FIG. 102. — DONNAT. — LE CARDINAL LAVIGERIE
(Musée du Luxembourg,)
(1875, Prédication de saint Denis) parut, dans ses tonalités d’aquarelle, dépourvu de la grandeur et de la simplicité que réclame le décor monumental.
Bonnat. — Ce panneau a pour vis-à-vis, dans la nef, la Décollation de saint Denis , de Léon Bonnat. Cet artiste, né à Bayonne en 1834, élève du peintre espagnol Frédéric de Madrazo, puis de Léon Cogniet, débuta par des compositions dans le goût âpre et tourmenté des maîtres de la péninsule. Un séjour prolongé à Rome le conquit à la beauté italienne, et il exploita pendant plusieurs années le pittoresque si tranché des mœurs locales. Les Pèlerins devant la statue de saint Pierre (1864), les Paysans napolitains devant le palais Farnèse (1866), réussirent par une exécution robuste et brillaate à la fois. Cependant ses visées s’élevaient : un Saint Vincent de Paul prenant la place d’un galérien (1866, Ville de Paris), bien composé, d’une tonalité un peu lourde, était suivi d’une Assomption (1869, à Bayonne), trop matérielle, mais d’un accent énergique et fier. Un voyage du peintre en Orient donna matière à de nouvelles scènes familières ( Cheiks déAkaba , 1872; Barbier turc , 1873) bien appropriées à sa palette. Mais déjà il se tournait vers le portrait, qui est devenu sa spécialité à peu près exclusive, sauf diverses incursions dans la peinture de style, dont le Christ en croix (1874) pour le Palais de Justice, Job au musée du Luxembourg, ont été les plus heureuses. Ses tentatives dans la décoration pure ( Saint Denis au Panthéon, le Génie des Arts à l’Hôtel de Ville) ont été plus discutées; la touche, un peu massive et pesante, qui distingue les productions de l’artiste, n’y paraît point toujours à sa place, dans les plafonds surtout, où l’excès de relief devrait faire place à une facture légère et aérienne ouvrant à travers la voûte un ciel imaginaire. Elle donne au contraire leur tenue et leur autorité aux portraits
du Luxembourg; M. Thiers, au musée du Louvre; M. de Montalivet, au musée de Versailles; Pasteur, Taine, le
d’hommes (Léon Cogniet, IVL1' Lavigerie[fig. 102], au musée
fig. io3. — carolus d u R a n. — l'assassiné. (Musée de Lille.)
vicomte de Vogué, etc.), tous orientés uniformément vers la force et la décision. Elle ne messied même qu’à moitié à certains portraits de femmes (Mme Pasca,la comtesse Potocka, Mmo Cahen, la marquise de Brou, la mère du peintre). Ce remarquable artiste eût fait beaucoup gagner à l’exceptionnelle galerie d’effigies qu’on lui doit, s’il se fût davantage attaché à y diversifier, suivant la nature propre et le rôle social de ses modèles, son exécution, sa mise en toile et ses fonds. Mais n’était-ce pas trop demander à un tempérament sans doute aussi inséparable de ses nodosités que l’arbre l’est de son écorce ?
Nous avons assisté au contraire, chez Tony-Robert Fleury ( r 838), à un véritable avatar, où la personnalité intellectuelle s’est transformée tout entière, vision, goût et procédés. Fils du peintre du Colloque de Poissy, il avait, sous l’influence paternelle, débuté par de grandes « machines » historiques (le Massacre de Varsovie , 1866, collection Branicki ; le Dernier jour de Corinthe , 1870, musée du Luxembourg; Charlotte Corday à Caen , 1874; Vauban donnant le plan des fortifications de Belfort , 1882, musée de Belfort), dont le succès lui assurait une carrière brillante, quand une véritable révolution intérieure, longtemps débattue dans cet esprit méditatif et scrupuleux, fit de lui l’adepte résolu des idées nouvelles tournées vers les réalités contemporaines et les problèmes de technique. Il les applique avec art dans le Bain (1903), le Lever de l'ouvrière (1905), vrais régals de délicats, avec leurs tonalités gris bleuté caressées de fines lumières.
