‹ La peinture française au XIXe siècleChapitre 23 sur 52 · FIG. 59. — CHASSÉRIAU. — LE CAÏD DE CONSTANTINE · texte numérisé non relu

FIG. 59. — CHASSÉRIAU. — LE CAÏD DE CONSTANTINE

(Musée de Versailles.)

dont l’une, la Peste de Rome sous Nicolas V ( 1 83 1 ) fit beaucoup attendre dç lui; il compose bien et peint grasse-

ment, mais sa facture est sommaire. Le Duc d'Orléans lieutenant général du royaume , arrivant à l’Hôtel de Ville (i 8.36), présente au plus haut point ces diverses caractéristiques. Il se fit une spécialité du portrait militaire et brossa d’innombrables effigies, parmi lesquelles on peut citer celles des maréchaux Gérard et Exelmans, comme donnant bien la note de son talent franc et un peu terre à terre. Dubufe (Claude-Marie, 1789-1864), après s’être adonné à la peinture de style, traita avec la même complaisance les sujets sentimentaux et le portrait mondain. Il y apporta une recherche d’élégance convenue qui lui valut de grands, mais éphémères succès.

Chassériau. — Nous arrivons, avec le nom de Théodore Chassériau (1819-1856), à l’admirable et généreux jeune homme dont l’effort rai sonné et systématique s’appliqua non plus à prendre à droite ou à gauche, suivant la fantaisie ou le besoin du moment, des éléments plus ou moins assimilables, mais à réconcilier les deux maîtres qu’il chérissait également, et, en associant leurs qualités distinctes, à mettre fin au dualisme regrettable qui, en face de dessinateurs exclusifs, dressait des coloristes intransigeants. Né en 1819, à Saint-Domingue, élève d’Ingres, qu’il suivit un moment à Rome, il obtenait, à dix-sept ans, avec un Caïn maudit et un Retour de V Enfant prodigue ( musée de la Rochelle), étonnant de maturité, sa première récompense. Mais, dès 1889, on le voit aux sujetsreligieuxsubstituer de plus en plus les thèmes propices à la glorification plastique de la femme : Suzanne au bain , Vénus anadyomène , A ndromède liée au rocher ( 1 84 1 ) , la Toilette d’Esther (1842). Il y apportait la même ferveur, la même sensualité idéale en quelque sorte que son maître, de qui VEsther , notamment, avec la fraîcheur légèrement acide de sa coloration, pourrait porter la signature. Maisun voyage en Algérie ouvrit ses yeux à d’autres beautés. Chassériau y fut las-

le tepidarium. (Musée du Louvre.)

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ciné, tantôt par l’ardente palpitation du ton dans la lumière, tantôt par l’heureux épanouissement de la forme dans le conflit pacifique des ombres et des reflets. C’était de quoi le convertir à la vision et aux pratiques de Delacroix, et son Portrait équestre du Caïd de Constantine I [fig. 5g] (i8q5, musée de Versailles) rappelle les pages les plus brillantes de celui-ci. Seulement le nouveau culte ne le rendit pas apostat à l’ancien, et son rêve fut, dès lors, de les unir, en corsant les modelés si purs et si fins, mais un peu abstraits d’Ingres, à l’aide des tonalités moelleuses ou de l’enveloppe rutilante de son rival, et en leur donnant la mobilité qui leur manque par l’indétermination du contour et la caresse frissonnante du rayon.

Seulement, la difficulté à résoudre était telle qu’on voit Chassériau rivalisertour à tour avec ses deux modèles, mais sans parvenir à les amalgamer en lui. Ingres revit dans le Portrait des deux sœurs du peintre (1842), silhouetté et peint par aplats comme celui de Mme Rivière. C’est Delacroix, par contre, qu’évoquent Macbeth et les Sorcières , la Défense des Gaules ( 1 8 5 5 , musée de Clermont-Ferrand), dont les splendides accords vibrent et flottent dans l’air, hors de linéaments peu affirmés, et même les seize eauxfortes, pleines de mélancolie ou d’horreur, pour l’illustration d’Othello. C’est de lui encore, mais avec une grande liberté d’allures, qu’il s’inspire dans les peintures murales de Saint-Merri et de Saint-Roch qui offrent un ragoût d'exotisme bien particulier; et, dans la Déposition de croix qui orne la voussure du chœur de Saint-Philippedu-Roule, on note une frappante analogie avec la Pieta de Saint-Denis-du-Saint-Sacrement. Même expression du drame par la couleur, même vibration riche et pleine; il n’est pas jusqu’aux types qui ne tendent à s’identifier, les femmes, par exemple, avec la longueur pliante des tailles et le fort volume des têtes.

Dans l’intervalle, néanmoins, le Tepidarium [fig. 60]

( 1 8 5 3 , musée du Louvre), présente des traces de fusion des deux influences, Chassériau s’y montrant occupé de serrer ses modelés et d’affiner ses galbes, tout en poussant le ton à son maximum d’intensité harmonieuse. Enfin la décoration monumentale du palais de la Cour des Comptes, avec une palette de la plus complexe richesse, déroule, autant qu’on en peut juger par les fragments échappés à l’incendie de i8jr, l’ordonnance rassise et les gestes mesurés chers au maître de Montauban. C’est là que l’artiste a donné l’expression la plus complète de son génie. Les grisailles : le Silence , la Méditation , l'Etude, les Forgerons, les Guerriers détachant les chevaux , ont une largeur et une noblesse dignes de l’antique. Ce qui reste des grands panneaux polychromes : le Commerce rapproche les peuples , la Paix, protectrice des arts et des travaux de la terre (musée du Louvre), V Ordre et la Force, évoque avec un égal bonheur, tantôt l’activité pittoresque et les piquants rapprochements du négoce, tantôt les tableaux riants ou paisibles de la vie rustique, tantôt la majesté du pouvoir modérateur. Il y a là un mélange si heureux de détails individuels et de traits généraux, de familiarité et de style, de recherche plastique et d’éloquence dans le ton, qu’on peut tenir pour à peu près atteint l’objectif que Chassériau s’était proposé. Que n’eût-il fait par la suite, la maturité et l’expérience aidant, si la double usure d’un travail opiniâtre et d’une vie trop ardente n’avait détruit, à trente-sept ans, ce type splendide d’humanité?

