‹ La peinture française au XIXe siècleChapitre 33 sur 52 · FIG. 89. — FAN TIN-LATOUR. — LA FAMILLE DUBOURG · texte numérisé non relu

FIG. 89. — FAN TIN-LATOUR. — LA FAMILLE DUBOURG

La distinction, tel est le caractère et le mérite suprême de ces œuvres. 11 y a plus d’animation, sinon beaucoup plus de bruit, dans ces réunions où l’artiste aimait à grouper ses amis, ses compagnons de luttes. L 'Hommage à Delacroix , de 1 86 3 (collection Moreau-Nélaton), rassemble ainsi, autour du portrait du grand peintre, Baudelaire, Manet, Whistler, Champfleury, Duranty, etc. ; mais à son arrangement un peu factice succédèrent des dispositions plus naturelles et plus vraies, avec /’ Atelier aux Batignolles déjà mentionné plus haut, un Coin de table (1872), qui réunissait en une fin de déjeuner les jeunes adeptes du Parnasse , et Autour du piano (collection Adolphe Jullien) où le compositeur Chabrier improvise devant quelques intimes de choix. Le coloris, toujours à base de gris, se monte et s’échauffe çà et là, empruntant au besoin aux accessoires les vibrations nécessaires; mais c’est surtout dans ses fleurs et ses fruits que Fantin a donné libre jeu au coloriste qui tressaillait en lui. Ce sont pures merveilles que ces natures mortes, impeccablement construites : le lustre mouillé des roses, le velours tiède des pensées, la transparence poudrée du raisin, l’épiderme duveteux des pêches y mettent la substance même de ces choses délicates et riches, gloire de la terre et joie des sens. Fantin, longtemps méconnu des jurys, et, jusque sur le tard, ignoré du public, finit enfin par connaître le succès, et même la mode. On ne l’en vit ni surpris, ni grisé.

S’il est un domaine où le réalisme doive logiquement s’accorder libre carrière, c’est sans conteste la peinture militaire, bien qu’elle ait, à toutes les époques, donné lieu à des mises en scènes arbitraires et à des travestissements courtisanesques. Seulement, les engins meurtriers et les gros effectifs de la guerre moderne ayant à la fois relégué dans le passé les prouesses individuelles et fait un péril de la coquetterie voyante des uniformes, les batailles prennent de plus en plus l’aspect d’évolutions anonymes et

peu distinctes sur l’échiquier du terrain; le pittoresque ne peut plus trouver prise que dans tel corps à corps de détail, tel épisode furieux de résistance acculée. C’est de quoi singulièrement rétrécir l’horizon et gêner les allures des artistes. L’embarras qu’ils en ressentent est manifeste dans la production du dernier siècle, et les toiles militaires hésitent et oscillent péniblement entre des ensembles panoramiques sans intérêt artistique et des engagements fragmentaires, sans signification comme documents. Néanmoins, Isidore Pils (1813-1875), qui avait débuté par le prix de Rome et la peinture religieuse, puis conquis une popularité facile avec son Rouget de Vlsle chantant la Marseillaise (1849, musée du Louvre), ayant eu la bonne inspiration de suivre nos troupes en Crimée, y a trouvé matière à plusieurs compositions intéressantes : le Débarquement de Vannée française (1857), le Défilé des Zouaves dans la tranchée .[ 1 8 5 9) et la Bataille de V Alma (1861), qu’il réduit en réalité au passage de la rivière par notre artillerie. Une ordonnance claire, des types bien saisis dans leur rudesse et leur bonne humeur martiales, un dessin correct et sûr, une coloration suffisamment animée firent la fortune de cette dernière toile, qui est au musée de Versailles. Pils eut moins de bonheur avec ses décorations de l’Opéra, d’une convention assez lourde. Ses aquarelles sont, au contraire, enlevées de verve (épisodes du Siège et de la Commune, au musée Carnavalet).

Adolphe Yvon (1817-1893) fut l’historiographe en titre des guerres du second Empire. Artiste consciencieux et appliqué, il suivit nos états-majors, fixa la topographie et choisit, avec l’agrément officiel, le point culminant des actions militaires [la Gorge , la Courtine , et la Prise de Malakoff, ces trois toiles au musée de Versailles; la Bataille de Solférino , id. ) . Mais son dessin est d’une extrême mollesse, sa tonalité dépourvue de tout accent, et le don de caractérisation lui fait à peu près complètement défaut.

