force, non des œuvres de durée.

Eugène Devéria. — La Naissance de Henri IV d’Eugène Devéria [fig. 3 i ] (i8o5-i865) fut un des événements du Salon de 1827. Toutes les formules du Romantisme sont là : à la place des ordonnançes compassées et vides de l’école de David, un grouillement confus de personnages ; au lieu de tonalités neutres, cherchant l’harmonie dans l’effacement, une profusion de taches vives et dispersées; au lieu d’une action coordonnée, convergeant vers le centre d’intérêt du tableau, mille épisodes distincts, souvent tout à fait indifférents à l’action ; en haine d’une humanité abstraite, ramenée à une sorte de type générique et dépourvue d’accents individuels et de particularités pittoresques, une couleur locale exagérée, puisée dans les anciennes chroniques ou même les romans du jour, noyant les traits dans la barbe, le corps dans le costume, le drame dans le mobilier et les accessoires; art de bric-à-brac trop souvent, il faut bien le dire, et par là même mort-né. Ce n’est pas que le tableau de Devéria ne garde un réel agrément, une beauté du diable qui lui fait pardonner ses artifices. Si les têtes y sont la plupart molles et les beaux pourpoints assez vides, il y a, partout répandue, une couleur chaude et riche, des morceaux oiseux et brillants, renouvelés des Vénitiens, comme le nain bossu qui caresse un chien, un air d’empressement, de fête, une sorte d’enivrement juvénile, assurément de mise le jour où une naissance opportune consolide une dynastie popu-

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