‹ La peinture française au XIXe siècleChapitre 32 sur 52 · Née en 1841, morte en · texte numérisé non relu

Née en 1841, morte en

C’est à cette époque que, sous l’influence de Claude Monet dont il avait fait la connaissance en 1866, et des autres « impressionnistes» Pissaro, Renoir, Bazille, devenus éga-

d’action déterminée fut le principal grief du public. Il allait en voir bien d’autres.

en bateau. (Collection Havemeyer, New-York.)

lement ses amis, Manet se mit à peindre dehors non plus de simples études à utiliser ensuite, mais de grands tableaux définitifs. Son coup d’audace dans cet ordre d’idées date de 1874, c’est A rgenteuil, un canotier et une canotière devisant sur le banc d’une embarcation, dans le clapotement de l’eau lumineuse; ici pas une ombre, pas un repoussoir, la pleine clarté tombe d’aplomb, exaltant le ton de chaque objet, et le mariant par les reflets aux objets avoisinants. Le bleu d’outremer de l’eau, le blanc aveuglant des voiles et des bordages, les taches multicolores courant sur les vêtements et les visages, causèrent une stupeur profonde, qui se mêlait d’irritation devant la banalité vulgaire des modèles quelconques, coudoyés chaque jour à la campagne, mais évidemment indignes de la consécration d’une œuvre d’art. Mêmes révoltes devant le Linge , de 1876, qui fut refusé, ainsi que P Artiste, portrait en pied du graveur Desboutin bourrant sa pipe. Au Salon suivant, le jury accepta le portrait en pied du chanteur Faure, mais rejeta Nana , en corset et jupon, s’habillant sous les yeux d’un visiteur, le chapeau sur la tête, sujet scabreux à la vérité, mais qui ne l’était point davantage que les innombrables « chastetés de Joseph » de la peinture traditionnelle, comme le remarque M. Duret.

En 1878, nouvelle exclusion, de l’Exposition universelle cette fois. Mais en 1879, on accueillit En bateau [fig. 87] (collection Havemeyer, à New-York), variante de l’ Argenteuil au point de vue de l’effet lumineux, mais exquise, avec son canotier en maillot blanc tenant le gouvernail sous la voile gonflée, et qui, tout aussi hardie quant au parti pris, choqua moins (simple affaire de types sans doute); et Dans la serre (Galerie nationale à Berlin) : un homme et une femme du monde causant, parmi les plantes vertes, dans la clarté diffuse saturée de reflets, qui fut attaqué, présentant un aspect nouveau. Ceci est le point culminant de la carrière de Manet, qui exposa

encore, en fait d’œuvres saillantes, Che % le Père Lathuille (1880), couple en partie fine sous une véranda vitrée qu’entourent des verdures et des massifs, en qui se répétait, sur un mode plus aigu, l’effet de lumière de la Serre , mais dont le personnage masculin est déplaisant; le Portrait de M. Pertuiset , en complet battant neuf, à la chasse au lion, parmi des arbres, composition pourle moins artificielle (1 88 r ) Je Bar des Folies-Ber gère (1882, collection Pellerin), où trône une vendeuse dans un miroitement de clartés reflétées, et les portraits très physionomiques d’Henri Rochefort et d’Antonin Proust. Au salon de 1881, une manifestation se produisit en faveur de Manet; dixsept « jeunes » du jury lui décernèrent une deuxième médaille, ce dont Antonin Proust, éphémère ministre des arts, profita, au ier janvier suivant, pour le décorer. Il devait peu survivre à cette consécration. Une ataxie suivie de gangrène l’emporta, après plusieurs mois de souffrances aiguës et une inutile amputation, le 3o avril i883.

Nous nous sommes étendu, peut-être avec excès, sur les péripéties de la carrière artistique de Manet, mais l’influence exercée par lui sur l’école actuelle est si considérable, il a, à un tel point, renouvelé les tendances et la technique de la peinture, que ces détails nous semblent se justifier. Manet est un peintre et rien autre chose : il ne songe pas à ressusciter pour notre instruction les siècles passés, à retracer des scènes pathétiques, à amener sur les lèvres un sourire amusé. Le spectacle du monde sensible et de la vie extérieure lui suffit. Il commença par l’Humanité et finit par la Nature. Ses modèles des premiers temps se meuvent encore dans un cadre abstrait, où tout l’effort de l’artiste s’emploie à traduire le relief de leur forme et la tache curieuse qu’ils déterminent sur les fonds. Un peu plus tard, il s’avise de les mêler au milieu pittoresque qui les entoure dans la réalité, de rendre les réactions réciproques qui les y relient et les y accordent; c’est de ce jour qu’il

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devient novateur. Et le voilà s’évertuant à substituer aux juxtapositions mortes des êtres et des choses qui constituaient la généralité des ordonnances d’alors, une ambiance véritable projetant sur les personnages les clartés du ciel, la réflexion des teintes propres aux objets environnants, et faisant d’un tableau une unité lumineuse et colorée, où tout participe de la même vibration et du même frisson.

