FIG. 36. — ARY SCHEFFER. — LE LARMOYEUR
chevaux de halage, de chiens de meure ou d’arrêt, de pourceaux en quête, de singes curieusement étudiés aux ménageries et transformés — - à l’imitation de Téniers et de Chardin — en parodistes attitrés des ridicules humains. Mais, à côté des secrets de la forme, il sondait curieusement les mystères de la lumière, moins attiré d’ailleurs par son expansion tranquille, qui noie trop également les objets, que par ses visites furtives ou ses irruptions violentes, qui exagèrent les reliefs et les colorations. Cette recherche des effets véhéments le conduisit à raffiner sa technique, à condenser et à émailler ses pâtes, pour en tirer des rutilances d’émail, des irradiations de vitraux. La lumière vibrante, les somptueux et éclatants costumes de l’Orient, qu’il avait d’abord peints de chic, sollicitèrent sa conscience d’artiste. 11 y voyagea, vit les pachas lourds de pelisses, les estafiers dépenaillés, les bourreaux hideux et splendides, la gentille animalité de l’enfance, le suaire mouvant des femmes; il rendit tout cela non en philosophe ou en ethnographe, mais simplement en peintre amoureux du beau « morceau ».
Peu à peu, cependant, le sens de l’histoire, le goût des grandsensembles s’éveillaientchez Decamps. On doitàcette évolution les amples dessins de Y Histoire de Samson et la Déjaite desCimbresfig. 3 7] (muséedu Louvrejoùlepaysage, par l’âpreté hostile de ses lignes, ne contribue pas moins au drame que le choc des masses armées. La collection Thomy Thiéry (musée du Louvre) permet d’étudier en Decamps l’animalier et l’humoriste; le musée Condé contient Y Ecole turque , les Enfants au bord de l'eau, le Corps de garde, c’està-dire, avec le Supplice des crochets de la collection Wallace et la Sortie de l'École de la collection Moreau-Nélaton [fig. 38], ses plus belles pages orientales. On n’ose prédire quel sort la postérité fera à cet artiste : la génération actuelle l’apprécie assez peu, les recherches d’ambiance lumineuse, d'atmosphère légère et diffuse, sien faveur aujourd’hui, étant
défaite des cimbres. (Musée du Louvre
en contradiction formelle avec ses tendances. L’art de Decamps, malgré son éclat, nous paraît opaque et pétrifié, son perpétuel ton de pain grillé nous fatigue. Il n’en a pas moins eu sa vision bien à lui, et l’exécution la plus volontaire et la plus soutenue qui se puisse concevoir.
Adrien Guignet (1817-1854) procède, pour l’imagination, de Delacroix, et, pour le métier, de Decamps, celui de la dernière manière. Il a peint avec prédilection les âges et les mœurs barbares : ses Gaulois, ses Huns, ses condottieri pillards et assassins, exhibent les mêmes mines truculentes et saures, habitent les mêmes paysages fauves aux profondes cassures, aux brusques éboulis. Il y a évidemment dans ce genre une convention un peu monotone; Guignet, tempérament résolu, en fût sorti, à l’applaudissement général, sans la mort qui le surprit avant l’âge. On peut l’étudier au musée d’Autun.
Penguilly L’haridon (1811-1872), élève de Charlet, mena de front les armes et les arts; chef d’escadron d’artillerie, inspecteur des études à l’Ecole polytechnique, ni les assujettissements du métier militaire, ni sa spécialisation savante n’ont réussi à offusquer en lui une véritable vocation de peintre. Ses Deux chevaliers , du Salon de 1842, son Tripot et son Mendiant , de celui de 1847, les scènes de Don Quichotte, les épisodes dramatiques ou burlesques qui suivirent, sont d’une fantaisie vigoureuse et un peu âpre qui a son caractère. Il en est de même du Lyonnais Bellet du Poisat (i823-i883), élève bien émancipé de Flandrin; les Bohémiens (musée de Grenoble), d’une inspiration hardie et sauvage, d’une couleur mordante, sont une des pages les plus significatives du romantisme. Le Christ prêchant les pêcheurs (musée de Bourg) rappelle de très près certaines compositions de Delacroix. 11 y a chez Robert Fleury (1797-1890) quelque chose de la palette de Decamps, mêmes tons rôtis, même aspect foncé; mais ici la touche est plus lourde et la matière moins rare.
fig. 38. — decamps. — sortie de l'école turque. (Collection Moreau-Nélaton.)
