‹ La peinture française au XIXe siècleChapitre 3 sur 52 · FIG. 5. — GÉRARD. — PORTRAIT DU PEINTRE ISABEY ET DE SA FILLE · texte numérisé non relu

FIG. 5. — GÉRARD. — PORTRAIT DU PEINTRE ISABEY ET DE SA FILLE

(Musée du Louvre )

piré avec Vénus et Adonis (1812, collection Wallace); la pose abandonnée de la déesse est délicieuse, mais son amant fait assez pauvre mine, et les deux corps nus forment une sorte d’A majuscule peu agréable. Une habile restauration a sauvé ce tableau qui était très menacé. C’est malheureusement le cas pour nombre d’œuvres maîtresses, le portrait de Mmo Jarre, entre autres, d’une aménité rayonnante, d’un port superbe, que la décomposition des dessous a marbré de lividités déplaisantes. L 'Assomption de la Vierge (musée du Louvre), commandée en 1 8 1 6 pour la chapelle des Tuileries, est pleine d’un charme candide et presque puéril, mais laisse regretter l’ampleur et la noblesse que réclamait le sujet; par contre, le Christ en croix (musée du Louvre), qui fut la dernière œuvre du peintre, où l’Homme-Dieu, beau comme Narcisse, expire silencieusement dans lesténèbres croissantes, au-dessus de l’agenouillement éploré de Madeleine, offre le plus grand, le plus poignant caractère. L’àme assombrie et désemparée de Prudhon s’y exprime tout entière. Elle avait reçu en 1821 une blessure mortelle : M"° Mayer, dans un accès d’égarement, s’éiait coupé la gorge; il languit depuis lors, détaché, dégoûté de tout, n’ayant plus le courage que de terminer une composition lamentable : la Famille malheureuse , que son amie avait laissée inachevée, fl succomba deux ans après, à soixante-cinq ans.

Nulle carrière d’artiste, durant cette période, n’offre un caractère d’unité plus parfait : un idéal promptement lixé et merveilleusement conscient, où la grâce des mythes anciens se nuance d’une ingénuité délicieuse, tout en s’incarnant dans des formes d’une plénitude et d’une fermeté souveraines; une entente du clair-obscur digne de Léonard, qui noie les figures dans des demi-teintes suavement ménagées, et par les jeux subtils ou les savantes retraites de la lumière, leur fait une atmosphère indéfinissable de mysière et de pudeur; une coloration discrète et

sobre répugnant aux éclats, se plaisant à ces transitions et à ces finesses que donne la modulation d’un ton sur luimême, et à qui la diversité du chromatisme s’impose si

peu qu elle se satisfait souvent, et se surpasse, à alterner des hachures de fusain et de craie sur le fond bleuté d’un papier grenu; une touche, enfin, qui ménage les affirmations tranchées pour en décupler l’effet, et aime cà noyer

Neurdein frères, phot.

GUERIN. — LE retour de marcus sextus, (Musée du Louvre.)

le trait dans la grasse enveloppe des pâtes superposées et fondues. Tout cela au service d’une âme d’homme limpide, songeuse, un peu triste, qui s’attarde et s’oublie à des évocations de douceur reposée, de malice tendre, de rêve amoureux et pâmé. Rien, dans notre tradition artistique, n’annonçait l’éclosion d’une telle fleur; il a fallu, pour la former, la rencontre unique d’un moment de la sensibilité française avec le panthéisme paisible et riant des anciens. Le génie de Corot, seul, depuis, a retenu quelque vestige de son parfum et en a tout embaumé ses clairières et ses saulaies.

Gros. — Si la preuve restait à faire du mal que des principes arbitraires et des règles tyranniques peuvent causer à la nature la plus généreusement douée, la carrière inquiète et la fin malheureuse de Gros la fourniraient surabondamment. Né à Paris, en 1771, d’une famille d’artistes (son père était miniaturiste, et sa mère s’adonnait également à la peinture), il reçut ses premières leçons de Mmo Lebrun et entra, par son libre choix, à l’atelier de David; un échec pour le prix de Rome, la mort de son père ruiné par les événements révolutionnaires, une sorte de panique motivée par les spectacles de sang qu’il avait sous les yeux, le firent s’enfuir en Italie; il résida à Gênes, puis à Florence où il exécuta son premier portrait, celui du comte Malackouski, pour 3oo francs, et son premier tableau : Young auprès du cadavre de sa fille. De retour à Gênes et y travaillant péniblement pour nourrir sa mère, il fut introduit chez Joséphine qui se prit de goût pour lui, sur le vu de quelques-uns de ses ouvrages, et l’emmena à Milan. Présenté à Bonaparte, il obtint de peindre d’après lui le beau portrait du Louvre où le héros d’Arcole s’élance sous le feu, un drapeau à la main [fig. 1 1 J . Il est attaché à la mission chargée de faire pour nos musées un choix d’œuvres d’art; il visite Rome, s’enflamme pour les peintures de la Sixtine, revient à l’armée

Diverses esquisses : Alexandre domptant Bucéphale , Malvina pleurant la mort d’Oscar , Timoléon immolant son frère, précèdent l’exécution de Saplio se précipitant du rocher de Leucate , peinture encore timide et maigre; la Distribution des armes d’honneur (palais de Compiègne), suit de près, avec un Bonaparte sur un cheval blanc, qui ne manque point de tournure. Un projet pour un

comme inspecteur aux revues; les revers de notre armée le bloquent dans Gênes, où il subit les horreurs du fameux siège, débarqué à Marseille presque mourant, il part enfin pour Paris, après une grave crise de fièvre; il n’y avait pas reparu depuis neuf ans.