Ce jour-là, un grand pas était fait vers la vie intense et totale du tableau. Cette nécessité, que Delacroix avait entrevue, de l’harmonie du cadre et de la scène, et résolue en partie par l’emploi des complémentaires, en partie dénaturée par une adaptation un peu artificielle du caractère des sites à l’action représentée, reçoit maintenant sa solution naturelle, la lumière devenant l’agent essentiel de l’unité dans le tableau. Ajoutons que l’absence de psychologie dans l’œuvre de Manet est négligeable, en présence du progrès apporté et des perspectives ouvertes par lui à l’art. De grands maîtres, au surplus, Velâzquez, Franz Hais, s’en sont assez peu souciés, et la vie organique leur a paru le plus souvent un domaine suffisant pour les évolutions de leur génie. Il ne va pas, loin de là, à leur taille comme exécutant; si la fraîcheur et la force de sa couleur sont souvent prestigieuses, il manque fréquemment de goût et montre un penchant excessif pour la vulgarité des types et des manières, sans lui imprimer, par l’exagération systématique que ses maîtres donnent à la laideur, l’espèce de grandeur qui distingue Mille Bobe ou el Bobo de Coria. D’autre part, ses figures sont parfois mal construites (voir le portrait de Pertuiset), l’armature intérieure n’y soutient pas l’enveloppe vacillante des tissus. Malgré ces lacunes, Manet reste un artiste des plus considérables, une sorte de Jean-Baptiste de la peinture, et les étrangers, à cet égard, ont mieux aperçu que nous le rôle d’annonciateur qui lui revient dans l’art, non pas français seulement, mais universel.

Neurdein frères, phot.

fantin-latour. — l’atelier aux batignolles. (Musée du Luxembourg.)

2fj2 LA PEINTURE FRANÇAISE

Fantin-Latour. — Fantin-Latour (1836-7904), Dauphinois d’origine, porta dans la vie la ténacité un peu taciturne des montagnards. Fils d’un peintre pastelliste de quelque talent, qui commença son éducation artistique, il la poursuivit avec Lecoq de Boisbaudran et travailla un temps chez Courbet; mais c’était surtout un hôte assidu des musées, copiant sans relâche les grands vénitiens, Rubens et Delacroix. Son goût l’inclinait vers les coloristes, et de fait, il a porté dans ses compositions idéales si nombreuses, où il cherche à transposer picturalement les créations des musiciens, une délicatesse et des chatoiements de tons très séduisants; les nus onduleux s’y abandonnent dans des sites de rêve, parmi des vapeurs argentées, où éclate la richesse des tissus de pourpre et des gazes lamées. Toutefois ce n’est point l’évocateur de fictions qui prime en lui, mais, de beaucoup, le peintre de la vie réelle, saisie dans l’intimité du foyer domestique ou l’épanchement des réunions amicales. Bien qu’on parle peu dans ses tableaux, Fantin est surtout un peintre de « conversations », suivant le terme accepté. Il fut mêlé de près au mouvement réaliste, et lié d’une amitié très vive à Manet, dont il a peint un portrait exquis et représenté l’atelier des Batignolles, avec tous les adeptes des idées nouvelles faisant cercle autour de l’artiste [fig. 88]. Son art, néanmoins, ne fréquente pas la rue, ni les lieux publics, fût-ce pour s’y essayer aux effets de plein air; le home seul, avecses occupations tranquilles et silencieuses, l’attire et le retient. Il rend, comme personne ne Fa fait de son temps, sauf Bonvin, mais avec plus d’aisance et de légèreté, la clarté paisible qui caresse au passage un vieux meuble familial, une table chargée d’un vase de fleurs, de quelques livres, ou d'un ouvrage de main, et circule autour des figures graves et reposées, comme une amie discrète aux mouvements insensibles. La Lecture ( 1 863), 1 tPoi'trait de M. et Mme Edwin Edwards (1875, National Gallery à Londres), la Famille Dubourg [fig. 89] (1878), le Dessin

(1879, musée de Bruxelles), la Broderie ( 1 88 1 ), sont d’admirables spécimens de cet art recueilli, où respire

quelque chose de la cordialité de Chardin, mais moins populaire et démonstrative.

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