‹ La peinture française au XIXe siècleChapitre 2 sur 52 · SACRE DE NAPOLÉON · texte numérisé non relu

SACRE DE NAPOLÉON

(1814, musée du Louvre), Didon écoutant les récits d’Enée (1817, musée du Louvre), offrent plus d’abandon et une certaine grâce, mais la sécheresse du métier y persiste, ainsi qu’un coloris blafard et sans saveur directement emprunté au x Sabines de David. Une vaste composition inachevée, au musée d’Angers, la Dernière nuit de Troie, atteste la même recherche, la même ingéniosité trop concertée de mise en scène. Guérin fut, de 1822 à 1828, directeur de l’Académie de France à Rome; de santé assez chétive, il mourut à cinquante-neuf ans, en i833. Son atelier, qu’il dirigeait sans autorité, au dire de Delécluze, fut le véritable berceau du romantisme : Géricault, Sigalon, Paul Delaroche, Eugène Delacroix et Ary Scheffer en sont sortis.

Prudhon. — Prudhon est un tout autre artiste, et une des plus grandes figures de l’Ecole française. En lui fusionnent avec un bonheur singulier le sentiment voluptueux du xviiie siècle et les aspirations de la nouvelle Ecole vers un style plus relevé et plus pur. Bien mieux que son promoteur lui-même, il réalise et justifie le retour à l’Antiquité. C’est que la voie lui fut tracée, non par des théories pédantesques et exclusives, mais par ses affinités instinctives avec le naturalisme souriant et l’imagination toute plastique des anciens. Son origine ne semblait pourtant point lui assigner un tel rôle. Né à Cluny en 1758, le treizième enfant d’un pauvre tailleur de pierres, élevé par la charité des moines de l’abbaye fameuse de cette ville, ses dispositions pour les arts apparurent telles qu’on l’envoya, à dixhuit ans, étudier à Dijon, sous Devosge, maître excellent dont il garda toujours le plus affectueux souvenir. Un amateur distingué, M. de Joursanvault, lui commanda ses premiers travaux; adressé, à Paris, au bon graveur Wille, l’ami de Chardin et de Greuze, il entra à l’atelier de Pierre, peintre assez fade d’allégories mythologiques. Au bout de

Cliché Braun, Clément eî

trois ans, il retournait à Dijon, pour y disputer le prix institué parles Etats de Bourgogne; il fut vainqueur, passa cinq années en Italie, et le contact de son âme d’artiste avec tant de chefs-d’œuvre, tant de sites admirables et augustes, forma peu à peu sa personnalité. La copie qu’il envoya à Dijon, en retour de sa pension, d’après un plafond de Piètre de Cortone au Palais Barberini, le Triomphe de la gloire, et qui y figure encore, dans la Salle des États, copie librement conçue et exécutée, substitue à l’élégance superficielle et tapageuse du décorateur toscan une fermeté de lignes, un coloris soutenu qui sont déjà presque d’un maître.

Marié trop jeune, mal marié comme il arrive souvent en pareil cas, et bientôt père de deux enfants, Prudhon mena à Paris jusqu’en 1794, puis à Rigny, en Franche-Comté, une vie laborieuse et gênée. De cette période datent deux délicieux portraits qu’il paya en tribut de gratitude à ses hôtes, le ménage Antony. Le mari, debout près de son cheval, est au musée de Dijon, la femme, avec ses enfants, au musée de Lyon. Rien de plus clair, de plus sain, de plus français que ces peintures. L’amitié de son graveur, Copia, lui fut d’un grand secours pendant cette crise et aida à l’éclosion d’une foule de petits chefs-d’œuvre : vignettes, en-têtes, prospectus, compositions dessinées diverses, dont beaucoup sont demeurés célèbres : Andromaque embrassant Astyanax (musée du Louvre), la Vengeance de Cérès , P Amour réduit à la raison (179a), illustrations pour Daphnis et Chloé, pour P Art d'aimer de Gentil Bernard (1796).

Entre temps il peignit des portraits, dont celui de M"ie Copia qui, avec son chapeau de paille pointu noué sous le menton par un ruban bleu, est une des images les plus finement mutines qu’il ait tracées. Au Salon de 1793, il avait exposé une grisaille : l 'Union de l’Amour et de l'Amitié , de signification indécise; sa première grande

terre , du Salon de 1799, adaptée en plafond au château de Saint-Cloud et placée depuis au musée du Louvre,

LA PEINTURE SOUS L’EMPIRE ET LA RESTAURATION n œuvre peinte, la Sagesse et la Vérité descendant sur la

aï al a au tombeau. (Musée du Louvre.)

