‹ La peinture française au XIXe siècleChapitre 22 sur 52 · FIG. 5 6. — LÉON COGNIET. — LE DÉPART DE LA GARDE NATIONALE EN I7Q · texte numérisé non relu

FIG. 5 6. — LÉON COGNIET. — LE DÉPART DE LA GARDE NATIONALE EN I7Q

(Musée de Versailles.)

Il travailla ensuite pour Versailles, qu’il dota notamment d’un Départ de la garde nationale en 17Q2 [fig. 56], assez animéetpittoresque,aveclepiédestalvide d’Henri IV et une vue perspective de la Seine. Le plus grand succès desa carrière fut le Tintoret peignant sa fille morte (i8q5, musée de Bordeaux). On a peine à se l’expliquer aujourd’hui. Il y a là assurément tout ce qui peut remuer la sensibilité bourgeoise : une jeune morte, belle de pâleur et d’innocence, un père accablé de désespoir, mais puisant dans son génie une énergie suprême pour disputer au néant l’image, tout au moins, de ce qu’il aima; et l’émotion physique des nerfs vient s’y joindre, grâce à un de ces artifices chers à Paul Delaroche, un rayon de lumière tremblant surun rideaurouge. Mais l’exécution est d’une extrême mollesse, et la farouche figure du grand peintre, qu’il n’y avait pourtant qu'à lui emprunter à lui-même, a quelque chose de creux et de soufflé. Un plafond au Louvre, une chapelle à la Madeleine n’ajoutèrent rien au bagage de Léon Cogniet; des paysages composés, d’un assez large sentiment décoratif, ont péri dans l’incendie de l’Hôtel de Ville. Les portraits qu’on doit à l’artiste sont parfois assez robustes, celui de Louis-Philippe entre autres.

Alexandre Laemlein (1813-1871), originaire de la Bavière, d’où il vint travailler chez Régnault, fut le collaborateur d’Alaux à Fontainebleau, et décora Sainte- Clotilde de peintures mystiques à intentions subtiles, dans le goût d’outre-Rhin ; il a laissé diverses compositions religieuses d’un style assez large et fier: Résurrection de Tabitha ( 1 8q3) , V Echelle de Jacob ( 1 847), la Vision de Zacharie (1 85 1 , musée de Rochefort) qui rappellent la manière de Sigalon. Claudius Jacquand (1805-1878) a joui d’une vogue assez prolongée, avec des compositions historiques bien pondérées, d’une facture ferme, d’un caractère grave et volontiers solennel, d’une chaleur de coloration un peu uniforme due à l’usage invariable du bitume : Thomas Morus (musée

le serment du jeu de' paume. (Musée de Versailles.)

de Lyon), Vin Pace (musée de Hambourg), Saint Bonaventure refusant le cardinalat ei l’Amende honorable qui figurèrent au Luxembourg. Il a décoré la chapelle de la Vierge à Saint-Philippe-du-Roule. Des mérites analogues distinguent les ouvrages d’Édouard Cibot (1799-1877) dont le musée d’Amiens conserve une Charité , celui de Rouen une Frédégonde et Prétextât.

Auguste Couder (1789-1873), élève de Régnault, puis de David, remporta un grand succès en 1817 avec le Lévite d’Ephraïm (musée du Louvre), assez dramatique d’arrangement, mais péchant par la sécheresse; une foule de tableaux suivirent : le Soldat de Marathon , les Adieux de Léonidas à sa famille, sont les plus connus. Après un séjour de trois ans en Allemagne, où il élargit son style, Couder, enrôlé parmi les décorateurs de Versailles et désormais voué aux sujets modernes, plus conformes à son talent, y exécuta une suite de compositions remarquables : la Bataille de Lawfeld ( 1 836) d’une colorationtrès vigoureuse, la Capitulation de York-Town(\!è'ir]), la Prise de Lérida ( 1 8 3 8), qui assurèrent son entrée à l’Institut. Trois grandes toiles empruntées à l’histoire de la Révolution montrèrent son talent en plein épanouissement : Y Ouverture des Etats généraux (1840), la Fête delà Fédération (1844) [fig. 57], où figurent d’innombrables personnages, formant un ensemble d’une tonalité harmonieuse et légère, le Serment du Jeu de paume (1848) d’un mouvement entraînant, où il a heureusement utilisé, sans plagiat, la grande esquisse de David. Il peignit aussi le chevet de Saint-Germain-l’Auxerrois; mais la fin de sa vie fut consacrée surtout à des recherches esthétiques. Couder résume en lui toutes les qualités moyennes de l’éclectisme, et donne même, çà et là, des marques de tempérament.

Antoine Court. — Antoine Court (1797-1865), élève de Gros, prix de Rome en 1821, avec un Samson livré aux

FIG. 58. — COURT. — LA hort de césar. (Musée de Rouen.)

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Philistins , a fait un moment figure de grand peintre. La Mort de César[ fig. 58], du Salon de i827(musée de Rouen), associait les vertus de conscience et de tenue de l’Ecole avec une largeur d’effet toute nouvelle. C’est la pagede Plutarque prenant corps de saisissante façon : Antoine debout, en haut des rostres du Forum, découvre le corps du héros, et brandissant sa toge trouée de coups, appelle sur ses meurtriers la vengeance du peuple romain. Sa silhouette, détachée sur un arrière-plan de temples et de monuments divers, domine toute la composition; sur les côtés et par devant, les sénateurs, les légionnaires, la foule de tout ordre s’entassent, avec des expressions et des mouvements appropriés aux sentiments de chacun, mais comme noyés dans l’émotion générale grandissante ; déjà les plus ardents s’excitent aux représailles, tandis que les conjurés se dissimulent, sous l’orage prêt à éclater. Une belle logique française préside à tous les détails de ce grand spectacle et ordonne ces masses confuses. Seule la couleur, un peu lourde, laisse à désirer dans cette œuvre forte qui, contrastant avec un envoi récent: la Jeune fille et le fleuve Scamandre (musée d’Alençon), tout de grâce sensuelle, portait témoignage d’une singulière souplesse d’aptitudes.

