FIG. 9^» — G. MOREAU. — ŒDIPE ET LE SPHINX
œuvre, de même que dans le monde sous-marin, tous les règnes se confondent; il semble que ses fleurs rampent comme des bêtes, éclairent comme des minéraux; ses types également fusionnent : son Prométhée est un Christ et son Hélène une Péri. Ainsi la personnalité est ce qui manque le plus à ses héros, ce sont des entités vivantes, infiniment plus que des caractères et des tempéraments. Son Hercule tuant l’hydre de Lerne (1876) dénonce par sa phosphorescence irradiée la puissance solaire qu’il incarne, et les replis du monstre à l’agonie se tordent et s’emmêlent ainsi que les vapeurs fuligineuses qu’elle dévore.
C’est pourquoi cet art ne dit rien à la sensibilité; l’homme a besoin de retrouver dans les créations les plus sublimes sa condition fragile, ses faiblesses comme ses grandeurs; il lui faut partout quelque chose de sa ressemblance. Ces êtres mythiques, au contraire, abstractions hétérogènes dont les dehors étincelants déguisent mal l’inconsistance, n’éveillent que notre curiosité, ne piquent que notre imagination. Cela dit sur la nature artificielle des créations de Moreau et la froideur qui s’y attache, il faut convenir que jamais rêve féerique ne s’est exprimé par des moyens confinant de plus près à la magie. Ici conception et facture sont adéquates, l’éblouissement continu d’une couleur qui semble faite de gemmes broyées et de cristaux en fusion convient à merveille à des figures incorporelles et pour ainsi dire translucides, et la scintillation prismatique qui étend sur toutes choses, comme une rosée fixée, son manteau de perles, leur fait un lointain et un mystère de ce voile tremblotant. Qu’on se rappelle Galatée (1880) dans sa grotte, Europe sur son taureau (musée du Luxembourg), la Péri sur son griffon ( 1 866, id.), Salomé dansant sur les orteils dans la pénombre dorée où Hérode, sur son trône, miroite comme une idole. Moreau ne s’achemina que lentement vers ces prestiges de nécro-
Neurdein frères, pbot.
FIG. g 6. G. MOREAU. — JEUNE FILLE TENANT LA TÊTE D'ORPHÉE,
(Musée dg Luxembourg.)
niant. Son Cantique des cantiques de 1 8 5 3 (musée de Dijon), son Thésée s'apprêtant à combattre le Minotaure ( 1 856, musée de Bourg), ne sont que des imitations assez molles de Delacroix, où des lueurs chaudes baignent des formes ambiguës. L 'Œdipe et le Sphinx[ fig. 95] (1864), la Jeune fille tenant la tête d'Orphée [fig. 96] (1867, musée du Luxembourg), d’un dessin plus ressenti, d’une couleur plus ouvrée et plus rare, font effort pour exprimer des types d’humanité, reléguant dans les fonds de paysage les irisations évanescentes. Mais son alchimie allait toujours se sublimant; l’identité disparut peu à peu, comme volatilisée, de ses personnages, et il ne resta plus que de splendides apparences, combattant, trônant, mourant dans des apothéoses de lumière,- où le sang des blessures n’est pas pour émouvoir davantage que les flaques du pourpre du couchant.
Puvis de Chavannes. — C'est au contraire la volonté soutenue d’ëtre simple qui distingue Puvis de Chavannes (1824-1898), et sa constante réussite à y parvenir qui le fait grand. Élève de Couture; ami, lui aussi, de Chassériau, et fasciné par ses beaux dons, de même que Moreau en avait hérité le faste et la sensualité orientale, il en dégage, lui, le génie épique et latin. Ses œuvres de chevalet sont relativement secondaires1; c’est un pur décorateur, et sa vision agrandie, généralisée, qui ramène les individus à quelques grands plans tranquilles et les paysages à leurs lignes essentielles, se trouve, par là même, la collaboratrice idéale de l’architecture, dont elle respecte les partis pris et ménage les repos. Non qu’il sacrifie à ces convenances particulières la
1. Le Sommeil (musée de Lille), l'Automne (1864, musée de Lyon), Décollation de saint Jean-Baptiste (1870), Madeleine au désert ( id ., collection Cheramy), Jeunes filles au bord de la mer (1S72), Pauvre pécheur (1881, musée du Luxembourg), Doux pays (1882, collection Bonnat).
repos. (Musée d’Amiens.)
solidité et le relief de ses personnages, mais la gamme paisible des tonalités, modulant dans les gris fins, les lilas, les bleus pâles, relevés çà et là d’un jaune, le rythme mesuré des mouvements, l’harmonie des gestes rapprochés qui traduisent la méditation, la possession de soi-même, l’assentiment aux lois générales, tout cela concorde étroitement avec les notions de stabilité et d’équilibre sur lesquelles repose l’art de construire.