offre les formes nobles et la suavité de touche qui le distingueront dès lors, mais la coloration jaunâtre n’en est pas très heureuse, et la tête casquée de Minerve paraît beaucoup trop forte. A la même époque remonte le petit plafond des Antiques, au Louvre : Diane implorant Jupiter , qui est charmant par son exécution légère et sa tonalité vaporeuse. Il est contemporain de plusieurs admirables dessins : le Premier baiser de V Amour, pour la Nouvelle Héloïse , Joseph et la femme de Putiphar, Jésus portant sa Croix , pour Y Imitation de Jésus-Christ , un frontispice : la Soif de P or, et une vignette : la Grotte , pour un roman de Lucien Bonaparte : la Tribu indienne; enfin une frise délicieuse, aujourd’hui au musée Condé : les Vendanges.

Cependant l’horizon s’éclaircissait pour Prudhon ; des commandes lui arrivaient, grâce à l’excellent Frochot qui l’avait pris en amitié; s’il eut à cette époque le chagrin de perdre son graveur Copia, mort en 1799, il trouva dans un élève de celui-ci, Barthélemy Roger, un interprète d’élite dont le nom reste impérissablement lié au sien. Quatre grandes peintures décoratives accompagnées de motifs en grisaille et d’ornements en camaïeu et représentant la Richesse , les Arts, les Plaisirs et la Philosophie , vinrent témoigner de l’ingénieuse dextérité de sa brosse. Les cartons en sont au Louvre. Quatre autres panneaux : les Saisons , ont paru à la vente Denain, il y a quelques années : l’allégorie en est claire et gracieuse à souhait. En 1801, à l’occasion de la paix d’Amiens, Prudhon exécuta une magnifique composition représentant le Premier Consul sur un char, entre la Victoire et la Paix, qu’entourent et suivent les Muses, les Arts et les Plaisirs, personnifiés par des enfants. Une réplique peinte de ce grand dessin est chez M. Cheramy.

Cependant ses chagrins conjugaux, dus à la vulgarité et à l’humeur acariâtre de sa femme, continuaient d’empoi-

LA PEINTURE SOUS L’EMPIRE ET [LA RESTAURATION ij

sonner sa vie. La séparation se fit enfin; une amie tendre et dévouée, artiste délicate avec des aspirations élevées,

MUe Mayer, la remplaça heureusement à son foyer, tint sa maison, éleva ses enfants, s’associa à son tra-

ïNeuruein ireres, pnot.

l’amour et p s yc hé. (Musée du Louvre.)

vail par une collaboration étroite, comme l’attestent les tableaux d’elle que garde le Louvre : /’ Heureuse mère, la Mère abandonnée , le Rêve de bonheur , dontlesesquissessont de Prudhon. L’allégorie de la Paix l’avait mis en faveur : Bonaparte lui commanda ce portrait de Joséphine [fig. 8], assise dans le jardin de la Malmaison, dont l’attitude rêveuse, l’expression absorbée, dans leur cadre mystérieux de verdure, respirent une grâce exquise. Prudhon, dès lors, passe peintre officiel : il célèbre tour à tour, par des compositions appropriées, le Sacre en i8o5, la paix de Tilsitt en 1 807, le mariage avec Marie-Louise, pour laquelle il dessina une toilette et un berceau. C’est une commande d’Etat également qui lui inspire son chef-d’œuvre : la Justice et la Vengeance divine poursuivant le Crime [fig. 9], pour le Palais de Justice (1808). Tout le monde connaît cette émouvante toile, où les deux déesses associées suivent de leur vol silencieux la fuite hagarde de l’assassin, dans l’air nocturne qu’ensanglante la lueur d’une torche. Chacun a dans la mémoire le corps merveilleux de la victime, dont la pâleur alanguie s’argente sous la caresse de la lune. L’esquisse dessinée qu’a recueillie une autre salle du Louvre n’était guère moins dramatique, avec son ange vengeur traînant par les cheveux le criminel, devant la jeune morte renversée au pied du trône de justice. Mais l’intervention de la nature et de sa paix sereine, dans l’œuvre définitive, y ajoute un contraste de la plus saisissante poésie.

Il nous faut passer plus rapidement sur trois compositions mythologiques de haute importance : l’Enlèvement de Psyché par Zéphyre [fig. 10J (1808, musée du Louvre), dans son arabesque assouplie et sa tonalité fondue, est une vision toute corrégienne; Zéphyre se balançant sur Veau (1814) pour la grâce piquante du mouvement, l’expression allègre et rieuse de la figure, l’aisance et la liberté de l’exécution, tient un rang élevé dans l’œuvre de Prudhon; l’artiste avait été moins bien ins-

INeurciein frères, pbo .

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