Sa meilleure toile, et de beaucoup, à Versailles également, est le Maréchal Ney pendant la retraite de Russie , où il y a plus d’énergie et de liberté. Il avait débuté par des dessinstirés de la Divine Comédie. Il finit par des portraits ressemblants, mais sans style. Alexandre Protais (1826- 1 890), dont la vogue fut grande, un moment, dans les classes moyennes, a été le chantre élégiaque de nos campagnes ; ses tableaux, de format réduit, Avant le combat , Après le combat , les Deux amis , glissèrent dans les choses de la guerre une sentimentalité de romance qui fait heureusement place, dans quelques-unes de ses compositions [le Bataillon carré , à Waterloo , au musée du Luxembourg), à une vision plus puissante et plus mâle. Ses petits « chasseurs à pied» sont restés populaires. Le plus véritablement artiste des peintres militaires de cette époque est Guillaume Régamey (1837-1875), élève de Lecoq de Boisbaudran, mort prématurément, dont la Batterie de tambours des grenadiers de la garde . alignée sous un ciel d’orage (musée de Pau), et les Cuirassiers en manteau blanc, debout près de leurs chevaux, firent sensation à l’Exposition universelle de 1900, par de magnifiques qualités de métier qui rappelaient Géricault. Le Luxembourg ne possède malheureusement de lui que des Cuirassiers dans une auberge , qui donnent une faible idée de cet observateur lucide et de ce coloriste vigoureux, servi par une fierté de style de moins en moins commune.

D. — ■ La Peinture de style , la décoration , le portrait.

Le second Empire a vu naître ou se développer, dans ce qu’on est convenu d’appeler la « peinture de style », une foule de talents distingués, auxquels il ne manque souvent que la grandeur. L’extension de la culture intellectuelle, la

curiosité et l’émulation entretenues par la multiplication des moyens de transport, la diffusion du luxe dans les milieux enrichis par les progrès de l’industrie et des échanges, avaient créé pour les choses d’art une clientèle assez nombreuse, visant plus à la délectation des yeux qu’au travail de la pensée et cherchant, pour les demeures élégantes qui s’élevaient en foule dans le Paris modernisé de M. Haussmann, une sorte de confort spécial destiné à ce qu’il y avait de plus délicat dans les aspirations de leurs habitants. De là une demande abondante de portraits, de nus, de motifs empruntés à l’ordre des allégories galantes, de nature à encourager les vocations des artistes, en assurant leurs besoins. Mais le décor de haut style, avec sesgénéralisations symboliques, tientpeu de place dansl’art de cette époque, les industriels et les financiers enrichis ayant assez communément donné le ton au régime, plutôt que les politiques à idées générales, comme on en avait vu sous Louis-Philippe.

Chenavard. — Le projet de décoration du Panthéon conçu par Chenavard (1807-1895), avec l’assentiment de Ledru-Rollin, fut abandonné, par suite de la restitution de l’édifice au culte. Il ne convient pas, ce semble, de le regretter; les cartons exposés au musée de Lyon déroulent l’histoire de la civilisation sous forme d’épisodes suffisamment significatifs, mais traités sans maîtrise aucune, dans un esprit de littéralité bien terre à terre. Ladivina Tragædia , du meme, que le Luxembourg a restituée à sa ville natale, nous montre l’écroulement des dogmes supplantés par l’évangile humanitaire, sous la forme d’un chaos de nus blafards empêtrés d’accessoires selon la formule de Cornélius, et l’obscurité l’y dispute à la froideur. Les commentaires de Chenavard, rapportés par Th. Gautier et Ch. Blanc, sont plus intéressants que ses œuvres.

Cabanel. — Il y a moins d’ambition et plus de sens plastique chez Alexandre Cabanel (1823-1889), dont nous ne nous attarderons à analyser ni les grandes toiles qui visent au style héroïque :1a Mort de Moïse ( 1 85 2) ; le Paradis perdu , au Maximilianeum de Munich; la Glorification de saint Louis (musée de Versailles), composition' pondérée et grave, ni les évocations historiques : Absalon et Thamar (1875, musée du Luxembourg) -, Lucrèce et Tarquin (1877); Cléopâtre essayant des poisons (musée d’Anvers, 1887), ni les emprunts littéraires : la Mort de Paolo et Francesca (1870); le Désespoir de Phèdre (1880, musée de Montpellier). La conception de ces œuvres, assez bourgeoise, dans le goût de Paul Delaroche, estencore desservie par la mollesse de la construction et l’inharmonie aigrelette des tons. L’artiste se ressaisit heureusement, et c’est encore un domaine suffisamment vaste, dans le nu mythologique, qu’il traite avec un agréable sentiment des lignes onduleuses et des carnations tendres ( Nymphe enlevée par un faune, 1861, musée de Lille; la Naissance de Vénus , r 863 [fig. 90], musée du Luxembourg); il en est de même de l’historiette poétique, contée avec grâce et parfois nuancée de mélancolie (. Aglaé et Boniface, i85y; le Poète florentin, 1861); c’est enfin le portrait ( Napoléon III en habit de bal , la Comtesse de Clermont-Tonnerre , M. Armand, au musée du Luxembourg; Mme Morès, 1 85 1, musée de Montpellier; le Fondateur et la Fondatrice des Petites Sœurs des Pauvres, etc.), qu’il traite avec beaucoup de distinction, et où il atteint parfois au caractère. Son cycle de peintures murales sur la Vie de saint Louis, an Panthéon, malgré la conscience des études préparatoires, et en dépit de la noblesse touchante de la figure à célébrer, manque de mouvement, de puissance et d’émotion. Les pendentifs de l’Hôtel de Ville valaient mieux, avec leurs gracieuses allégories des Mois. Les Cinq sens, les Heures , les Quatre éléments , lui fournirent également d’ingénieux motifs pour les hôtels Pereire et Say.

naissance de vénus. (Musée du Luxembourg.)