Carolus Duran. — Carolus Duran, né à Lille en 1 838 , se fit connaître en 1866 par une vaste toile : /’ Assassiné [fig. io3] (musée de Lille), empruntée aux mœurs romaines et peinte avec une fougue et une largeur dignes de Courbet ; des portraits nombreux suivirent, entre autres la Dame au gant (1869, musée du Luxembourg) en
faille noire, Mme Feydeau (1870, musée de Lille) en satin lilas, deux morceaux de « bravoure » dans toute l’acception du mot. Un voyage en Espagne et l’étude passionnée des Velâzquez du Prado vinrent discipliner cette fougue, et l’arbre greffé donna de beaux fruits de saveur choisie : Au bord de la mer (portrait de l’actrice Groizette à cheval, 1873), Emile de Girardin (1875), la Comtesse Vandal (1879). Mais l’équilibre se rompait çà et là en duretés de ton, en mollesses de forme également fâcheuses, et le plafond du Louvre à la gloire de Marie de Médicis (1878), V Andromède (1887), le Triomphe de Bacchus (1889) offrent parallèlement ces défaillances. L’artiste, du reste, se ressaisit souvent, et il est rare qu’un ou deux ans se passent sans apporter quelque morceau robuste et sain comme le Vieux lithographe de 1903, ou 1 ''Espagnol marchand d’éponges de 1904. Des dons naturels trahis par un goût inégal, ainsi se résume une œuvre que l’avenir épurera pour le plus grand profit de l’artiste. Enfin un statuaire éminent, Paul Dubois (1829-1905) s’était, depuis 1873, adonné à la peinture de portraits, qui lui doit nombre d’admirables morceaux, serrés comme des Delaunay, mais d’enveloppe plus moelleuse : portrait de mes enfants (1876), portrait de jeune fille (1878), portrait d’enfant (1879), Ie docteur Parrot ( 1 883), etc. l.
E. — Le Paysage , les animaux , la nature morte , etc.
Nous avons ci-dessus, pour ne pas fragmenter l’étude de leur œuvre, caractérisé ceux des paysagistes qui, bien qu’ayant surtout travaillé sous le second Empire, avaient
1. Il faut encore citer, parmi ceux qui ont fait, en faveur de la peinture, de fructueuses infidélités à leur art, le^statuaire Falguière (1832-1900) avec Caïn et Abel , les Lutteurs, Eventail et poignard (musée du Luxembourg), les Nains ( id .) ; et le graveur Ferdinand
déjà un talent formé et un nom connu, lors du coup d’État. Nous pouvons ainsi faire rapidement la revue de la production sous Napoléon III, qui, ces artistes illustres mis à part, et réserve faite des orientalistes, brillamment représentés pendant cette période, ne dépasse guère, en général, un niveau honorablement moyen.
Harpignif.s. — Un de ceux, toutefois, qui ont, pendant ces vingt années, manifesté d ins le paysage une personnalité accusée, est Henri Harpignies, né en 1819, à Valenciennes. Élève du dauphinois Achard, il a planté un peu partout son chevalet, rapportant d’Italie de superbes études, d’une pâte substantielle et d’une riche couleur {Rome vue du Palatin [hg. 104], musée du Luxembourg; le Vésuve , musée de Bordeaux), vaguant, après Corot, dans le nord de la France ( les Ruines de Pierrefonds), à la recherche des beaux mouvements de terrains, des hères silhouettes végétales, qui donnaient à son ferme dessin matière à vigoureux accents. Il s’est peu à peu concentré dans la vallée de la Loire, et s’y plaît à profiler sur la pulvérulence dorée du soir la vaste ramure des châtaigniers et des chênes. Ce qui manque un peu à ces constructions majestueuses, c’est la grâce abandonnée, l’intimité familière, si caractéristiques des campagnes de France, c’est aussi le velouté que l’interposition de la masse d’air donne aux plans successifs, et l’harmonieux accord où elle fond les tonalités distantes. Mais les aquarelles d’Harpignies, ses vues de Paris par exemple, sont des notations résumées d’une sûreté impeccable, où les blancs réservés du papier mettent une profondeur et une légèreté extrêmes. Son élève, Maurice Le Liepvre (1848-1897), a
Gaillard (1834-1887) pour les portraits de sa mère, de M°r de Ségur (musée du Luxembourg), etc. Jules Jacquemart (1837-1880), aquafortiste éminent, a laissé d’admirables vues à l’aquarelle de la côte méditerranéenne.
peint. FRANC. — III.
rome vue du palatin. (Musée du Luxembourg. )
peint également les bords de la Loire, dans son cours inférieur, avec les longues files de peupliers encadrant son lit à demi tari. Ses toiles aux verdures pâlies ont un grand charme de mélancolie et de solitude.
Fleury Chenu (1833-1875) se fit une spécialité des effets de neige; Blin (1827-1866), mort trop jeune, et Lansyer (i835-i8g3) se partagèrent les grèves bretonnes, auxquelles ce dernier joignit de fines vues de villes. Rapin (1840-1889) peignit avec amour les rives du Doubs, Mouillon, la houle d’or des blés mûrs, Lambinet (1816-1877) fit verdoyer les berges et les îles de la Seine, Defaux (1826-1900) rendit grassement les cours de ferme, avec leurs hôtes emplumés. Segé (1817-1885) est l’homme des vastes perspectives et des belles futaies; Busson (1822) affectionne les effets de soleil dans les ondées rapides; Pelouze (1840-1891) les verdures lustrées dans les brumes d'argent. Bernier (1823-1902) ne s’écarta guère des chemins creux et des allées de Bretagne; Emile Breton(i83i-i902), frère de Jules, rendit avec puissance les soleils couchants d’hiver, les chemins détrempés par les pluies, l’effeuillement lugubre des arbres. Hanoteau (1823-1890) dit les grands pacages et les étangs; Yon (1841-1897), les falaises et les herbages du pays normand; Adolphe Guillon (1829-1896) se plutaux beaux profils de l’Avalonnais ; Nazon (1821-1902) fut, trop peu d’années, le peintre harmonieux des heures dorées, Edouard Imer (1820-1881) mit beaucoup de style dans ses vues du Midi, Emile Vernier (1831-1887), lithographe distingué, une franchise robuste dans ses scènes de la côte bretonne, comme Jules Héreau (1839-1880), mort tragiquement en chemin de fer, dans ses marines et ses labours.