Gleyre. — Charles Gleyre (1806-1874) était originaire du canton de Vaud; après un court passage dans l’atelier d’Hersent, il travailla et se forma seul. Esprit méditatif, lettré de race, il produisit assez peu, mais communiqua à tous ses ouvrages son caractère réfléchi, et y porta un soucide perfection qu’on y constate avec respect. Son envoi de-'

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1840, un Saint Jean à Patmos , frappa la critique par l’aspect concentré et inspiré de la ligure. Les Illusions perdues [fi g. 61] (musée du Louvre), exposé en 1 84? , où il montra l’homme au revers de la vie, contemplant, du rivage sur lequel la nuit descend, la barque qui emporte l’essaim rieur et insouciant de ses illusions, eurent un succès, en quelque sorte littéraire, qui s’est longtemps prolongé. Le métier, mince à l’excès, n’en est pas exempt de sécheresse. Le Départ des apôtres , de 1845 (église de Montargis), se rapproche beaucoup des compositions de Flandrin, de même que la Pentecôte (église Sainte-Marguerite, à Paris). Mais la Nymphe Écho de 1 847,. la Danse des Bacchantes de 1849, sont des ouvrages très personnels. Le nu y est traité avec un soin extrême : dessin ressenti, modelé ferme, carnations tendres et fraîches, voilà ce qui distingue le premier de ces tableaux; la variété et la beauté des attitudes dans le second, qui ne contient pas moins de treize figures demi-nature, sont des plus remarquables. La véhémence du mouvement chez les unes, l’air accablé et déjà assoupi des autres, l’admirable raccourci d’une Bacchante tombée à terre, autant de traits qui rappellent les beaux basreliefs des sarcophages, dont on y retrouve la composition un peu compacte, ou les fêtes bachiques de Poussin. L'Exécution du major Davel (musée de Lausanne), qui rappelle une des pires violences des guerres intestines, offre une ordonnance sévère et comme silencieuse, où seule l’expression des visages parle éloquemment. Les Romains passant sous le joug des Helvètes (musée de Lausanne), entre les têtes coupées de leurs chefs, sous le fouet des barbares et la risée des enfants, forment un spectacle excellemment agencé, mais assez froid; le trop grand entassement des figures, l’inertie passive des vaincus en ont banni le mouvement et la vie. C’est au contraire la vie, une vie se débattant contre la mort, dans un paroxysme de terreur et une fuite vertigineuse de bête traquée, qui enfièvre le

CH. GLEYRE. — LES ILLUSIONS PERDUES. (Musée dtl LoUVfe.)

Penthée poursuivi par les Ménades , du musée de Bâle. L’effet de cette chasse à l’homme est saisissant. D’autres compositions plus familières et plus calmes : Hercule filant chef Omphale (musée de Neuchâtel), la Charmeuse (musée de Bâle), le Bain (ou les Femmes à la vasque ) respirent le goût classique, le fin sentiment de l’antiquité qui recommandent Gleyre, comme aussi cet amour des belles formes jeunes et pleines par lequel il s’apparente à l’auteur de la Source. Ce Suisse de naissance est un Français affiné d’hellénisme.

Couture. — Un début retentissant, de hautes ambitions, une carrière indécise, une destinée manquée, c’est ce qu’évoque le nom de Thomas Couture ( 1 8 1 5-1879). Il avait intéressé Gros, dont il suivait l’atelier. A la mort du maître, il passa chez Delaroche, de qui l’enseignement lui convenait assurément moins bien. De Rome, où un second prix lui avait valu l’hospitalité de l’Etat, il envoya, en 1 840, on Jeune Vénitien après une orgie , toile largement traitée, dans le sentiment des peintres de la Lagune. F Enfant prodigue de 1841 , avec son attitude prostrée, fut remarqué. La Soif de l'or (1844, musée de Toulouse) fit fanatisme. C’est pourtant un ouvrage assez faible, dont les frottis bitumineux relevés de taches vives ne rachètent pas un dessin approximatif et un modelé soufflé. Mais les Romains de la Décadence [fig. 62] ( 1 847, musée du Louvre) emportèrent tout, et Couture fut sacré grand peintre. Un portique à colonnes flanquées de statues abrite une vaste table, le longde laquelle patriciens, affranchis, courtisanes, étendus çà et là sur des lits, se livrent aux mimiques variées de l’ivresse et de la volupté. Le centre optique du tableau est une femme aux cheveux défaits, au regard chargé de langueur, dont la pose et les draperies rappellent étrangement une figure des frontons dm Parthénon. Çà et là, des plaisants font assaut; deux philosophes contemplent en silence l’orgie

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FIG. Ô2. — TH. COUTURE. — LES ROMAINS DE LA DÉCADENCE. (MllSée dll LoilVre.)

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