E. Delaunay. — La personnalité apparaît plus accusée, le talent plus volontaire et plus ferme chez Élie Delaunay (1828-1891). Son envoi de Rome (musée de Tours), la Mort de Lucrèce , offre une ordonnance un peu froide, mais un type très écrit dans Brutus brandissant le couteau ensanglanté, et un charme touchant dans la victime s’affaissant comme une fleur coupée, en ses vêtements blancs. Ses tableaux de chevalet sont peu nombreux; il faut retenir l’admirable Peste de Rome [fig. 91] (1869, musée du Luxembourg), avec la terreur de ses rues, jonchées de cadavres, la lumière livide qui enveloppe la scène d’un voile sinistre, et les deux farouches figures de l’ange exterminateur et de son hâve ministre frappant de<sa pique les portes maudites. ILIxion (1876, musée de Nantes) est une académie singulièrement puissante, et l’on peut hésiter entre les deux versions de la Communion des apôtres (1876, musée du Luxembourg et cathédrale de Nantes), où l’onction évangélique du Christ et la ferveur enthousiaste des disciples sont excellemment opposées. Mais la décoration appelait Delaunay; un salon tout entier lui échut au foyer de l’Opéra, où il a représenté Apollon et les Muses , le Retour d'Eurydice , et Amphion bâtissant Thèbes. Malgré le souvenir dangereux de Raphaël, la première de ses compositions frappe par sa grandeur tranquille; la deuxième exprime avec force l’effroi hagard du poète entraînant loin des Enfers sa compagne tremblante, presque évanouie et déjà ressaisie par l’Hadès. La mort a interrompu ses travaux au Panthéon, mais à défaut de la Marche d’Attila , dont il n’avait tracé que le canevas, Sainte Geneviève exhortant les habitants à la résistance offre une composition animée, avec des types populaires bien saisis, dans un paysage d’arbrisseaux et d’eau plein de fraîcheur. Ses décorations au couvent de la Visitation à Nantes, relatives à la vie de la bienheureuse de Chantal, plaisent par la naïveté ingé-

nieuse des détails; la Visitation , qui les accompagne, a

la simplicité cordiale d’un Filippo Lippi. Enfin Y Apollon qu’il peignit pour l’hôtel Sédille est peut-être la page la

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la pes'te de rome. (Musée du Louvre.)

plus noble qu’il ait tracée. Mais Delaunay vivra surtout par ses portraits, d’une loyauté d’observation extrême, d’une conscience de rendu intraitable, d’une variété de facture qui sait tour à tour exprimer la sérénité confiante de sa mère septuagénaire (musée du Luxembourg), la vieillesse héroïque et mutilée du général Mellinet [fig. 92] (musée de Nantes), la finesse circonspecte de l’acteur Régnier (id.), la bonhomie grasse et lippue d’Henri Meilhac, la joliesse sobrement élégante de Mme Toulmouche, ou le deuil presque tragique de Mme Georges Bizet émergeant de ses voiles de veuve. Sa touche, parfois rêche et métallique, son dessin un peu coupant, s’assouplissent à miracle, au gré des caractères de la personnalité reproduite, mais la dominante reste une force concentrée, une réserve un peu hautaine qui font songer au Bronzino.

Il faudrait faire une place, après ces beaux artistes, à Félix Barrias (1822) dont les Exilés de Tibère (musée du Luxembourg) ont jadis fait retentir le nom; à Auguste Glaize (1807-1893), épigone assagi du romantisme, mais demeuré fidèle à ses indignations juvéniles (le Pilori , 1 8 5 5 ; la Folie humaine , 1872); à François Tabar (1 8 18-1869) qui hérita du goût de Decamps et de Guignet pour le pittoresque des âges barbares, et situa ses orgies et ses carnages dans des sites abrupts comme des forteresses ou étagés comme des cirques ( Supplice de Brunehaut , musée de Rouen). Il porta ces inspirations dans plusieurs tableaux tirés des guerres de Crimée et d’Italie. Charles Jalabert (1819-1903), d’aptitudes très analogues à celles de Cabanel, décora à ses côtés l’hôtel Pereire et fit, à son exemple, de beaux portraits, parmi lesquels un chefd’œuvre : la reine Marie-Amélie (musée Condé) ; le Luxembourg a de lui une composition d’une belle tenue : Virgile lisant les Géorgiques. Théodore Maillot (1826- 1888) fut un artiste de savoir et de conscience de qui le goût archaïsant se manifeste curieusement dans la Procession de la Châsse

«LA PEINTURE SOUS LE SECOND EMPIRE 2+j

de sainte Geneviève , au Panthéon; avec Eugène Lenep-

(cliché Guenauit, rsantes.

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