Une place particulière est due à Eugène Boudin, de Honfleur (1824-1898), peintre des grèves ardoisées, des mers clapoteuses et des fines mâtures rayant le ciel vaporeux, au-dessus des bassins encombrés. Bien qu’il aime à s’enfermer dans une gamme restreinte de gris et de noirs
où il évolue avec une sûreté extrême, il y mêle volontiers les rouges véhéments d’un toit de tuiles, le bariolage voyant des pavillons hissés, ou la joyeuse diaprure des toilettes mondaines, parmi les cabines de bains ensoleillées. C’est un harmoniste charmant. Louis Lépine (1835-1892), élève de Corot, n’est guère moins doué. Ses vues de Paris, ses quais et ses berges de la Seine sont, dans leur tonalité blonde et perlée, des morceaux d’une séduction rare, où la fine atmosphère de la grande ville s’irise doucement de lumière diffuse. Jules Noël (1819-1881, plusieurs toiles au musée de La Rochelle) et Adolphe Hervier (1818-1879) représentent, pendant cette période, un reste de tradition romantique héritée de Bonington, d’Eugène Isabey et du peintre franco-allemand Hoguet (1813-1867), dont ils aiment les tons vifs et claquants, les lumières en rehauts sur des roux bitumineux. Les plages normandes où sèchent des linges, les vieilles masures déjetées à colombages, les marchés grouillants de tabliers et de coiffes polychromes amusent leur virtuosité fringante.
Enfin une mention est due aux groupes régionaux : les Lyonnais d’abord, sur lesquels tranchent Ravier (1814- 1895) et Carrand (1821-1899). Le premier se voua aux effets d’aurore et de crépuscule, qu’il rend avec une poésie pénétrante, mais une palette trop peu variée; le second, très supérieur à notre avis, peint des effets complexes d’aube mouillée, de brouillards transpercés de lumière, de givres poudroyants, avec une diversité et une vigueur emportée de métier qui l’apparentent à Jongkind1. L’école
1. Jongkind (Rotterdam, 1819; la Côte Saint-André, 1891) a droit, bien qu’étranger, à une place dans ce livre. S’il commença, en effet, par traiter dans le goût de Van der Neer, mais avec une facture abrégée et cursive, des canaux au clair de lune, des moulins et des patineurs, on le vit à l’atelier d’Isabey en 1849, et ce fut dès lors un des nôtres, qu’il peignît les quais et les rues de Paris ou de Nevers, les bassins de Honfieur ou les coteaux de l’Isère; il le fit dans
de Marseille a donné Émile Loubon (1809-1863), puissant constructeur de paysages étagés à la Decamps, que peuplent des troupeaux à demi sauvages ; Auguste Aiguier (1819-1865), beau mariniste qui se souvient de Claude Lorrain et de ses irradiations pacifiques; Paul Guigou (1834-1871), élève de Loubon, ami des friches pierreuses et des garrigues brûlées qu’exalte son âpre couleur; Monticelli enfin (1824-1886), artiste extraordinaire de fantaisie et de puissance, dans quelques-uns de ses paysages touffus et profonds qu’illuminent des nudités entrevues, qu’emplissent de taches rutilantes des cortèges ou des chasses escortés de grands lévriers. Cette poésie de décaméron et de cour d’amour s’envague d’une indécision délicieuse de formes qui, dans ses chatoiements d’émaux et de mosaïque, relègue bien loin les inventions similaires, d’une incorrection si molle, de Diaz (musées de Lille et de Glasgow; collection André, à Marseille).
Fromentin. — L’orientalisme a donné, sous le second Empire, une moisson abondante et superbe. Eugène Fromentin (1820-1876), qui joua le rôle de chef dégroupé, tient aujourd’hui un plus haut rang comme littérateur que comme peintre. Élève de Cabat, un voyage qu’il fit en 1846 en Algérie le conquit au pittoresque particulier de cette contrée, où il retourna en 1848 et en i852, et qui lui a inspiré deux admirables livres descriptifs. Il y fréquenta de préférence l’arrière-pays, non encore métissé de civilisation européenne, suivant les caravanes, s’asseyant aux campements, prenant part aux chasses des grands chefs, et s’évertua à noter, dans des toiles élégamment composées,
un sentiment si libre, avec une telle largeur d’effet, une habileté si grande à situer les choses dans l’espace et à les baigner d’air respirable, que, bien que resté jusqu’à la fin un solitaire, pour ne pas dire un sauvage, la jeune école de paysage le proclama son maître et l’impressionnisme salua en lui un initiateur.
l'ieufaem lreres, phot.