Robert Fleury, d’ailleurs, n’est rien moins qu’un pittoresque pur; c’est un esprit rétrospectif, un fureteur d’archives, ami des drames sombres du passé, curieux des Inquisitions et des Saint-Barthélemy, des amendes honorables et des autodafé, de tout le matériel sanglant de l’Histoire. Le Galilée devant le Saint Office^ 1847, muséedu Louvre), la Jeanne Shore (1 85o, palais de Fontainebleau), le Colloque de Poissy [fig. 39] (1840, musée du Louvre), avec son roitelet blafard, sa Catherine de Médicis composée, et l’insolence hautaine de ses Guises, sontde nobles pages, étudiées et mûries dans leurs moindres détails, où il ne manque que l’apparence de la spontanéité, des repos et des contrastes, un peu de cette facilité heureuse qui est le sourire du Beau.
Parmi les organisations les mieux douées de ce temps, un souvenir est dû à Boissard de Boisdenier ( 1 8 1 3- 1 866)r qui fut de l’intimité de Delacroix et faisait de la musique avec lui. Ivre de tous les arts, assoiffé de sensations rares, un dilettantisme qui ne reculait même pas devant la recherche des « paradis artificiels » le disputa trop souvent àla peinture, où il eût excellé. Il n’en faut pour preuve que Y Episode de la retraite de Russie [fig. 40], qui est au musée de Rouen, où le pathétique de la couleur est poussé très loin. Faut-il voir également un romantique dans Félix Trutat (1824-1848), dont Th. Gautier signala vainement au public les débuts pleins de promesses? La Femme nue (musée du Louvre), le portrait du père de l’artiste en officier, celui de Trutat et sa mère, sont des morceaux d’une fermeté rare, d’un grand caractère, où l’on croit pressentir un autre Géricault, d’âme plus tendre. Deroy, illustrateur oublié, a laissé un portrait de Baudelaire plein de feu.
Charlet. — Il faut placer ici Charlct (1792-1845), le peintre des grognards de la Grande Armée, des goguettes militaires et de la gaieté faubourienne, artiste peut-être sur-
ROBERT FLEURY. — LE COLLOQUE DE TOISSY. (Musée du LoUVrç.)
fait, dont le talent réel est mêlé de trop de vulgarité. Son action sur les esprits, son rôle politique militant resteraient à peu près ses seuls titres sérieux au souvenir, si sa foi napoléonienne et sa sensibilité humanitaire ne lui avaient inspiré une œuvre de haute valeur : la Retraite de Russie [fig. 41] (musée de Lyon), où le dénûment et la souffrance de nos soldats se traînant dans la neige, sous le harcèlement des cosaques, sont rendus avec une véritable puissance tragique. lia laissé en Hippolyte Bellangé (1 800- 1 866' un imitateur plus soigneux et plus correct, mais un peu menu (la Revue des Tuileries, au musée du Louvre ; les Cuirassiers de Waterloo , au musée de Bordeaux). Raiïet (1 804- 1 860) l’emporte de beaucoup sur run et l’autre, et nul n’a traduit avec cet accent les grandeurs et les misères de la gloire militaire, vue dans son négligé comme dans ses fastes épiques; mais c’est surtout un lithographe; il a très peu peint à l’huile et préférait l’aquarelle pour ses notations rapides de ressemblance ou d’action (voir à la Bibliothèque nationale ses portraits de militaires et de diplomates, ses études prises pendant la guerre austro-italienne de 1 849, etc.). Nous ne pouvons nous étendre sur son œuvre gravé, dont les pièces universellement célèbres sont la Revue de minuit [fig. 42], le Réveil , le Combat d1 Oued- Aile g, le Bataillon sacré à Waterloo. , et les suites sur le siège d’Anvers, la retraite et le siège de Constantine, l’expédition de Rome, etun voyage en Crimée, qu’il fit avec le prince Demidoff. Aimé de Lemud (1816-1887), de Thionville, outre divers tableaux recueillis par les musées lorrains, s’est fait connaître par des lithographies pleines d’une sentimentalité tout allemande : Jacques Callot , Maître Wolfram , Hélène d'Adelsfreit, sur lesquelles tranche une planche magnifique : le Retour des Cendres , digne de Raffet dans ses plus beaux jours.