Cliché Giraudon.

FIG- 7- ~ andromaque embrassant astïanax.

(Dessin de Prudhon. — Musée du Louvre.)

Bonaparte pardonnant aux révoltés du Caire l’achemine au concours ouvert pour la traduction picturale du Combat de Nazareth. Gros l’emporta haut la main; mais un sentiment de jalousie de Bonaparte contre Junot, héros de l’action et centre du tableau, empêcha la réalisation de l’esquisse; elle est au musée de Nantes : tout le génie de l’artiste y éclate. Une savante progression lumineuse conduit l’œil des premiers plans, où tiraillent nos fantassins, à travers les masses de cavalerie aux prises, vers le centre où le général se détache, sabrant les escadrons turcs. Mille épisodes dramatiques, mille chocs individuels se relient et s’unifient par la magie d’une couleur éclatante et radieuse, qui baigne toute la composition comme une atmosphère idéale.

L’universel succès de Gros le désignait pour une compensation à sa déconvenue; ce fut la commande des Pestiférés de Jaffa [fig. 12] (musée du Louvre). Il n’est pas dans l’art moderne d’œuvre plus importante, non seulement par sa valeur intrinsèque, mais par l’orientation nouvelle qu’elle détermina. La convention héroïque mettant au premier plan un héros privilégié auquel se subordonnent tous les éléments de l’ouvrage, faisait place ici à une confusion savante, à un désordre voulu, exprimant la désolation et l’horreur de la scène par les mille convulsions éparses de la souffrance et de l’agonie. Bonaparte touchant les bubons d’un malade, et seul paisible, seul de sang-froid dans le trouble universel, n’en restait pas moins le centre d’intérêt du tableau, mais sans nul sacrifice arbitraire. D’autre part, la profusion et la diversité des épisodes pathétiques se fondaient dans une impression d’ensemble résultant de la coloration générale, tenue dans une gamme sourde bien appropriée au caractère de la scène. Les larges baies du fond montrant la citadelle profilée sur un ciel bleu traversé de nuages, accentuaient l’émotion de ce spectacle par un rappel de

la Peinture sous l'empire et la restauration 2j

la radieuse impassibilité de la nature. L’œuvre eut un succès énorme au[Salon de 1804, et fut payée 16 000 francs

(Musée du Louvre.)

par l’État. Deux ans après, Gros exposait la Bataille d'Aboukir (musée de Versailles) ; la disposition générale, avec la figure de Murat au centre et les corps à corps dJ premier plan, rappelle l’esquisse de Nazareth, dont l’ar-

tiste utilisa certainement les études: mais l’effet y est moins dispersé, plus compact; jamais la mêlée, avec son inextricable enchevêtrement d’armes, de montures, de harnais, n’a atteint ce degré de fureur, de paroxysme haletant. La sauvagerie des instincts déchaînés s’y exalte encore par l’extraordinaire éclat de la couleur, qui enlève l’action dans une sorte de fanfare assourdissante. Coup sur coup, Gros, en pleine vogue, exécuta force portraits de maréchaux et de dignitaires : celui de Lassalle appuyé sur son sabre, avec ses larges culottes et son dolman soutaché d’or, est resté le plus fameux, par l’espèce de faste barbare qu’il respire.

En 1807, s’ouvrit un concours nouveau, avec ce programme : Napoléon visitant le champ de bataille d’Eylau [hg. 1 3]. Gros fit un troisième chef-d’œuvre (musée du Louvre) qui marque le point culminant de sa carrière. On ne peut qu’admirer la faculté d’invention de l’artiste qui sut diversifier à ce point l’effroyable monotonie de la guerre. La neige livide, salie de boue et de sang, renflée de bosses sinistres, le ciel bas, mat et sourd comme de la fumée de canon condensée, enveloppent, ainsi qu’un double linceul, l’état-major emmitouflé de fourrures qui s’avance, d’un pas hésitant, à travers les cadavres, ayant à sa tête Napoléon. Celui-ci ne peut retenir un geste d’horreur et de pitié. L’étrangeté des uniformes russes, l’accablement torpide des blessés que le froid paralyse, les gestes engourdis des suppliants, l’allure pesante du cortège, tout dénonce la lassitude de l’effort, l’hostilité des choses, la prostration d’une humanité surmenée. Ce lendemain de bataille, après l’ivresse furieuse, la vitalité exaltée des assauts, dégage une philosophie terrible.

Les œuvres qui suivirent montrèrent chez Gros un déclin progressif : la Bataille des Pyramides (musée de Versailles) est d’un arrangement bien artificiel. Si l’action,

comme il semble, n’est pas encore engagée, que font là ces Arabes renversés sous les chevaux, ces groupes de prison¬

niers prématurés ? Il n y faut voir que l’illustration conventionnelle d un mot célèbre, une sorte de courtisanerie picturale. La Prise de Madrid (musée de Versailles), dont le sujet avait souri à l’artiste par les"costumes pitto-

Neurdein frères, phot.

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