FIG. 94. — BAUDRY. — ENLÈVEMENT DE PSYCHÉ
(Musée Condé.)
souples s’emperlent de reflets, les étoffes flottantes diaprent les nus de tons tendres et rompus. L’ensemble est d’une grâce délicieuse, un peu frêle parfois, malgré la robustesse des formes que gracilise une couleur trop transparente et
trop lavée [fig. 93]. Somme toute, c’était là le plus vaste effort et la plus belle réussite de la peinture décorative, depuis la Bibliothèque du Palais-Bourbon.
Mais, déjà, Baudry, rêvant de nouveaux cycles décoratifs, acceptait d’enthousiasme de peindre la Vie de Jeanne dé Arc au Panthéon, et se livrait à d’ardentes investigations dans nos recueils d’enluminures, résolu cette fois à faire un ouvrage tout français. Sa production n’en était point, au surplus, ralentie : tableaux de chevalet tels que Diane surprise et la Vérité sortant du puits ; grand plafond pour la Cour de cassation : la Glorification delà Loi (1881); plafond pour l’hôtel Vanderbildt : les Noces de Psyché (1882); plafond au château de Chantilly : V Enlèvement de Psyché (1884) [fig. 94], et panneau pour sa bibliothèque: la Vision de saint Hubert , sous les traits du duc de Chartres; tout cela se succédait dans un élan continu d’activité et de fièvre.
Cependant le système nerveux du peintre était atteint, et cette production se ressent d’unesorte d’inquiétudeintellectuelle où entrait aussi pour beaucoup la préoccupation de l’impressionnisme en marche et du japonisme envahissant. Ses tendances de cette époque vers la peinture claire, modelée presque sans ombres, qui donnent quelque inconsistance à ses derniers portraits (Louis de Montebello, 1 88 1 , Mme Bernstein et son fils, 1 883, etc.), le Saint Hubert (1882), zébré de reflets, dans un fouillis de branchettes grêles, en témoigne surabondamment. La grâce est toujours souveraine, les galbes restent exquis, l’arrangement facile et riant, mais on sent le peintre plus entraîné que convaincu dans le compromis où il s’essaye. La Glorification de la Loi (Cour de cassation) n’en est pas moins une des pages les plus fastueuses de l’art français, avec de belles vigueurs pour supporter l’échafaudage pyramidantdela composition . Etait-il à bout de forces, quand il mourut, à cinquante-huit ans? Sa Jeanne dé' Arc nous eût-elle apporté de nouvelles sur-
prises et de nouvelles conquêtes? Baudry, quoi qu’il en soit, reste le tempérament décoratif le mieux équilibré, dans sa personnalité composite, que notre école ait produit entre Delacroix et Puvis de Chavannes, et la grâce féminine affinée de distinction n’a pas eu de plus victorieux interprète. Nous avons dû passer rapidement sur ses portraits, qui proclament un continuel effort vers le mieux, ou vers le nouveau, car rien ne se ressemble moins que le Guizot et la Madeleine Brolian (1860, musée du Luxembourg), que le Beulé (1857, musée d’Angers), le Charles Garnier (1868) et le Guillaume (1876), que Y Edmond About (1871) à la Holbein en toque de fourrure, et les effigies un peu troubles dont j’ai parlé plus haut; et c’est là encore un indice éloquent de ce constant mécontentement de soi-même qui fit le tourment et la noblesse de Baudry.
Ricard. — Même recherche inquiète, mêmes raffinements, mêmes scrupules chez l’artiste de hautes aspirations et de très belle conscience que fut Gustave Ricard (1823-1873). Gomme le peintre allemand Lenbach, avec lequel il a plus d’un rapport, il ne fit que deux ordres de travaux, des copies et des portraits. Les premières lui donnèrent un sens très sûr de la forme, mais peut-être la fréquentation trop continue de Rembrandt, de Van Dyck et de Titien le détourna-t-elle des recherches originales, imprimant à ses autres ouvrages un caractère, sinon précisément emprunté, du moins un peu étroitement traditionnel. Cette réserve faite, il n’y a qu’à louer dans la plupart de ses toiles, qui se distinguent invariablement par la pénétration physionomique, un style plein de gravité et de noblesse, un goût sobre et raffiné concentrant l’effet sur les parties décisives et excellant à les choisir. Et ce sont tantôt les tonalités riches et profondes de l’école vénitienne, tantôt les roux argentins subtilement vaporisés de Rem-
brandt et son modelé par la lumière, tantôt la touche cavalière, les accents rapides du peintre de Charles Ier : portraits de Chenavard et Loubon (musée de Marseille), Chaplin, Heilbuth (musée du Louvre), Paul de Musset (zi.), Lanoue (musée de Versailles); de Mmes Sabatier, Arnavon, Baignères, etc.1.
Gustave Moreau. — Il n’y a pas moins de recherche technique, avec des visées Jalus vastes et une philosophie particulière de l’art, chez Gustave Moreau (1826-1898). Il travailla sous Picot, puis visita l’Italie; mais la grande influence qui s’étendit sur toute sa carrière fut celle de Chassériau, qu’il aima tendrement, et dont son beau tableau de la Jeunesse et la mort[ 1 865) symbolise d’une façon touchante la trop courte carrière. Ce fut un solitaire, travaillant avec acharnement et méthode, loin du bruit des foules et du tapage des cénacles, à une œuvre incroyablement riche, où son temps ne se révèle ni par une scène de mœurs, ni même par un portrait, comme si l’artiste se fût réfugié dans son cerveau, où s’agitait tout un monde de visions étranges et splendides. Son domaine exclusif est le mythe, c’est-à-dire la transfiguration poétique de l’humanité et de la vie. A cet égard, l’antiquité lui fournissait des thèmes immortels, mais trop simples en général pour son imagination visionnaire, amie des formes complexes, grouillantes, d’une nature hypertrophiée en quelque sorte, où tout bouillonne dans une perpétuelle genèse; aussi amalgamet-il aux affabulationts helléniques ou bibliques des ressouvenirs et des rêves hindous. Ce n’est pas, comme les Grecs, un polythéiste divinisant les forces naturelles, mais en leur maintenant une individualité distincte. Dans son
1. Parmi les portraitistes en vogue sous le Second Empire, on doit mentionner, outre le Badois Winterhalter ( 1806-1873) qui reproduisit les beautés officielles, Pérignon (1806-1882), Bonnegrâce (1812-1882) et Charles Candelle (1821).
Cliché Lecadre.