Eugène Lami. — Bien qu’ayant aussi pratiqué la gravure sur pierre dans la Vie de château , le Voyage en Angle -
FIG. 40. — BOISSARD DE BOISDENIER. — ÉPISODE DE I.A RETRAITE DE .RUSSIE. (Musée de Rouen.)
terre avec Henry Monnier, etc., Eugène Latni (1800-1890) est surtout un peintre. Plusieurs toiles militaires : Bataille d’Hondschoote [fig. 43] (musée de Lille), Bataille de Wattignies , la Capitulation d’Anvers , Y Attentat de Fieschi (musée de Versailles), attestent la bravoure et l’éclat de sa facture ; mais sa spécialité, où il fut incomparable, fut l’expression de la vie mondaine et officielle, sports, bals, galas de tout genre, dans de petits cadres traités avec la plus brillante désinvolture. Le Bal aux Tuileries , la Revue des chasseurs , l'Escalier de marbre à Versailles , une Soirée che^ le duc d’Orléans , le Souper offert à la reine d'Angleterre (musée du Luxembourg), parmi cent autres, attestent la verve extraordinaire, la liberté et le brio de son talent. Il faut remonter au xvine siècle pour trouver tant d’esprit uni à tant de sûreté, et encore s’y ajoute-t-il ici un sentiment de la couleur, frais et pétillant, où les Anglais, Bonington en tête, sont évidemment pour quelque chose.
Eugène Isabey. — Une physionomie assez analogue à celle de La mi est celle d’Eugène Isabey (1 804-1 886), fils du célèbre miniaturiste. Il commença par des marines vivement enlevées, Y Ouragan devant Dieppe (1827), le Port de Dunkerque ( 1 83 1), le Combat du Texel (1839, musée de Versailles), le Port de Dieppe (1842, musée de Nancy), où les caprices et les fureurs des éléments étaient rendus avec beaucoup de franchise et de vigueur, puis s’adonna à la peinture officielle : Y Arrivée du cercueil de Napoléon Pr (1840, musée de Versailles), Réception de la Reine Victoria au Tréport ( 1 846), et séduit par les pompes de la vie d’apparat, la transporta dans le passé, pour avoir à draper des velours et faire miroiter des satins ( Cérémonie dans l'église de Delft , 1847 [fig. 44], musée du Louvre), le Mariage d’Henri IV ( 1 848) . L’Embarquement de Ruyter ( 1 85 1 , musée du Louvre) le ramène aux marines, qu’il se plaît à dramatiser par des naufrages ou des incendies (le Steamer
et. — la retraite de Russie. (Musée de Lyon.) (D’après la lithographie de Rafl'et.)
« VAustria » en flammes , 1859, musée de Bordeaux ; le Trois- Mâts « VEmily » en perdition). Il finit par traiter des scènes de genre: boutiques d’armurier, cabinets d’alchimiste, rendezvous de chasse, auberges normandes, d’un caractère bien factice, mais que relevait la prestesse impétueuse de la brosse. Néanmoins son métier papillotant, satoucheheurtée et dispersée, sans enveloppe unifiante, lassent rapidement.
Tassaert. — Tassaert( 1800- 1874) lui est, àcepointdevue, supérieur, dans ses beaux morceaux du moins. Sa destinée fut singulière et malheureuse. Né avec des dons de peintre qui l’apparentent à Fragonard, il travailla chez Lethière, débuta par des toiles historiques : Louis Xlfè'zj), un t Scène de Juillet i83o ( 1 83 1 ), le Dernier triomphe de Robespierre ( 1 833), et obtint, avec la Mort du Corrège{ 1834), un succès qui lui attira des commandes pour Versailles. Maissavocation n’était pas là. Il y avaitchez lui, bizarrement accouplés, un érotique et un élégiaque, et malgré l’accueil très honorable fait à ses Funérailles de Dagobert à Saint-Denis ( 1 838, musée de Versailles), età la Mort d'Héloïse, il se confina peu à peu dans de petits tableaux de genre, où il se plaisait alternativement à retracer des scènes de volupté ( Érigone , 1 846 \ Nymphe surprise par un satyre , 1847 ; Ariane abandonnée y 1849; les Jardins d'Armide, Sarah la Baigneuse , i85o;/<z Jeune femme au verre de vin [musée de Montpellier]; etc.) et des épisodes lugubres (les Enfants malheureux ; la Famille malheureuse , 1849 [^g- 45], musée du Louvre; la Jeune fille mourante , 1 8 5 3 ; le Petit dénicheur d’oiseaux, 1854). Des tableaux de piété nombreux conciliaient tant bien que mal l’édification et la sensualité; Marie Magdeleine et les divers saints « tentés » lui fournirent les prétextes nécessaires. De tout cela résulte une œuvre inégale et mêlée, mais où les pages délicieuses abondent. Si l’on peut se plaire médiocrement aux élégies, que déparent une émotion trop expansive et des accessoires trop par-
FIG. 42. — RAFfET. — REVUE DE MINUIT.
lants : réchaud à charbon, etc., il est impossible de méconnaître, dans les nus et les déshabillés chers à Tassaert, une beauté de carnations, une finesse de lumière, une touche moelleuse et fondue, une limpidité blonde de coloration qui sont d’un maître. Ces qualités furent peu appréciées; les quelques amateurs qui comprirent Tassaert ne suffirent pas à le faire vivre; maladif, peu équilibré, solitaire et misanthrope, il vieillit dans un désordre et une gêne croissants, chercha dans le vin des excitants trompeurs, et devenu presque aveugle, une nuit de suprême détresse, se suicida par asphyxie, comme les pauvres héroïnes de ses tableaux.