Le Boissy d'Afîglas saluant la tête du député Féraud ( 1 83 3 , musée de Rouen) représente un effort non moins considérable; ici, au lieu de ce cadre monumental qui donnait à la composition précédente la fermeté de ses lignes maîtresses et la pondération de ses plans, la foule seule, furieuse, débraillée, agitant de toutes parts des poings tendus, des armes bizarres; une mer de têtes convulsées et tordues, un tumulte de couleurs criardes entrechoquant dans tous les sens ses vagues déchaînées. Au milieu, pâle, mais serein, avec la sublimité de l’immolation acceptée, un homme, seule raison, seul cœur humain libre et paisible dans ce chaos frénétique. Tout cela est nettement, vigoureusement exprimé dans le tableau de

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Court; ce qui y frappe et déconcerte le regard, c’est la tonalité trop claire, trop tendre, pour une telle scène; le désaccord est grand entre la fureur sanguinaire des passions lâchées et le langage fleuri, presque sémillant, qui les exprime. Delacroix, dans sa sublime esquisse du musée de Bordeaux, n’a pas commis cette faute : la lumièredéclinanteet plusparcimonieusement distribuée, la poussièreet la fumée enveloppant l’action d’une sorte de voile, assourdissent et éteignent les aigreurs de colorations de tant de loques tragiques, et ne laissent que confusément scintiller l’éclair des fusils et des piques. De là un effet d’ensemble qui, renforçant l’impression d’égarement moral par le trouble et la confusion de la tonalité, répond avec bonheur à ce besoin d’unité logique qui est une des lois de l’esprit et par conséquentde l’œuvre d’art. Le reste de la production de Court: un Saint Pierre prisonnier ( 1 83 5 ), un Saint Louis à la Sainte- Chapelle (1841), peut être laissé sous silence, malgré d’honorables mérites de composition, de même que ses portraits dont plusieurs, au musée de Rouen, attestent une exactitude consciencieuse, mais sans maîtrise dans la conception ni dans le métier.

Nous passerons beaucoup plus vite sur Vinchon (1789- 1 855), élève de David, auteur d’un autre Boissy d'Anglas ( 1 83 5 , à la ville d’Annonay), qui eut son heure de popularité, et des Enrôlements volontaires de 17 g2 ( 1 85 1 , musée de Versailles); sur Alaux (1786-1864), élève de Vincent, signataire de plusieurs toiles du musée de Versailles : Bataille de Villaviciosa (1837), Entrée de Louis XIV à Valenciennes (1 838), bien pimpante pour un assaut, Bataille de Denain (1839); on lui doit la déco- : ration de la coupole du Luxembourg, et il repeignit sans discrétion les Niccolo dell’Abbate de la galerie , Henri II, à Fontainebleau. Avec ce médiocre contingent, il fut chargé d’honneurs officiels : Institut, direction de l’École de Rome. Sa meilleure page est la frise

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de la salle des Etats généraux à Versailles, d’une bonne tenue sobre et grave. Les deux Hesse, l’oncle, Auguste (1795-1869), et le neveu Alexandre (1806-1879), l’un et l’autre élèves de Gros, ont décoré force églises de Paris; Alexandre est surtout peintre d’histoire et a, comme tel, signé d’estimables toiles : Honneurs funèbres rendus au Titien ( 1 833), le Triomphe de Pisani (1847, musée du Louvre); cette dernière ressemble beaucoup à un Robert Fleury. Le premier succéda à l’Institut à Delacroix, le second à Ingres; nul n’oserait dire qu’ils les y aient remplacés. Adolphe Brune (1810-1878), élève également de Gros, auteur en 1834 d’une Tentation de saint Antoine qui le classa comme coloriste, de VEnvie rongée par un serpent , au Salon de 1839 (musée de Dole), qui reçut les mêmes éloges, d’une Descente de croix (1845) où son tempérament robuste sembla faiblir, d’un Caïn tuant Abel qui affirmaitde nouveau sa prédilection pour lessujets sombres, a exécuté des décorations à la salle du trône, au Luxembourg, et d’autres peintures (détruites en 1871) à la Bibliothèque du Louvre. Cet artiste, entièrement oublié, malgré desqualitésde savoir et une certaine chaleur de ton, n’a pas eu la bonne fortune de travailler pour Versailles, qui conserve les noms de tant de peintres moins méritants. Ce sont trop souvent des raisons de cet ordre qui décident de la survivance d’une réputation, et c’est de quoi nous rendre toujours attentifs aux révélations imprévues susceptibles de nous faire corriger par des révisions partielles les jugements de l’impartiale, mais faillible histoire.

L’exposition centennale de 1900, qui mit Trutat dans une lumière imprévue, et fit reparaître Bonhommé, Bazille, Régamey et divers autres, évoqua également, avec un délicieux portrait de jeune fille, le nom totalement ignoré d’Eugène Larivière, né en 1800, mort à vingt-trois ans. C’était le frère cadet d’un homme moins doué assurément, mais dont Versailles a sauvegardé les titres : Charles Lari-

vière (1798-1876), élève de Guérin, Girodet et Gros, et grand prix de 1 824. Il a peint nombre de scènes d’histoire,

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