Il a pourtant, dans ses premières décorations (1861-1882, musée d’Amiens), évoqué des spectacles de violence et d’horreur; mais ce n’est pas l’action même qu’il met en scène, elle est déjà passée, et le buccin des vainqueurs, juchés sur leurs monturesimmobiles, clame aux horizonsle triomphe, dont les victimes jonchent le sol, en groupes impuissants ou inanimés. Dans ce même musée, les gestes rudes du travail affectent une cadence régulière, les jeux patriotiques se disciplinent avec un ordre qui leur confèrela dignité monumentale. Un autre musée (1869), à Marseille, nous présente en vis-à-vis, sur ses murs, la Colonie grecque que fut et la Porte de V Orient [fig. 98] que reste l’antique Phocée; un troisième, à Lyon (1884-1886), oppose la Vision antique des fêtes physiques et de la volupté contemplative à la Vision chrétienne du travail recueilli et fervent, reliant l’une à l’autre par une évocation enchanteresse de la nature, source commune des inspirations diverses. Un dernier, à Rouen (1890-1892), déroule le panorama pittoresque du fleuve et delà cité au pied de groupes rêveurs ou studieux. A la Sorbonne (1884), c’est la divinisation de la science observant les phénomènes, scrutant les causes, et, sur les ruines du passé, posant les fondements de l’avenir. A la bibliothèque de Boston (1896), la théorie des Muses symbolise l’effort parallèle des intelligences pour la découverte et l’utilisation des lois naturelles. A l’Hôtel de Ville de Paris (1890-1893), les Saisons extrêmes encadrent la glorification d’un grand homme. Enfin le Panthéon (1876-
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1898) déroule sur ses travées l’enfance candide et l’héroïque vieillesse de la patronne de la cité.
Cet œuvre colossal, dont nous n’avons pu donner qu’un aperçu sommaire, offre dans son ensemble un caractère de sérénité philosophique et d’optimisme réfléchi. C’est l’œuvre d’une intelligence apaisée qui, voyant de haut le cours des choses, rend justice à l’immense transformation imprimée par l’intelligence de l’homme à la planète, sans se préoccuper plus que de raison si sa moralité a suivi les mêmes étapes et réalisé les mêmes progrès. Car de ce côté est le Drame, et il n’en a cure. L’artiste, chez Puvis, est encore supérieur au penseur. Il a opéré dans l’art de la décoration une révolution décisive; renonçant à une figuration trop littérale du corps humain, et le réduisant aux grandes divisions fondamentales, il l’amplifie par là même; une mimique simplifiée, n’exprimant rien d’accidentel^ accentue cette impression de majesté, en y associant en quelque sorte l’idée de permanence. Ainsi ces créatures se haussent au niveau des symboles qu’elles expriment, et revêtent une sorte d’autorité auguste. La beauté naturelle des poses, où rien ne sent la contrainte ni la tension, la pureté d’expression des visages libérés de toutes les grimaces humaines, la grâce chaste des groupes qui nouent çà et là ces nobles formes, mais surtout les prodigieux cadres de nature vierge et fraîche où elles évoluent, dans la pâleur tendre des jeunes pousses et des fleurs frileuses, parmi les souples replis des eaux courantes, devant la merveille changeante d’un ciel vert pâle, or, ou mauve, voilà des nouveautés que le décor mural ne s’était point encore essayé à exprimer, et qu’il est à jamais glorieux pour Puvis de Chavannes d’y avoir le premier inscrites.
L’influence de cet art sur la peinture monumentale a été grande, et plus encore sur le paysage. Nous l’apprécierons au chapitre relatif à la troisième République.
On a droit de passer plus rapidement sur les noms qui
Neurdein frères, phot.