Camille Roqueplan (1802- 1 85 5), avec des dons moindres, eut une destinée infiniment plus riante. Après avoir travaillé chez Abel de Pujol, puis chez Gros, il débuta en 1822, par un Soleil couchant et une scène d’écurie où se sentait l’influence des Anglais, Bonington et peut-être Morland; en 1827, ,1a Mort de l\espion Morris (musée de Lille) attesta chez lui des qualités de metteur en scène peu communes; une marine, au salon de 1 83 1 , fut remarquée; en 1 833 , commença avec 1 e Jean-Jacques faisant traverser le ruisseau à AZ1!e de Graffenried et Mlle Galley , la série anecdotique poursuivie en 1 836 avec Jean-Jacques cueillant des cerises. U Antiquaire } de i83q, le Lion amoureux, de i836 (galerie Wallace), eurent un succès de public. On prêtait à ces tableaux « l’aisance et l’ampleur des Hollandais », unies à une légèreté et à un piquant bien français; une Madeleine au désert, en 1 838, plut beaucoup également; mais la santé délicate de l’artiste réclamait des soins : il voyagea dans le midi de l’Europe, d’où il reparut en 1 847 avec un ensemble de sujets espagnols robustement traités. Sa Fontaine du Grand figuier, du Salon de 1 8 5 2 , est au Luxembourg, et rappelle assez Decamps par l’aspect fauve et compact. Roqueplan a peu de personnalité, c’est un habile qui sait s’assimiler des manières et des qualités diverses; l’agrément de ses tableaux a beaucoup pâli. Jean-
ron (1809-1877) est un tempérament plus mâle et plus
truste : les Petits Patriotes (i83o), les Bohémiens (1846),
FIG. 43. — EUG. LAMI. — LA BATAILLE D ’ H O N D S C H O O T E. (Musée de Lille.)
le Port cPAmbleteuse. qui a passé au Luxembourg, sont des morceaux vigoureux, aux tonalités chaudes. La politique le disputa à l’art, il put concilier un moment ses goûts dans les fonctions de directeur des musées nationaux, qu’il remplit pendant la Révolution de 1848.
Alfred de Dreux, né en 1 808, tué en duel en 1 860, a été, au moins pour les choses de sport, un Eugène Lami plus corsé, mais moins vif et pimpant; neveu de Dedreux-Dorcy, l’ami de Géricault, il prit à l’école de celui-ci un goût très vif des chevaux, dont il étudia toutes les races et, avec prédilection, la race anglaise. Il en a bien exprimé, dans ses toiles un peu brunes, l’agilité nerveuse et le feu. Jadin (i8o5-i 882) traita de préférence les sujets de vénerie et se fit une spécialité des chiens. Il en sut rendre au naturel les types et les allures. Sa touche est appuyée et grasse, sa couleur a noirci. Rarye (1795-1875), le grand statuaire, n'a pas dédaigné de traiteràl’aquarelle, ou même à l’huile, dans de petits cadres, les fauves qu’il modelait si bien. Ses œuvres peintes ont un grand caractère, tant par l’accord du paysage et du drame que par la coloration sinistre qui y règne. Saint-Marcel (1819-1890), paysagiste et surtout animalier, excelle à exprimer le rythme et la détente de ses farouches modèles par de larges cernures de plume relevées de sobres teintes. Beaucoup de ses lavis ont mérité d’être attribués à Delacroix.
Nous passerons vite sur les « voltigeurs » du Romantisme. Les frères Johannot [Alfred (1800-1837) et Tony ( 1 8o3- 1852)], bien que peintres tous deux — on doit au premier un Don Juan naufragé ( 1 83 1 ) , une Entrée de M"e de Montpensier à Orléans ( r 833), au second un e Mort de Duguesclin ( 1 8 3 5) , une Bataille de Roosebecque ( 1 8 3 9 , musée de Versailles), à l’un et à l’autre d’innombrables scènes de genre — et qu’ils aient manifesté, Alfred surtout, des aptitudes de coloristes, font surtout figure d’illustrateurs. Les planches d’Alfred, en réalité autant de
Cliché Giraudon.